Oswald Spengler (1880-1936), "Der Untergang des Abendlandes" (1918, Le Déclin de l'Occident)  - Ludwig Klages (1872-1956) - - Arnold J. Toynbee - ...

Last Update: 11/11/2016


Oswald Spengler est un « pilier oublié » de la culture occidentale du XXe siècle. Bien que son nom soit moins cité aujourd'hui, son œuvre majeure, "Le Déclin de l'Occident" (1918-1922), produisit un séisme intellectuel dont les répliques ont profondément marqué notre manière de penser l'histoire, la culture et la crise du monde moderne. 

Même si nous ne souscrivons pas à son déterminisme tragique, nous pensons désormais, d'une certaine manière, avec et contre Spengler. Son ombre plane chaque fois que nous nous interrogeons sur le « sens de l'histoire », sur la destinée de l'Occident ou sur la nature de la modernité. Il reste l'un des grands diagnosticiens de la mélancolie civilisationnelle qui hante notre époque. Il nous a légué des outils intellectuels puissants pour penser ...

- La pluralité des civilisations et l'impasse de l'universalisme naïf.

- Les liens profonds entre l'art, la science, la religion et la politique au sein d'une même culture.

- La notion de « crise de la civilisation », qui hante désormais systématiquement la pensée du XXe et du XXIe siècle.

 

Oswald Spengler (1880-1936), en Philosophie de l'histoire et Morphologie des cultures, Arthur Schopenhauer (1788-1860) en Métaphysique, Éthique, Esthétique ...

Pour le premier, le déclin est le destin collectif de toute civilisation (condition historique), pour le second, la souffrance est le fond de la vie individuelle (condition humaine). La notion de "Déclin" de l'Occident, comme celle de "Vouloir-Vivre" irrationnel, sont des concepts qui nous sont familiers, souvent sans que nous sachions qu'ils portent la marque de ces deux grands pessimistes. Leur pensée a servi de réservoir à des courants très divers, souvent opposés. Ils sont des "boîtes à outils" conceptuelles...

- Schopenhauer a publié "Le Monde comme volonté et comme représentation" en 1818, et il est largement resté un auteur ignoré pendant plus de 30 ans, avant de connaître une gloire tardive dans les années 1850, peu avant sa mort. Il influencera des génies aussi différents que Nietzsche (qui a commencé par l'aduler avant de le dépasser), Wagner (pour Tristan et Isolde), Freud (l'inconscient comme volonté refoulée), Proust ou Thomas Mann.

 

- Spengler a connu un succès immédiat et fracassant avec "Le Déclin de l'Occident" (1918), car l'ouvrage semblait expliquer le traumatisme de la Grande Guerre. Son "oubli" est lié aux excès du nazisme et à l'optimisme de l'après-guerre. Il influencera des historiens comme Toynbee, des littéraires comme Thomas Mann, des sociologues comme Pitirim Sorokin, des géopoliticiens comme Huntington, et a été lu à la fois par la Révolution conservatrice et certains théoriciens de gauche.

 


C'est essentiellement à la fin du XIXe siècle qu'apparaissent les pensées du déclin. Le développement des sciences comme compréhension de l'univers cède à un relativisme qu'impose par exemple la crise de la physique. Les liens entre la science et le réal semble plus complexe qu'on ne pouvait se l'imaginer, la pratique scientifique va jusqu'à produire de l'inexpliqué. La rationalité cartésienne, l'enthousiasme des Lumières, l'idéal positiviste et scientiste du "progrès" laisse place à une sorte de nihilisme dans lequel l'homme se retrouve enserré dans un réseau de causalité dont il n'est plus le maître.

Alors que Nietzsche fait entrer la conscience humaine dans le jeu des forces actives et réactives à l'oeuvre sans l'Univers, Freud décèle, derrière les mirages de la conscience, la puissance des processus inconscients.

Toute l'histoire européenne de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, au travers des changements d'échelle des guerres, de l'exacerbation des luttes de classes, semble corroborer l'idée qu'une "civilisation" touche à sa fin.

Les pensées de Gobineau (Essai sur l'inégalité des races humaines, 1853), de Spengler (Déclin de l'Occident, 1918), de Freud (Malaise dans la civilisation, 1930), de Husserl (Krisis, 1935) reposent sur l'idée commune d'une contingence historique en cours de dégradation. Ces pensées du déclin sont-elles transitoires ou ouvrent-elles malgré tout de nouveaux champs d'investigation et de réflexion repositionnant l'héritage philosophique de l'Occident dans des perspectives plus larges?

(Odilon Redon (1902) The boat - Sammlung Scharf-Gerstenberg - Staatliche Museen zu Berlin)


Au début du XXe siècle, les artistes tendent à s'organiser en groupes et en mouvements homogènes, sur la base de théories communes sur la signification et la finalité de la production artistique. L'expressionnisme en est un premier exemple, se répandant très rapidement dans les pays de langue germanique entre 1900 et 1910, et reflétant, comme on le sait la crise des valeurs à laquelle l'Europe du capitalisme se trouve confrontée. Mais les artistes expressionnistes entendent tirer toutes les conséquences de cette crise et en utilisent les symboles et les instruments contre la société dite moderne qui se reconstruit alors.  

Le symbolisme est d'une autre nature : partant du même constat que l'expressionnisme, les artistes représentatifs du symbolisme entendent trouver les moyens stylistiques propres à traduire l'extraordinaire complexité de l'esprit de cette nouvelle modernité en gestation.

C'est en France principalement que ce mouvement s'impose : Redon, par exemple, en 1879, introduit dans ses oeuvres "une incertitude accolée à une certitude". Dans l'orientation qui est la nôtre, celle de l'impasse existentielle de la science ou de la foi de cette fin XIXe-début du XXe siècle, c'est dans quelques artistes allemands, autrichiens ou italiens que l'on rencontre les symptômes du déclin : une intelligibilité du monde et de l'homme laisse place aux sentiments essentiels que sont la force vitale, la fécondité, la souffrance, la peur de la mort.

(Odilon Redon (1905) The Green Death)

 

- Adolf Hiremy-Hirschl (1860-1933) - "Die Seelen am Acheron", 1889 -  Belvedere, Wien

- Anselm Feuerbach (1829-1880) - "Médée", 1870 - Neue Pinakothek

- Giovanni Segantini (1858-1899) - "Die bösen Mütter", 1894 - Belvedere, Wien


Husserl, Freud et Spengler constituent trois réponses concurrentes à la même expérience historique : la crise de la civilisation européenne au lendemain de la Première Guerre mondiale. Tous trois partagent le sentiment que quelque chose d'essentiel s'est brisé dans la culture occidentale, mais ils divergent radicalement sur la nature de cette crise, ses causes et ses remèdes ...

Entre Husserl, Freud et Spengler se dessine ainsi une véritable trilogie intellectuelle de la crise européenne. Tous trois écrivent après l'effondrement des certitudes du XIXe siècle et cherchent à comprendre les causes profondes du malaise occidental. Mais là où Husserl diagnostique une crise du sens, Freud une crise de la vie pulsionnelle et Spengler une crise du destin historique, chacun construit un modèle explicatif différent de la modernité. Le premier demeure fidèle à l'héritage des Lumières en cherchant à sauver la rationalité européenne ; le second révèle les forces inconscientes qui minent l'autonomie du sujet moderne ; le troisième annonce la fin d'un cycle historique et la disparition de la culture occidentale en tant que forme vivante.


Edmund Husserl (1859-1938), dans la "Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale" (1935-1936, Die Krisis der europäischen Wissenschaften und die transzendentale Phänomenologie), assigne à la culture occidentale une finalité, l'élucidation par la phénoménologie du sens rationnel de l'humanité.

Ce n'est que par ce biais que l'homme pourra s'affranchir des échecs ou des déformations du rationalisme et permettre une prise de conscience universelle de l'humanité. Le fondement de la crise de la culture rationnelle ne se trouve pas en effet dans le rationalisme lui-même, mais c'est parce que ce rationalisme devient naturalisme ou objectivisme, que l'esprit humain va se référer à un principe de réflexion qui acquiert d'autant plus de force qu'il lui semble extérieur :  l'homme doit au contraire revenir vers lui-même pour échapper au nihilisme voire à la lassitude et reprendre en main sa vie intérieure. 

Autrement dit, dans la Krisis, Husserl partage avec Spengler le constat d'une crise profonde de l'Europe.

Mais alors que Spengler voit dans cette crise un phénomène biologique et irréversible, Husserl y voit une déviation historique susceptible d'être corrigée. Pour Husserl, l'Europe n'est pas une civilisation parmi d'autres. Elle représente un projet spirituel unique né de la philosophie grecque : la recherche de la vérité universelle ; l'autonomie critique de la raison ; l'exigence de justification rationnelle. La crise moderne résulte non de l'épuisement de ce projet mais de sa déformation positiviste et scientiste.

 

Spengler rejette précisément ce que Husserl cherche à sauver : l'idée d'une vocation universelle de la raison européenne.

Là où Husserl voit dans l'Europe l'expression d'un idéal philosophique destiné à l'humanité entière, Spengler n'y voit qu'une forme historique particulière, appelée comme toutes les autres à disparaître.


Sigmund Freud (1856-1939), dans "Malaise dans la civilisation" (1930, Das Unbehagen in der Kultur) présente une analogie entre le processus de développement de l'individu et le processus de civilisation de l'humanité ...

Dans les deux cas, on constate une agressivité retournée contre soi-même et une entrave à une satisfaction pulsionnelle qui vont entraîner une aggravation du sentiment de culpabilité. Cette agressivité résulte en fait de l'alliage entre des pulsions érotiques et des pulsions de mort. La pulsion de mort est la tendance de tout être vivant à retourner à un état inorganique. C'est la civilisation qui transforme les pulsions en aspirations sociales, culturelles, intellectuelles, mais le processus de civilisation porte en lui-même les germes d'un malaise profond et permanent : ce processus de civilisation s'exprime en effet en fin de compte comme une répression sociale des pulsions. Il en résulte une sentiment de frustration, de mal être endémique qui, en extrapolant, rendent ces civilisations "mortelles".

 

Comparer Oswald Spengler (Le Déclin de l'Occident, 1918) et Sigmund Freud (Malaise dans la civilisation, 1930) revient à confronter deux diagnostics monumentaux sur la crise de la civilisation occidentale, établis à partir de méthodes et de postulats radicalement différents.

Certes, Spengler et Freud sont les deux faces d'une même médaille pessimiste. Spengler nous dit que notre monde va mourir parce que son temps est révolu. Freud nous dit que nous ne pouvons jamais être heureux dans notre monde, quel qu'il soit, parce que la civilisation est par nature répressive...

 

Les deux auteurs partent d'un même constat : la civilisation moderne génère un profond sentiment d'angoisse, d'insatisfaction et de malaise ...

- Spengler parle de « déclin » (Untergang), un terme biologique et fataliste. La civilisation occidentale (« faustienne ») a épuisé son énergie vitale et entre dans son hiver, la phase de « civilisation » stérile, matérialiste et impérialiste.

- Freud parle de « malaise » (Unbehagen), un terme psychologique et clinique. La civilisation n'est pas en train de mourir, mais le prix psychique qu'elle exige pour maintenir la cohésion sociale est si élevé qu'il engendre névroses et souffrances.

 

Mais alors que Spengler utilise la morphologie comparée. 

Il observe les formes (art, mathématiques, politique) à travers les différentes cultures (gréco-romaine, arabe, occidentale) pour en déduire leur « style » et leur stade dans un cycle de vie prédéfini. Sa méthode est intuitive, synthétique et souvent prophétique ..

Freud utilise la méthode psychanalytique,

Il part de l'observation clinique des névroses individuelles pour remonter aux structures universelles de la psyché (Ça, Moi, Surmoi). Sa méthode est analytique, fondée sur l'introspection et l'étude des cas pathologiques.

 

C'est sur l'origine du mal que leurs chemins se séparent de manière spectaculaire...

- Pour Spengler, le "déclin" est le destin inéluctable de toute culture, comme la vieillesse pour un organisme. C'est une loi de la nature. L'origine du mal est à rechercher dans l'épuisement de l'« âme faustienne » et dans son passage à la phase finale de la « Civilisation », marquée par le matérialisme, le cynisme et le « césarisme ».

- Pour Freud, le "malaise" est le produit d'un conflit interne et permanent entre les pulsions de l'individu et les exigences de la vie en société. L'origine du mal est à rechercher dans la régression des pulsions (notamment agressives et sexuelles) imposée par la civilisation pour permettre la vie collective. Le Surmoi devient un tyran intérieur qui fait peser sur le Moi un sentiment de culpabilité insupportable.

 

De fait, leur vision de ce qu'est la civilisation est radicalement opposée...

- Pour Spengler, la Culture (phase de croissance) est l'expression florissante de l'âme d'un peuple. La Civilisation (phase finale) est sa momification, son tombeau. C'est le lieu où la créativité meurt, remplacée par la technique et le pouvoir.

- Pour Freud, la Civilisation est un carcan nécessaire. C'est un compromis fragile, une construction destinée à protéger les hommes les uns des autres (en réprimant la pulsion de mort) et à permettre le travail, mais qui les rend malheureux en réprimant leurs désirs. C'est un mal nécessaire, pas une décadence.


Une partie essentielle de la vision du déclin, de la critique du rationalisme et de la civilisation technique d'Oswald Spengler s'inscrit dans le climat de la Lebensphilosophie allemande de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle. L'ouvrage majeur à mobiliser est "L'Esprit comme adversaire de l'âme" (Der Geist als Widersacher der Seele, publié en plusieurs volumes entre 1929 et 1932, avec des compléments ultérieurs) ...

 

Ludwig Klages, dans son essai précurseur "L'Homme et la Terre" (Mensch und Erde, 1913), puis surtout dans son œuvre monumentale "L'Esprit comme adversaire de l'âme", développe l'une des critiques les plus radicales de la modernité technique dans l'Allemagne du premier XXᵉ siècle. Connu aujourd'hui principalement pour ses travaux sur la graphologie, Klages fut en réalité l'une des grandes figures de la Lebensphilosophie (« philosophie de la vie »), courant qui exerça une influence profonde sur toute une génération d'intellectuels allemands, de Spengler à certains penseurs conservateurs de la République de Weimar.

Selon Klages, l'histoire de l'Occident se caractérise par un conflit croissant entre deux principes fondamentaux : l'âme (Seele) et l'esprit (Geist). L'âme représente l'appartenance organique au cosmos, la sensibilité, l'imagination, le rythme, l'enracinement dans le vivant et la participation immédiate au monde. L'esprit, au contraire, est principe d'abstraction, d'analyse, de domination, de calcul et de séparation. Contrairement à la tradition philosophique occidentale qui célèbre l'esprit comme le sommet de l'évolution humaine, Klages le considère comme une puissance essentiellement destructrice. L'esprit dissèque ce qu'il touche, transforme la nature en objet, réduit le vivant à des mécanismes et finit par s'attaquer aux fondements mêmes de la vie.

Cette opposition conduit Klages à formuler l'une des premières critiques écologiques de la civilisation industrielle.

Dans" L'Homme et la Terre", il dénonce déjà l'urbanisation, la destruction des paysages, l'exploitation technique de la nature, la disparition des espèces animales et l'accélération du temps moderne. Plusieurs historiens de l'écologie considèrent aujourd'hui ce texte comme l'un des premiers grands manifestes écologistes européens.

C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre sa célèbre formule : « Le corps vivant est une machine dans la mesure où nous le saisissons, et il demeure à jamais insaisissable dans la mesure où il est vivant. » Pour Klages, la science moderne ne découvre jamais la vie elle-même ; elle n'en saisit que les résidus mesurables. Comme l'onde physique n'est pas le son, le processus physico-chimique n'est pas la vie. Toute tentative de réduire le vivant à ses composantes objectives manque précisément ce qui fait sa réalité essentielle.

La proximité avec Spengler est ici manifeste. Tous deux dénoncent le rationalisme moderne, la domination de la technique, la mégalopole, l'abstraction intellectuelle et l'épuisement spirituel de l'Occident. Tous deux voient dans la civilisation moderne l'aboutissement d'un processus de dessèchement intérieur. Mais leurs perspectives demeurent différentes. Chez Spengler, le déclin résulte du vieillissement historique d'une culture devenue civilisation ; il s'agit d'un destin morphologique comparable au cycle de vie d'un organisme. Chez Klages, le mal est plus profond et plus ancien : il résulte de la victoire progressive de l'esprit sur l'âme, de l'intelligence calculatrice sur les forces vitales. Là où Spengler demeure historien des civilisations, Klages développe une véritable métaphysique de la vie. Le premier annonce le déclin de l'Occident ; le second dénonce le déclin du vivant lui-même.

 

L'intérêt de cette comparaison est qu'elle permet de situer Spengler dans un triangle intellectuel particulièrement fécond ...

- Edmund Husserl veut sauver la raison européenne en la refondant ;

- Sigmund Freud révèle les tensions psychiques cachées sous la civilisation ;

- Ludwig Klages accuse la raison elle-même d'être devenue une force hostile à la vie ;

- Oswald Spengler interprète cette crise comme le signe historique du passage de la Culture à la Civilisation.

Ainsi, Klages apparaît souvent comme le penseur qui fournit à Spengler une partie du climat intellectuel et des intuitions vitalistes dont le Déclin de l'Occident constitue la transposition historique et civilisationnelle.


L'Apport Fondamental de Spengler, une Révolution dans la Philosophie de l'Histoire ...

Spengler a proposé une grille de lecture radicalement nouvelle de l'histoire, en rupture complète avec le modèle dominant de son époque...

 

1.- La Fin de l'Histoire Linéaire et Eurocentrée ...

Avant Spengler, l'histoire était généralement vue comme un processus linéaire et progressiste, souvent résumé par la division Antiquité > Moyen Âge > Temps Modernes. Ce modèle, hérité de la Renaissance et des Lumières, plaçait l'Europe au sommet et comme fin de l'histoire humaine.

- L'innovation de Spengler : Il remplace cette ligne droite par un modèle cyclique et pluraliste. L'histoire n'est pas une, mais multiple. Elle est constituée de Grandes Cultures (ou « civilisations ») qui sont des organismes vivants. Chacune naît, grandit, atteint son apogée et meurt, indépendamment des autres. Il identifie huit cultures majeures (égyptienne, babylonienne, indienne, chinoise, gréco-romaine ou « apollinienne », arabe ou « magique », occidentale ou « faustienne », et précolombienne).

 

2.- La Morphologie de l'Histoire, comparer les Formes, pas les Causes ...

Spengler est un « morphologiste ». Il ne cherche pas les causes matérielles ou économiques des événements, mais les formes symboliques et le style propre à chaque culture. Pour lui, toutes les expressions d'une culture – sa mathématique, sa musique, son architecture, sa politique – sont des manifestations d'une même âme originelle.

Ainsi,

L'âme « apollinienne » de la Grèce antique (symbolisée par le corps humain parfait et la statue) a produit la cité-État, la géométrie euclidienne et la tragédie sobre.

L'âme « faustienne » de l'Occident (symbolisée par l'espace infini et la fugue) a produit la perspective en peinture, la physique des forces à distance, la symphonie, l'État-nation et la volonté de conquête du globe.

 

3.- Les Trois Âges d'une Culture : Printemps, Été, Automne, Hiver ...

Chaque culture passe par un cycle de vie en quatre saisons, 

- Printemps : Époque pré-culturelle, religieuse et mystique.

- Été : Naissance de l'État, des grandes métropoles, de la philosophie classique.

- Automne : Âge des Lumières, rationalisme, scepticisme, urbanisation massive. C'est l'apogée de la création intellectuelle.

- Hiver (ou « Civilisation ») : C'est la phase finale et critique. La culture s'éteint, la créativité laisse place au matérialisme, au cynisme, au « césarisme » (le pouvoir personnel remplace les institutions), aux mégalopoles impersonnelles et aux guerres mondiales pour le pouvoir. Pour Spengler, l'Occident est entré dans son hiver aux alentours du XIXe siècle...


"Introduction- On a osé pour la première fois, dans ce livre, tenter une prédétermination de l’histoire. Il s’agit de poursuivre le destin d’une culture, de la seule culture qui soit en train de s’accomplir de nos jours sur cette planète, la culture occidentale européo-américaine, dans ses phases non encore écoulées.

La possibilité de résoudre un problème d’une aussi vaste envergure n’a pas, manifestement, été envisagée jusqu’à ce jour et, quand elle l’avait été, ou on ignorait les moyens de traiter la question, ou on n’en était maître que d’une manière insuffisante.

Existe-t-il une logique de l’histoire ? Y a-t-il, par-delà tout le fortuit et tout l’imprévisible des événements particuliers, une structure pour ainsi dire métaphysique de l’humanité qui soit essentiellement indépendante de tous les phénomènes visibles, populaires, spirituels et politiques de la surface ? Qui soit au contraire la cause première de cette réalité de second ordre ? Est-ce que les grands traits de l’histoire universelle n’apparaissent pas toujours au regard du clairvoyant sous une forme qui autorise des déductions ? Et dans l’affirmative, à quoi se réduisent ces déductions ? Est-il possible dans la vie même — car l’histoire humaine est l’ensemble des immenses courants vitaux que l’usage linguistique, pensée ou action, assimile déjà sans le vouloir, comme en étant la personne et le moi, à des individus d’ordre supérieur appelés « Antiquité », « culture chinoise » ou « civilisation moderne » — de trouver les degrés qu’il faut franchir et de les franchir dans un ordre qui ne souffre point d’exception ? Peut-être les concepts de naissance, de mort, de jeunesse, de vieillesse, de durée de la vie, qui sont à la base de tout organisme, ont-ils à cet endroit un sens strict que nul n’a encore pénétré ? En un mot, y a-t-il, au fond de tout ce qui est historique, des formes biographiques primaires et universelles ?

Le déclin de l’Occident, phénomène d’abord limité dans l’espace et le temps, comme le déclin de l’Antiquité qui lui correspond, est, on le voit, un thème philosophique qui, si on l’entend dans toute sa gravité, implique en soi tous les grands problèmes de l’être.

Pour savoir sous quelle forme s’accomplira le destin de la culture occidentale, il faut connaître d’abord ce qu’est la culture, quels rapports elle a avec l’histoire visible, la vie, l’âme, la nature, l’esprit ; sous quelles formes elle apparaît et dans quelles mesure ces formes — peuples, langues et époques, batailles et idées, États et divinités, arts et œuvres d’art, sciences, droits, formes économiques et conceptions philosophiques, grands hommes et grands événements — sont des symboles et doivent s’interpréter comme tels...."


Oswald Spengler (1880-1936)

L'oeuvre maîtresse de Spengler, "Le Déclin de l'Occident" (Der Untergang des Abendlandes ), se construit de 1918 à 1922, dans une période où l'effondrement du IIe Reich et le traité de Versailles laissent l'Allemagne en proie à la rancoeur. Spengler est représentatif de ces pensées du déclin qui, comparant les cultures aux êtres vivants, affirment la supériorité de la vie sur les valeurs et son irrémédiable cycle d'une évolution menant à la dégradation : la culture est destinée à s'épuiser. "Dans l'histoire, ce dont il s'agit est la vie, toujours et uniquement la vie, la race, la victoire de la volonté de puissance, non celle des vérités, des inventions ou de l'argent." 

Spengler, fils de petit employé des postes, grandit dans une famille de Westphalie étrangère à la culture, étudia Schopenhaueur et Nietzsche, s'enthousiasma pour les grandes figures de l'Histoire, exerça quelques temps le métier de professeur de lycée et, dès qu'il put le faire, en 1911, cessa toute activité pour se consacrer à ses recherches, en solitaire. Il entendait en effet replacer son époque dans une perspective historique, et pour cela ne partageait pas la vision de Hegel, selon laquelle l'histoire était considérée comme un processus de progrès constant et régulé par des lois. Spengler en premier lieu se veut penseur global, la culture occidentale n'est pour lui qu'une culture avancée parmi d'autres cultures. Et cette culture est pour lui entrée dans le dernier stade d'une évolution qui lui est propre.

C'est en 1923 que Spengler publie la version définitive de son oeuvre. L''ensemble révèle une immense érudition et, sous des envolées parfois discutables, est riche d'intuitions fulgurantes. Aussi sa vision pessimiste de l'histoire et de la culture lui vaut d'emblée, en pleine république de Weimar, une immense notoriété. 


"Der Untergang des Abendlandes" (Le Déclin de l'Occident)

L'Œuvre Maîtresse, une œuvre qui s'est étoffée et modifiée au fil des éditions. Il est crucial de distinguer les deux volumes et les différentes versions...

 

- Volume 1 : Gestalt und Wirklichkeit (Forme et réalité)

Titre original : Der Untergang des Abendlandes. Band 1: Gestalt und Wirklichkeit

Date de publication originale : 1918 (une première version, préliminaire, était prête en 1914).

Traduction anglaise : The Decline of the West. Volume 1: Form and Actuality. Traduit par Charles Francis Atkinson (1926).

Traduction française : Le Déclin de l'Occident. Esquisse d'une morphologie de l'histoire mondiale. Tome 1 : Forme et réalité. Traduit par M. Tazerout (1931). Une nouvelle traduction par Pierre-Henri Gonthier et al. est parue aux éditions Gallimard en 2022.

Ce premier volume pose les fondements théoriques de toute l'œuvre. Spengler y développe sa méthode de la morphologie de l'histoire...

- Critique de la vision "ptolémaïque" (eurocentrée) et linéaire de l'histoire.

- Introduction des concepts clés : les Grandes Cultures comme organismes, leur "âme" propre, leur cycle de vie (printemps, été, automne, hiver).

- Il oppose la "Culture" (phase de croissance créatrice) à la "Civilisation" (phase de déclin et de rigidification).

- Définition de l'âme "faustienne" de la culture occidentale, qu'il oppose à l'âme "apollinienne" de l'Antiquité et à l'âme "magique" de la culture arabe.

- C'est une propédeutique, une introduction méthodologique à l'application concrète qui viendra dans le second volume.

 

Volume 2 : Welthistorische Perspektiven (Perspectives de l'histoire mondiale)

Titre original : Der Untergang des Abendlandes. Band 2: Welthistorische Perspektiven

Date de publication originale : 1922.

Traduction anglaise : The Decline of the West. Volume 2: Perspectives of World History. Traduit par Charles Francis Atkinson (1928).

Traduction française : Le Déclin de l'Occident. Esquisse d'une morphologie de l'histoire mondiale. Tome 2 : Perspectives de l'histoire universelle. Traduit par M. Tazerout (1931). Réédité et retraduite partiellement, la nouvelle traduction Gallimard (2022) inclut ce volume.

Ce second volume est l'application concrète de la méthode du premier à l'histoire de l'Occident...

- Analyse des manifestations de l'âme faustienne dans tous les domaines : l'art (perspective, fugue), les mathématiques (calcul infinitésimal), la physique (dynamique des forces), la politique (l'État-nation, le capitalisme), la grande ville (mégalopole).

- Développement de la notion de "Césarisme" comme signe avant-coureur de la fin de la phase "Civilisation".

- Diagnostic sur le destin de l'Occident : il est entré dans son hiver, marqué par les guerres mondiales, le règne de l'argent, le pouvoir personnel et le déclin des vieilles élites.

C'est dans ce volume que la prophétie du "déclin" devient la plus palpable et la plus concrète.

Note importante sur les éditions : Spengler a publié une édition révisée en un seul volume en 1923, ce qui a parfois conduit à des confusions. Les traductions modernes se basent généralement sur l'édition définitive en deux volumes. 


Preußentum und Sozialismus (Prussianisme et Socialisme)

Date de publication originale : 1920.

Traduction anglaise : Prussianism and Socialism. Traduit par Donald O. White (1967).

Traduction française : Prussianité et Socialisme. Traduit par J. A. Barraud (1934). Une nouvelle traduction est disponible aux éditions Ars Magna (2020).

Pamphlet politique écrit dans le contexte de l'immédiat après-guerre et de la Révolution allemande. Spengler y développe sa vision d'un "socialisme allemand" autoritaire, distinct du marxisme qu'il rejette comme étant un "socialisme anglais" matérialiste et internationaliste.

Il oppose l'idéal prussien du devoir, de la discipline et de l'État à l'idéal anglais du profit, du libre-échange et du parlementarisme.

Il appelle à une alliance entre le nationalisme conservateur et les travailleurs contre la bourgeoisie libérale.

Cet ouvrage a profondément influencé la "Révolution conservatrice" allemande. 


Der Mensch und die Technik (L'Homme et la Technique)

Date de publication originale : 1931.

Traduction anglaise : Man and Technics: A Contribution to a Philosophy of Life. Traduit par Charles Francis Atkinson (1932).

Traduction française : L'Homme et la Technique. Traduit par W. Pietrzak (1958). Plusieurs rééditions existent.

Essai court et puissant où Spengler approfondit un thème abordé dans Le Déclin. Il présente la technique non comme un simple outil, mais comme la stratégie de combat propre à l'âme faustienne de l'Occident pour dominer la nature. La technique est le destin de l'homme faustien. Il prédit que le triomphe même de la technique mènera à son effondrement, car elle épuisera les ressources et les énergies de la civilisation qui l'a créée.

C'est un texte très pessimiste, souvent considéré comme un complément essentiel à son œuvre maîtresse. 


Jahre der Entscheidung (Années décisives)

Date de publication originale : 1933 (seul le premier volume est paru).

Traduction anglaise : The Hour of Decision. Traduit par Charles Francis Atkinson (1934).

Traduction française : Années décisives. Traduit par F. Chalandre (1934). Réédité aux éditions Avatar (2011).

Ouvrage politique de circonstance, écrit après l'arrivée au pouvoir des nazis. Spengler y analyse la situation mondiale comme un conflit entre les "peuples de couleur" (faux-prolétaires) et les "peuples blancs" (faux-féodaux).

C'est un texte violemment anticommuniste et anti-impérialiste, qui critique aussi le racisme vulgaire des nazis. Il met en garde contre les risques de guerres mondiales et de révolutions raciales. Le livre a été critiqué par le régime nazi et a contribué à l'isolement de Spengler à la fin de sa vie.


Le Déclin de l'Occident. Esquisse d'une morphologie de l'histoire universelle

I. Forme et réalité

Le premier volume du Déclin de l'Occident constitue le socle théorique de toute l'œuvre. Spengler n'y raconte pas encore l'histoire de l'Occident ; il élabore les concepts et la méthode qui lui permettront ensuite d'interpréter les grandes civilisations du monde. Son ambition est considérable : proposer une nouvelle philosophie de l'histoire capable de remplacer les conceptions héritées des Lumières, du positivisme et de l'historicisme du XIXe siècle.

Pour Spengler, la pensée européenne s'est enfermée dans une illusion : croire que l'histoire de l'Europe représente l'histoire de l'humanité tout entière. Contre cette vision, il affirme que l'histoire universelle n'est pas une marche unique vers le progrès, mais la coexistence de plusieurs grandes cultures autonomes, chacune possédant son propre destin.

 

Introduction : Le problème de l'histoire universelle – vers une morphologie des cultures

Spengler ouvre son ouvrage par une critique radicale de la conception traditionnelle de l'histoire.

Rejet du système « ptolémaïque »

Selon lui, les historiens occidentaux ont construit un récit artificiel où l'Antiquité grecque, Rome puis l'Europe moderne occupent le centre de l'histoire mondiale. Cette vision est comparable au système géocentrique de Ptolémée : elle place l'Europe au centre du monde historique. Les philosophies de l'histoire de Hegel, de Comte ou de Marx reposeraient encore sur cette illusion en supposant l'existence d'une humanité unique progressant selon une même logique.

La révolution « copernicienne »

Spengler propose au contraire une révolution intellectuelle comparable à celle de Copernic. L'histoire ne doit plus être comprise comme une ligne unique mais comme un ensemble de cultures indépendantes : égyptienne ; babylonienne ; indienne ; chinoise ; gréco-romaine (« apollinienne ») ; arabe (« magique ») ; mexicaine ; occidentale (« faustienne »). Chacune constitue un monde complet possédant sa propre religion, son art, sa science, sa politique et sa vision du temps.

La méthode morphologique

Spengler se réclame davantage de Goethe que des sciences exactes. L'historien ne doit pas accumuler des faits ni rechercher des lois universelles. Son rôle consiste à discerner les formes profondes qui structurent les civilisations. Comme le botaniste observe le développement d'une plante, l'historien doit observer le développement des cultures. L'histoire devient ainsi une morphologie des formes vivantes.

 

Première partie : Du sens des nombres

Cette section, souvent considérée comme la plus difficile du livre, est pourtant essentielle. 

Spengler cherche à démontrer que même les mathématiques, réputées universelles, expriment en réalité l'âme particulière de chaque culture. 

- Les nombres comme symboles culturels 

Le nombre n'est pas une réalité abstraite identique pour tous les peuples. Chaque civilisation développe une manière propre de concevoir l'espace, la mesure et l'infini. Les mathématiques deviennent ainsi le reflet d'une intuition métaphysique fondamentale.

- L'âme apollinienne 

Dans l'Antiquité gréco-romaine, le monde apparaît comme un ensemble de formes visibles, limitées et parfaitement définies. Le nombre est conçu comme grandeur mesurable. Cette conception se manifeste notamment dans la géométrie euclidienne ; la sculpture classique ; l'idéal du corps harmonieux ; la cité limitée dans l'espace. Le symbole fondamental de cette culture est le corps présent et achevé.

- L'âme faustienne 

La culture occidentale repose au contraire sur une aspiration permanente vers l'infini. Son symbole primordial est l'espace sans limites. Cette intuition se retrouve dans les cathédrales gothiques ; la perspective en peinture ; les grandes découvertes géographiques ; l'astronomie moderne ; le calcul infinitésimal ; la science moderne ; l'expansion technique et économique.

L'Occidental ne cherche pas la limite mais le dépassement permanent de toute limite.

- L'âme magique

La culture arabo-byzantine développe une tout autre vision. Le monde y apparaît comme un espace intérieur, mystérieux et spirituel. Spengler associe à cette culture le christianisme oriental ; le judaïsme tardif ; l'islam ; l'art byzantin. Son symbole fondamental est celui de la caverne, de la coupole ou de l'espace fermé enveloppant l'homme.

- Le concept d'Ursymbol

Cette analyse conduit à l'une des notions centrales de l'ouvrage : l'Ursymbol (« symbole primordial »). Chaque culture est organisée autour d'une intuition fondamentale du monde qui détermine toutes ses créations. Ainsi : le corps pour l'Antiquité ; l'espace infini pour l'Occident ; l'intériorité mystérieuse pour la culture magique. L'art, la religion, la science et la politique découlent tous de ce symbole originel.

- Conclusion : il n'existe donc pas de mathématiques universelles au sens profond du terme. Chaque système mathématique exprime la structure spirituelle particulière d'une civilisation.

 

Deuxième partie : Le problème de l'histoire universelle

Cette section constitue le cœur théorique du livre. Les cultures comme organismes vivants

- Les véritables sujets de l'histoire ne sont ni les nations ni les États mais les grandes cultures. 

Celles-ci possèdent une unité organique comparable à celle d'un être vivant. Elles connaissent une naissance ; une croissance ; une maturité ; un vieillissement ; une disparition.  Chaque culture possède une âme propre et suit une trajectoire irréductible.

- Destin et causalité

Spengler établit ici une distinction essentielle. La science naturelle recherche des causes. L'histoire révèle des destins. Comprendre Rome, l'Égypte ou l'Occident moderne ne consiste pas à accumuler des explications causales mais à saisir une orientation intérieure globale. L'histoire relève moins de la mécanique que de la tragédie. Cette dimension rapproche Spengler de Nietzsche.

- Le temps contre l'espace 

La nature relève de l'espace. L'histoire relève du temps. La nature obéit à des lois répétitives. L'histoire est faite d'événements uniques et irréversibles. Pour Spengler, l'une des erreurs fondamentales du XIXe siècle fut d'avoir voulu transformer l'histoire en science exacte.

- Culture et civilisation

La distinction la plus célèbre de l'ouvrage apparaît ici.

a) La Culture - La culture correspond à la phase créatrice. Elle se caractérise par une foi religieuse vivante ; la création artistique ; les grandes visions métaphysiques ; l'enracinement dans une terre et une tradition. C'est le printemps et l'été de l'organisme historique.

b) La Civilisation - La civilisation correspond à la phase terminale. Elle se caractérise par le rationalisme ; le matérialisme ; le scepticisme ;la domination de la technique ; l'urbanisation massive ; l'impérialisme ; la puissance de l'argent.

c) L'énergie créatrice s'épuise progressivement. Pour Spengler, l'Occident est déjà engagé dans cette phase depuis le XIXe siècle.

- Les analogies historiques

Toutes les cultures traversent des phases comparables. Il devient donc possible d'établir des correspondances morphologiques.  Ainsi Alexandre correspondrait à Napoléon ; les guerres puniques constitueraient l'équivalent antique des grands conflits impériaux de l'Occident moderne ; Rome impériale annoncerait certaines évolutions futures de l'Europe. Ces analogies ne reposent pas sur des influences mais sur des similitudes structurelles.

 

Troisième partie : Les relations entre les cultures

Spengler s'interroge enfin sur les contacts entre civilisations.

- La "pseudomorphose"

C'est l'un des concepts les plus originaux du livre. Spengler emprunte le terme à la géologie.

Une pseudomorphose apparaît lorsqu'une matière nouvelle est contrainte d'adopter la forme extérieure d'une matière plus ancienne. Dans l'histoire, cela désigne une culture jeune enfermée dans les formes d'une culture vieillissante.

L'exemple classique est celui de la culture arabe naissante qui dut longtemps s'exprimer dans les cadres intellectuels, politiques et artistiques hérités du monde gréco-romain.

Spengler appliquera également cette notion à la Russie moderne, qu'il considère comme prisonnière de formes occidentales imposées depuis Pierre le Grand.

- L'illusion des influences

Les cultures ne se transmettent pas simplement leurs idées. Chaque civilisation réinterprète ce qu'elle reçoit selon sa propre sensibilité. Ainsi, la Renaissance ne redécouvre pas réellement l'Antiquité. Elle reconstruit une Antiquité conforme à l'imaginaire occidental moderne. L'Antiquité vue par Michel-Ange ou Léonard de Vinci est déjà profondément « faustienne ».

- L'impossibilité d'une compréhension totale

Chaque culture constitue un univers fermé. Aucune ne peut pénétrer complètement l'expérience intérieure d'une autre. L'histoire mondiale apparaît alors comme une pluralité de mondes spirituels coexistant dans le temps sans jamais se confondre totalement.

".. Ici, nous sommes en face du concept favori de la pensée historique moderne. Dès qu’un historien de nos jours rencontre un peuple qui a fait quelque chose, il se croit pour ainsi dire dans l’obligation de répondre à cette question : « D’où vient-il ? » C’est une convenance pour un peuple d’être venu de quelque part et d’avoir une patrie première. C’est presque l’injurier que d’admettre qu’il se trouve aussi, dans ses pénates, à l’endroit où il est. La migration est un motif légendaire favori de l’humanité primitive, mais son application à la recherche savante n’a que trop dégénéré en une manie. Les Chinois ont-ils immigré en Chine ou les Égyptiens en Égypte ? Cette question ne se pose pas, on se contente de demander : quand et d’où ? On aimerait mieux faire venir les Sémites de Scandinavie et les Ariens de Chanaan que d’abandonner le concept de patrie primitive.

Or le fait d’une forte mobilité de toutes les populations anciennes est hors de doute. Le problème libyen cache un secret de cette sorte. Les Libyens ou leurs ancêtres parlaient hamitique, mais ils étaient corporellement, comme le montrent déjà les vieux reliefs d’Égypte, de haute taille, blonds avec des yeux bleus, et ils proviennent donc sans aucun doute du nord de l’Europe. En Asie Mineure, il y a au moins trois couches migratoires certaines depuis 1300, elles sont peut-être en relation avec les incursions des nordiques « peuples de la mer » en Égypte, et des faits semblables sont attestés dans le monde mexicain. Mais nous ne savons rien de la nature de ces mouvements ; des migrations qu’aime à se représenter l’historien moderne, d’après lequel des peuplades fermées parcourraient les pays comme de grands corps massifs, se refouleraient et combattraient l’une l’autre pour s’établir enfin quelque part, il ne peut assurément pas être question. Ce n’est pas le déplacement en lui-même, c’est la représentation qu’on s’en fait qui a gâché nos vues sur la nature des peuples. Les peuples, au sens moderne, n’émigrent pas, et ce qui émigrait un jour a besoin d’une appellation très prudente et ne supporte pas partout la même. Le motif éternellement répété de ces invasions est également creux et digne du XIXe siècle : la nécessité matérielle. La faim eût amené à de tout autres tentatives et n’a certainement pas été la raison suprême qui fit sortir les hommes de race de leur nid — bien qu’elle soit, naturellement, le motif le plus fréquemment invoqué lorsque ces bandes migratrices se heurtaient tout à coup à une entrave militaire. Dans ces hommes frustres et rudes, c’est sans aucun doute le besoin microcosmique originel de se mouvoir dans le vaste espace, qui s’est élevé du plus profond de leur âme comme besoin d’aventure, comme témérité, comme trait de destin, comme penchant à la puissance et au butin, comme une nostalgie lumineuse de l’action, nostalgie du carnage joyeux et de la mort héroïque que nous ne sommes plus capables de nous représenter ; souvent ce devait être une discorde patriotique et la fuite devant la vengeance du plus fort, mais toujours quelque chose de viril et de vigoureux. Et cela était contagieux. Était lâche quiconque se reposait dans ses champs. Ou bien les Croisades, les explorations de Cortez et de Pizarro et, de nos jours encore, les aventures des trappeurs dans le Far West américain sont-elles dues à la nécessité de vivre ? Dans l’histoire, quand une petite bande victorieuse fait irruption dans une vaste région, la règle générale est qu’elle y est portée par la voix du sang, le désir nostalgique d’un grand destin, l’héroïsme des hommes de race authentique.

Mais il faut avoir aussi une image de la situation dans les pays traversés. Ces traits ont changé constamment et ce changement ne dépendait pas de l’esprit des migrants, mais de plus en plus de la nature de la population sédentaire, qui était finalement bien supérieure en nombre. Il est clair que, dans les espaces presque inhabités, une simple capitulation du plus faible est possible et régulière.

Dans les états de densité postérieure néanmoins, il s’agit d’un déracinement du plus faible qui est obligé de se défendre ou de conquérir un nouveau pays. On se presse déjà dans l’espace. Il n’y a pas de tribu qui puisse vivre sans une perpétuelle surveillance de toutes parts et sans une méfiante préparation à la résistance. La dure nécessité de la guerre discipline les hommes. Les peuples marchent vers une grandeur intérieure, au contact des peuples et à l’encontre des peuples. L’arme devient arme contre des hommes et non contre des animaux. Enfin arrive la forme migratoire dont il peut seulement être question à l’époque historique : des troupes de passage se meuvent dans une région entièrement habitée, dont la population reste sédentaire et conservée comme une partie intégrante de ce qu’on a conquis ; les vainqueurs sont en minorité numérique et se voient en face de situations tout à fait nouvelles. Les peuples à forme intérieure plus forte se superposent à des populations beaucoup plus nombreuses, mais informes, et la transformation ultérieure des peuples, des langues, des races dépend de détails très compliqués.

Depuis les recherches décisives de Beloch et de Delbrück, nous savons que tous les peuples migrateurs — étaient peuples dans ce sens les Perses de Cyrus, les Mamertins et les Croisés, aussi bien que les Ostrogoths et les « peuples de la mer » des inscriptions égyptiennes — étaient très peu nombreux par rapport aux habitants sédentaires ; quelques milliers de guerriers vigoureux et supérieurs aux indigènes par leur seule résolution d’être et non de souffrir un destin. Ils ne s’emparent pas du pays habitable, mais du pays habité : le rapport des deux populations devient ainsi un problème de classes, la migration une expédition militaire et la sédentarité une action politique. Et c’est ici, où le succès d’une petite troupe guerrière avec les effets qu’il comporte : extension des noms et de la langue des vainqueurs, apparaît à distance historique trop facilement comme une « migration de peuples », c’est ici qu’il faut reposer encore la question : « Qu’est-ce donc qui peut émigrer ? »

Est-ce le nom d’un paysage ou d’une association — ce peut être aussi celui d’un héros que sa suite porte —, tandis qu’il se répand, s’éteint là et est adopté ici par une population toute différente, ou qu’il lui est donné ; tandis qu’il passe du paysage aux hommes et marche avec eux, ou inversement ? Est-ce la langue des vainqueurs ou des vaincus — ou encore une troisième, adoptée par eux deux pour se faire comprendre ? Est-ce la suite d’un chef qui subjugue des pays entiers et se multiplie par les femmes volées ? Ou une troupe fortuite d’aventuriers de provenance très diverse ? Ou une peuplade avec femmes et enfants, comme ces Philistins qui, tout à fait à la manière germanique, passèrent en Égypte vers 1200 av. J.-C. sur leurs petits quadriges à bœufs en longeant les côtes de Phénicie ? Cela nous oblige à poser encore cette autre question : Est-il permis d’inférer du destin des langues et des noms à celui des peuples et des races ? Une seule réponse est possible : un NON catégorique.

Parmi les « peuples de la mer » qui ne cessèrent d’attaquer l’Égypte au XIIIe siècle, apparaissent les noms des Danaens et des Achéens, mais chez Homère tous deux sont des appellations presque mythiques ; on relève ensuite le nom de Lukka, qui fut plus tard rattaché à la Lycie, mais dont les habitants se nomment Tramiles ; enfin les noms des Étrusques, des Sardes et des Sicules, mais il n’en résulte pas que ces Turscha parlaient l’étrusque postérieur, rien qui concerne leurs rapports corporels avec les habitants d’Italie portant le même nom ; et même si ces deux résultats étaient assurés, rien n’autoriserait à parler d’« un seul et même peuple ». En supposant que l’inscription de Lemnos soit étrusque et que l’étrusque soit indo-européen, les conséquences qui en résulteraient auraient quelque valeur pour l’histoire linguistique, mais absolument aucune pour l’histoire raciale. Rome est une ville étrusque. Cela n’est-il pas indifférent pour l’âme du peuple romain ? Les Romains sont-ils indo-européens parce qu’ils parlaient par hasard un dialecte latin ?

Les ethnographes connaissent une race alpestre et une race méditerranéenne, au sud et au nord desquelles ils trouvent une parenté corporelle frappante entre les Libyens et les Germains du Nord ; mais les philologues savent que les Basques sont par leur langue le fragment d’une population « pré-indo-européenne » — ibérique. Les deux opinions s’excluent. Les fondateurs de Mycène et de Tirynthe étaient-ils des « Hellènes » ? On pourrait demander tout aussi bien si les Ostrogoths étaient des Allemands. J’avoue que de telles questions me sont inintelligibles.

Pour moi, le « peuple » est une unité de l’âme. Tous les grands événements de l’histoire n’ont pas été proprement l’œuvre des peuples, mais ils ont d’abord produit ces peuples. Toute action modifie l’âme de l’acteur. On peut s’être groupé d’abord autour d’un nom célèbre, mais l’existence d’un peuple, au lieu d’une foule, qui entend résonner ce nom est la conséquence et non la condition des grands événements. C’est d’abord par leurs destins de migrants que les Goths et les Osmaniens sont devenus ce qu’ils furent plus tard. Les « Américains » ne sont pas des immigrants d’Europe ; le nom du géographe florentin, Amerigo Vespucci, désigne aujourd’hui d’abord un continent, mais en outre un peuple authentique qui doit son caractère spécifique au bouleversement psychique de 1775 et surtout à la guerre de Sécession de 1861-1865.

Le mot « peuple » n’a pas d’autre contenu. Ni l’unité de langue ni celle de la descendance physique ne sont décisives. Ce qui distingue un peuple d’une population, ce qui l’en dégage et l’y fait dissoudre ensuite, c’est toujours l’événement intérieur du « nous ». Plus ce sentiment est profond, plus vigoureuse la force vitale de l’association. Il y a des formes de peuples énergiques, languissants, volages, imperturbables. Ils peuvent changer de langue, de race, de nom, de pays ; tant que leur âme persiste, ils s’adaptent intérieurement aux hommes de toutes les provenances imaginables et ils les transforment. Le nom « romain » désigne un peuple à l’époque d’Hannibal, à celle de Trajan il ne désigne plus encore qu’une population.

Que si l’on associe toutefois, avec beaucoup de raison, les notions de peuples et de races, on n’entend point par là ce concept, aujourd’hui courant, de race de la période darwinienne. N’allez donc pas croire que jamais peuple restât uni par la simple unité de descendance corporelle, ni qu’il ait pu conserver cette forme même à travers dix générations seulement. On ne saurait trop répéter que cette origine physiologique n’existe que pour la science, jamais pour la conscience du peuple, et qu’aucun peuple ne s’est jamais enthousiasmé pour cet idéal du « sang pur ». L’expression « avoir de la race » ne désigne rien de matériel, mais quelque chose de cosmique et de dirigé, une harmonie sentie du destin, une marche et une allure égales dans l’être historique. D’une disharmonie de ce tact entièrement métaphysique naît la haine raciale qui n’est pas moins forte entre Français et Allemands qu’entre Allemands et Juifs, et de cette même pulsation naît, d’autre part, l’amour réel entre l’homme et la femme, qui est parent de la haine. Celui qui n’a pas de race ne connaît pas cet amour dangereux.

Si une partie de la masse humaine qui se sert aujourd’hui de langues indo-européennes est très près d’un certain idéal de race, il faut y voir une indication de la force métaphysique de cet idéal agissant disciplinairement, mais non l’existence d’un « peuple primitif » dans le goût de nos savants. Il est en effet de la plus haute importance que cet idéal n’ait jamais d’empreinte sur la population totale, mais de préférence sur son élément guerrier et surtout sur la noblesse authentique, donc parmi les hommes qui vivent tout entiers dans un monde de faits, sous la contrainte du devenir historique, hommes de destin qui veulent et qui osent, bien que l’accession dans l’ordre des seigneurs, précisément dans l’ancien temps, ne donnât aucune peine à un étranger de race ayant un rang extérieur et intérieur, et que les femmes fussent choisies d’après leur « race » et certainement pas d’après leur descendance. Immédiatement après, comme on peut encore l’observer de nos jours, ceux dont les traits raciaux portent la plus faible empreinte sont les vraies natures de prêtres et de savants, bien qu’ils aient peut-être avec les autres la plus étroite parenté consanguine. Une forte mentalité éduque et mûrit le corps comme une œuvre d’art. Les Romains forment, au milieu de la confusion des tribus italiques et même de la plus diverse origine, une race ayant l’unité la plus stricte, qui n’est ni étrusque, ni latine, ni en général « antique », mais spécifiquement romaine. S’il existe un lieu où l’on puisse voir de ses yeux la force d’une peuple donné, c’est dans les bustes romains de la dernière période républicaine...."

(traduction éditions Gallimard)

Le premier tome du Déclin de l'Occident n'est pas encore une histoire de l'Europe mais une théorie générale des civilisations.

Spengler y développe une vision profondément anti-progressiste et tragique de l'histoire. Les cultures y apparaissent comme des organismes voués à naître, se développer puis disparaître selon une nécessité intérieure.

L'Occident cesse alors d'être l'aboutissement de l'histoire humaine. Il devient une civilisation parmi d'autres, soumise aux mêmes lois morphologiques que l'Égypte antique, la Grèce classique ou le monde arabe. Cette thèse, formulée au lendemain de la Première Guerre mondiale, explique l'immense retentissement du livre : Spengler annonçait à une Europe qui se croyait encore au centre du monde que son âge créateur touchait déjà à sa fin.

En Conclusion du Volume I, la Place de l'Occident dans l'Histoire Mondiale

Spengler applique maintenant son cadre théorique pour poser un diagnostic ...

- L'Âme faustienne : L'Occident est caractérisé par sa volonté de puissance, sa quête de l'infini, son dynamisme. Son premier symbole est l'espace pur et illimité.

- Le Passage à la Civilisation : Spengler affirme que l'Occident a atteint son automne avec les Lumières (Goethe, Mozart) et est entré dans son hiver, la phase de "Civilisation", au XIXe siècle.

- Les Symptômes du Déclin : La métropole impersonnelle remplace la ville historique, l'argent et le capitalisme remplacent la terre et la tradition, la démocratie de masse et la presse mènent au "césarisme" (pouvoir personnel), la technique devient une fin en soi.

Le déclin est inéluctable. Il ne s'agit pas de la fin du monde, mais de la fin de notre cycle culturel. La tâche des générations futures n'est pas de sauver ce qui ne peut l'être, mais d'assumer ce destin avec un "pessimisme héroïque", en maintenant une certaine dignité et en accomplissant les tâches nécessaires jusqu'au bout. 


Le passage qui suit est l'un des plus révélateurs du Spengler politique, celui des années 1920, qui annonce déjà les thèses développées dans "Prussianisme et socialisme" et surtout dans "L'Homme et la Techniqu"e ainsi que dans les derniers chapitres du "Déclin de l'Occident". Il permet de comprendre pourquoi Spengler a souvent été considéré comme l'un des grands théoriciens du réalisme politique au XXᵉ siècle.

 

1. Une vision aristocratique du pouvoir

L'idée centrale est simple : toute société est nécessairement divisée entre dirigeants et dirigés.

Spengler considère comme une illusion démocratique la croyance selon laquelle un peuple pourrait véritablement se gouverner lui-même. Selon lui, même lors des révolutions les plus radicales, la fonction dirigeante ne disparaît jamais ; seuls changent les détenteurs du pouvoir. La Révolution française n'aurait pas supprimé le commandement : elle aurait seulement remplacé une élite par une autre. Cette conception rappelle fortement Vilfredo Pareto et sa théorie de la circulation des élites ; Gaetano Mosca et la « classe politique » ; Robert Michels et la « loi d'airain de l'oligarchie ». Comme eux, Spengler estime que toute organisation humaine produit spontanément une minorité dirigeante.

2. La critique de la souveraineté populaire

Le passage consacré à l'Angleterre est particulièrement significatif. Spengler soutient que les Anglais ne gouvernent pas davantage leur pays que les autres peuples. Ce qui fait la stabilité britannique n'est pas la sagesse du peuple, mais l'ancienneté et l'efficacité de sa classe dirigeante. Il inverse ainsi la perspective démocratique classique : ce n'est pas le gouvernement qui dépend du peuple, mais c'est le peuple qui dépend d'un gouvernement compétent. Cette idée constitue l'un des fils conducteurs de toute sa pensée politique. Pour Spengler, la légitimité ne vient pas de l'élection mais de la capacité à gouverner.

3. Le pouvoir repose sur la confiance

L'analyse psychologique qui suit est souvent jugée l'une des plus pénétrantes du texte. Spengler compare l'armée, le peuple, le parti politique. Dans chaque cas, la cohésion repose sur la confiance envers les chefs. Le courage des soldats dépend de leurs officiers ; la stabilité d'un État dépend de la confiance dans ceux qui commandent. Il anticipe ici certaines réflexions modernes sur la légitimité politique et le capital symbolique du pouvoir. Lorsqu'une société cesse de croire en ses dirigeants, la critique devient permanente, la décision devient difficile et l'autorité s'effondre.

4. Le portrait du véritable homme d'État

La seconde moitié du texte développe une conception très particulière de l'action politique. Le grand homme politique n'est pas un théoricien. Il possède l'instinct, le tact, le jugement, la perception immédiate du possible. Spengler emploie des comparaisons révélatrices : le connaisseur de chevaux, le joueur de cartes, le chef militaire. Tous reconnaissent intuitivement la situation sans passer par le raisonnement abstrait. Cette idée rattache Spengler à une longue tradition qui remonte à Nicolas Machiavel, au Cardinal de Retz, à Otto von Bismarck. La politique est un art pratique, non une science.

Au-delà du vrai et du faux, le passage le plus célèbre est sans doute celui-ci : « L'homme d'État né se place au-delà du vrai et du faux. » Cette formule ne signifie pas que le politique doit mentir, mais que les idées n'intéressent l'homme d'État qu'en fonction de leurs effets historiques. Pour Spengler, les doctrines, les croyances, les idéologies sont des forces. Le politicien doit mesurer leur puissance réelle plutôt que leur vérité abstraite. Nous sommes ici très proches du réalisme de Machiavel et, plus tard, de certaines analyses de Carl Schmitt.

5. La citation de Goethe

La formule empruntée à Johann Wolfgang von Goethe est essentielle : « L'homme d'action est toujours sans conscience ; nul n'a de conscience que l'homme de contemplation. »

Spengler y voit une loi anthropologique. L'action exige la décision, la simplification, parfois la brutalité. La réflexion morale appartient davantage à l'observateur qu'au décideur. Cette tension entre morale et responsabilité sera développée sous une autre forme par Max Weber dans sa distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité.

6. Une annonce du césarisme

Ce texte prépare directement la théorie du Césarisme qui occupe une place centrale dans la fin du Déclin de l'Occident. Spengler pense que les démocraties modernes traversent une phase de parlementarisme, domination de l'argent, conflits idéologiques. Mais cette phase ne serait qu'un intermède. À terme surgiraient des hommes capables de restaurer l'autorité par leur personnalité et leur maîtrise du pouvoir. Le chef remplace alors le programme, le prestige remplace l'idéologie, lLa décision remplace la discussion.

Même si l'on rejette son élitisme, plusieurs intuitions demeurent remarquablement modernes, l'importance de la confiance dans les institutions ; le rôle des élites dans le fonctionnement réel des régimes ; la différence entre la théorie constitutionnelle et la pratique du pouvoir ; la dimension psychologique de l'autorité ; le poids des perceptions collectives dans la stabilité politique.

Mais c'est aussi l'un des textes les plus contestables de Spengler ...

En réduisant presque toute politique à une relation de commandement, il tend à sous-estimer les contre-pouvoirs ; minimiser les mécanismes démocratiques ; négliger la délibération publique ; considérer la liberté politique comme une illusion. Son réalisme vire parfois au fatalisme oligarchique. Là où un penseur comme Alexis de Tocqueville cherchait à comprendre comment la démocratie pouvait produire des élites responsables, Spengler tend à considérer que les élites gouvernent toujours et que la démocratie n'est souvent qu'un langage servant à masquer cette réalité.

En quelques lignes, ce passage résume donc l'un des grands thèmes de Spengler : l'histoire n'est pas faite par les idées mais par les minorités capables de commander, de décider et d'incarner un destin collectif. C'est précisément cette conviction qui le conduit à annoncer, pour l'Occident du XXᵉ siècle, la fin de l'âge parlementaire et l'entrée dans l'âge des « Césars ».

 

"... Un des éléments du pouvoir exécutif est la division (déjà chez les animaux) d’une unité vivante en sujets et en objets de gouvernement. Elle est si évidente que cette structure intérieure de chaque unité-masse ne se perd pas un instant, même dans les crises les plus graves comme celle de 1789. Seul le détenteur disparaît, non la fonction, et si un peuple perd réellement tout gouvernement dans le cours des événements et qu’il vagabonde sans règle aucune, cela signifie simplement que son gouvernement est transféré au dehors, qu’il est, comme unité d’ensemble, devenu un objet.

Il n’y a pas de peuples politiquement doués. Il n’y a que des peuples solidement placés dans la main d’une minorité dirigeante et qui se sentent ainsi en bonne constitution. Les Anglais comme peuple sont aussi dépourvus de jugement, aussi étroits et aussi peu pratiques dans les choses politiques que toute autre nation, mais ils possèdent une tradition de la confiance en dépit de toute inclination aux débats publics. La différence consiste simplement en ce que l’Anglais est l’objet d’un gouvernement ayant de très vieilles habitudes couronnées de succès, gouvernement pour lequel il vote parce qu’il en connaît l’avantage par expérience. De ce vote qui apparaît au dehors comme une intelligence, il n’a qu’un pas à faire pour se convaincre que ce gouvernement dépend de sa volonté, bien que ce soit au contraire le gouvernement qui, pour des raisons techniques, persuade sans cesse à l’Anglais cette opinion. La classe dirigeante en Angleterre a développé ses buts et ses méthodes tout à fait indépendamment du « peuple » et elle travaille avec (dans) une constitution non écrite dont les finesses, nées de l’usage et totalement athéoriques, sont aussi obscures qu’inintelligibles au non-initié. Mais le courage d’une troupe dépend de la confiance de ses chefs ; de la confiance, c’est-à-dire du renoncement involontaire à la critique. C’est l’officier qui fait des lâches des héros ou des héros des lâches. Ceci est vrai des armées, des peuples et des ordres comme des partis. Le génie politique d’une foule n’est que la confiance dans le commandement. Mais il faut l’acquérir, il faut qu’il mûrisse lentement, qu’il soit éprouvé par des succès et qu’il devienne tradition. C’est le manque de qualités de commandement chez la classe dirigeante qui apparaît chez les dirigés comme un sentiment défaillant de sécurité, et il apparaît sous cette forme de critique calculée, entremetteuse, dont l’existence suffit à mettre un peuple hors de sa forme.

Comment fait-on la politique ? L’homme d’État né est avant tout un connaisseur, connaisseur des hommes, des situations et des choses. Il a le « coup d’œil » qui embrasse les limites du possible, sans hésitation, sans corruption. Le connaisseur de chevaux examine d’un coup d’œil la résistance du cheval, et il sait quelles chances il aura à la course. Le joueur jette un coup d’œil sur l’adversaire et connaît le résultat de la partie. Agir avec exactitude sans le « savoir », avoir la main sûre qui restreint ou lâche la bride sans qu’on s’en aperçoive : c’est l’inverse du talent du théoricien. Le tact secret de tout devenir en lui et dans les choses historiques est une seule et même chose. Elles se pressentent, elles existent l’une pour l’autre. L’homme des réalités ne court jamais le danger de faire de la politique de sentiment et de la politique de programme. Il ne croit pas aux grands mots. La question de Pilate est constamment sur ses lèvres. Les vérités ? L’homme d’État né se place au-delà du vrai et du faux. Il ne confond pas la logique des événements avec la logique des systèmes. Les « vérités » (ou les « erreurs », ce qui est ici la même chose) ne viennent en considération pour lui que comme courants spirituels, en vue de leur effet, dont il embrasse l’intensité, la durée et la direction, et qu’il met en ligne de compte pour le destin de la puissance dirigée par lui. Il a des convictions qui lui sont chères, certes, mais comme homme privé ; aucun politicien de rang ne s’est senti sous leur dépendance, tant qu’il agit. « L’homme d’action est toujours sans conscience ; nul n’a de conscience que l’homme de contemplation » (Goethe). Cela est aussi vrai de Sylla et de Robespierre que de Bismarck et de Pitt. Les grands papes et les chefs de parti anglais, pendant qu’ils avaient à maîtriser les choses, n’ont pas suivi d’autres principes que les conquérants et les révolutionnaires de tous les temps. Tirez des actes d’Innocent III, qui a presque mené l’Église à la domination universelle, les principes fondamentaux et vous aurez un catéchisme du succès, qui représente l’extrême opposé de toute morale religieuse, mais sans lequel il n’y aurait point d’Église, ni de colonies anglaises, ni de fortunes américaines, ni de révolution triomphante, et enfin ni un État, ni un parti, ni en général un peuple dans une situation tenable. La vie, non l’individu n’a pas de conscience.

D’où la nécessité de comprendre le temps pour lequel on est né...."


Le Déclin de l'Occident. Esquisse d'une morphologie de l'histoire universelle

II. Perspectives de l'histoire universelle

 

 C'est dans le second volume que Spengler va développer les aspects les plus discutés de son œuvre : théorie de l'État, critique de la démocratie, analyse de la technique, du capitalisme, du socialisme, de l'impérialisme et surtout sa célèbre théorie du césarisme. Il faut également nuancer un point souvent mal compris : Spengler ne propose pas une prophétie politique au sens ordinaire du terme, mais une analogie morphologique entre la fin de Rome et l'avenir de l'Occident.

Paru quatre ans après le premier volume, le second tome du Déclin de l'Occident applique concrètement les principes de la morphologie historique élaborés dans Forme et réalité. Spengler ne cherche plus ici à définir ce qu'est une culture ; il examine comment les grandes cultures se développent dans la politique, l'économie, la technique, l'art, la religion et les formes de pouvoir.

Son objectif est clair : démontrer que l'Occident a cessé d'être une Culture au sens plein du terme et qu'il est entré depuis plusieurs siècles dans la phase terminale de la Civilisation. Cette transition n'est ni une catastrophe accidentelle ni une crise passagère : elle constitue, selon lui, le destin normal de toute grande civilisation arrivée à maturité.

 

Introduction : L'idée et la réalité

Spengler reprend les principaux acquis du premier volume.

Chaque culture possède :

- une âme spécifique ;

- un symbole primordial (Ursymbol) ;

- un style propre ;

- une trajectoire historique autonome.

La tâche consiste désormais à observer comment cette âme culturelle se manifeste dans les institutions concrètes.

L'histoire devient alors une physiologie des civilisations : après avoir étudié leur structure intime, Spengler examine leurs organes visibles. Son hypothèse centrale est que l'Occident se trouve aujourd'hui dans une situation comparable à celle de Rome à la fin de la République.

 

Première partie : Origine, paysage et formation des peuples

Spengler approfondit ici le rapport entre culture et territoire. 

- Le paysage comme matrice spirituelle 

Les cultures ne naissent pas n'importe où. Elles émergent d'un rapport profond avec un paysage originel qui imprime durablement sa marque à leur imaginaire. 

Ainsi :

- la culture antique serait liée aux rivages méditerranéens ;

- la culture égyptienne à la vallée du Nil ;

- la culture arabe aux espaces désertiques ;

- la culture occidentale aux plaines et forêts de l'Europe du Nord.

Ce paysage n'est pas seulement géographique. Il devient une expérience métaphysique fondamentale. La forêt gothique, par exemple, préfigure déjà l'élan vers l'infini caractéristique de l'âme faustienne.

- Les peuples comme créations de la culture

Spengler inverse le raisonnement habituel. Ce ne sont pas les peuples qui produisent les cultures. Ce sont les cultures qui produisent les peuples. Les nations, les langues et les sentiments d'appartenance sont des créations historiques issues d'une même âme culturelle. Il rejette ainsi les théories raciales biologiques alors en vogue. La « race » désigne pour lui moins une réalité biologique qu'une attitude existentielle, une manière d'être au monde et de se projeter dans le destin collectif.

 

Deuxième partie : L'État, le pouvoir et le destin politique

Cette section constitue le cœur du second volume.

- La politique comme expression vitale

Spengler refuse de réduire la politique à des idéologies ou à des programmes. Toute politique exprime une volonté de puissance. Les institutions ne sont jamais des créations rationnelles ; elles sont des manifestations du destin d'une culture. L'histoire politique doit donc être comprise comme un phénomène organique.

- La lutte du sang et de l'argent

L'un des thèmes les plus célèbres de l'ouvrage apparaît ici. Spengler oppose, 

1) Le sang, monde de la tradition, de la continuité historique, de l'enracinement, de l'autorité personnelle, du destin.

2) L'argent, monde du calcul, de l'abstraction, du commerce, des médias, des institutions parlementaires.

Dans les phases tardives des civilisations, l'argent devient progressivement la force dominante. Le pouvoir économique subordonne alors la politique. Les élections, la presse et les partis deviennent selon Spengler les instruments indirects des puissances financières.

- La morphologie des régimes politiques

Spengler croit discerner une succession régulière des formes de pouvoir, Aristocraties féodales, Monarchies centralisées, États bureaucratiques, Démocraties parlementaires, Impérialismes, Césarisme. Cette évolution ne résulte pas d'un progrès mais d'une transformation organique. Chaque étape prépare la suivante.

- Le diagnostic occidental

Selon Spengler, l'Europe et l'Amérique du début du XXe siècle sont déjà entrées dans la phase finale du règne de l'argent. La démocratie parlementaire représente non pas l'avenir mais la fin d'un cycle.

- Les grands conflits du XXe siècle annoncent une nouvelle époque.

Comme les guerres puniques ont préparé l'avènement de l'Empire romain, les guerres mondiales annoncent selon lui l'effondrement progressif des régimes parlementaires.

 

Troisième partie : Économie, technique et puissance

Cette partie contient certaines des analyses les plus originales de Spengler.

- La technique comme destin faustien

Contrairement à de nombreux critiques du machinisme, Spengler admire profondément la technique occidentale. Il y voit l'expression suprême de l'âme faustienne. La machine n'est pas un simple outil. Elle constitue l'instrument par lequel l'Occident tente de soumettre le monde entier à sa volonté. L'ingénieur devient ainsi la figure emblématique de la civilisation occidentale.

- Le capitalisme comme phénomène historique

Le capitalisme n'est pas pour lui un système économique universel. Il représente une forme spécifiquement occidentale de volonté de puissance. Le calcul, le crédit, la comptabilité et l'organisation technique traduisent tous la même aspiration à l'infini. Mais cette dynamique finit par se retourner contre elle-même. La domination de l'argent engendre une société de plus en plus abstraite, impersonnelle et déracinée.

- La critique du marxisme

Spengler considère le marxisme comme un produit tardif de la civilisation occidentale. Loin de représenter une alternative au capitalisme, il en partage selon lui plusieurs présupposés : matérialisme, rationalisme, foi dans les structures économiques, vision mécaniste de l'histoire. Capitalisme et socialisme appartiendraient ainsi à une même phase historique.

 

Quatrième partie : Science, philosophie, religion et art

Après la politique et l'économie, Spengler examine les formes spirituelles de la civilisation tardive.

- Le destin des sciences

La science occidentale a accompli sa mission historique. Elle a exploré l'infiniment grand comme l'infiniment petit. Mais cette réussite marque également le début de son épuisement. La physique moderne devient toujours plus abstraite. Les certitudes classiques disparaissent. La connaissance se transforme en spécialisation technique. La science continue de progresser matériellement, mais perd sa dimension métaphysique.

- La fin de la philosophie créatrice

Les grandes constructions philosophiques appartiennent au passé. Après Kant, Hegel ou Schopenhauer, la pensée occidentale se fragmente. La philosophie devient psychologie, sociologie, critique du langage, analyse scientifique. Selon Spengler, elle cesse de produire des visions globales du monde.

- La religion dans l'âge de civilisation

La foi créatrice s'affaiblit. Les religions historiques survivent mais perdent leur puissance fondatrice. Cependant Spengler ne croit pas à une disparition totale du religieux. Les périodes tardives voient souvent apparaître de nouveaux besoins spirituels, des mysticismes et des mouvements de renaissance religieuse.

- La mort de l'art

L'art suit le même destin. Le gothique, la Renaissance ou la grande musique classique appartiennent à la phase créatrice de la culture. À l'époque de civilisation, l'innovation devient rare, l'art se répète, les styles se citent eux-mêmes, la virtuosité remplace l'inspiration. La production artistique demeure abondante mais cesse d'être historiquement créatrice.

- Le césarisme : l'avenir politique de l'Occident

Le thème le plus célèbre du second volume est celui du césarisme. Lorsque la puissance de l'argent atteint son apogée, elle provoque sa propre destruction. Les populations finissent par se détourner des partis ; des parlements ; des procédures démocratiques ; des élites économiques.

Apparaissent alors des chefs capables d'incarner directement la puissance politique. Le César n'est pas nécessairement un dictateur au sens moderne. Il représente plutôt la réapparition du pouvoir personnel après l'épuisement des institutions. Spengler songe évidemment à Jules César, mais aussi à Napoléon. Ces figures marquent selon lui le passage de la politique idéologique à la politique de puissance. Le futur appartiendrait donc à de grands États impériaux dominés par des dirigeants charismatiques plutôt qu'à des démocraties parlementaires.

 

Conclusion : le pessimisme héroïque

La conclusion du livre est souvent résumée par l'expression de « pessimisme héroïque ».

Pour Spengler, aucune civilisation ne peut échapper à son destin. Le déclin n'est pas une catastrophe évitable. Il constitue l'accomplissement normal d'un cycle historique. L'erreur serait de croire que l'on peut revenir à l'âge créateur de la Culture. 

Mais cette lucidité ne conduit pas au renoncement.

Spengler admire au contraire l'attitude de ceux qui continuent à agir malgré l'inéluctable. Il célèbre une forme de grandeur tragique : accepter le destin sans illusion et poursuivre néanmoins son œuvre. 

L'avenir de l'Occident est donc, selon lui, déjà dessiné : concentration urbaine croissante, domination technique de plus en plus perfectionnée, conflits impériaux de grande ampleur, affaiblissement des démocraties parlementaires et montée de formes nouvelles de pouvoir personnel. L'histoire ne s'arrête pas pour autant. Elle entre simplement dans ce que Spengler appelle l'âge de la Civilisation : une époque qui peut durer plusieurs siècles encore, mais dont l'élan créateur fondamental appartient déjà au passé. 


Cette longue page de Spengler, extraite du second volume de Le Déclin de l'Occident, est l'un des textes les plus révélateurs de sa philosophie de la vie. Elle ne traite pas directement de l'histoire, mais expose les fondements biologiques, métaphysiques et symboliques sur lesquels repose toute sa vision des civilisations.

Spengler oppose deux formes fondamentales de l'existence :

- la plante, symbole de l'enracinement, de l'appartenance cosmique, du destin et du rythme ;

l'animal, symbole de la liberté, du mouvement, de la conscience individuelle et de la tension envers le monde.

La plante est entièrement intégrée à son environnement. Elle ne choisit rien : elle pousse là où elle est née, soumise aux rythmes du jour, des saisons et de la nature. Elle représente l'être cosmique, fusionné avec le grand ordre du monde.

- L'animal, au contraire, s'est détaché de cet ordre. Il devient un microcosme, un petit monde autonome qui se distingue du macrocosme environnant. Avec lui apparaissent la mobilité, la perception, la décision, la lutte, la liberté mais aussi l'angoisse.

Cette opposition se résume dans un couple conceptuel fondamental :

- l'enchaînement (Gebundenheit) : condition végétale ;

- la liberté (Freiheit) : condition animale.

Cependant cette liberté a un prix. L'animal, et plus encore l'homme, éprouve constamment la nostalgie de l'unité perdue. Les comportements collectifs, l'amour, la religion, l'appartenance à une communauté ou à une armée sont autant de tentatives de retrouver momentanément la sécurité végétale de l'appartenance au tout.

Le végétal vit dans le rythme cosmique : saisons, reproduction, croissance, succession des générations. L'animal vit dans la tension : sujet contre objet, moi contre monde, désir contre obstacle.

 

"Voyez le soir, au soleil couchant, comme les fleurs se ferment l’une après l’autre. Un sentiment d’angoisse et d’inquiétude énigmatique vous empoigne, au spectacle de cet être aveugle, fantastique, enchaîné au sol. La forêt muette, les prairies silencieuses, un buisson, un arbuste, sont inertes. Ils sont les jouets du vent. Le petit moucheron qui danse encore à la lumière du crépuscule, qui se dirige où il veut, lui seul est libre. Une plante n’est rien par elle-même. Elle forme une partie du paysage où le hasard l'a forcée de prendre racine. Le crépuscule, la fraîcheur, la clôture des corolles qui en résulte chez toutes les fleurs... ne sont, dans la nature, ni cause ni effet, ni accident ni acte, mais un fait naturel unique qui s’accomplit à côté, avec et dans la plante. L’individu-plante n’est pas libre d’attendre, de vouloir ou de choisir par soi. Mais un animal peut choisir. Il n’est pas lié à l'enchaînement du reste de la nature. Cet essaim de moucherons qui dansent encore sur la route, cet oiseau solitaire qui vole dans la nuit, ce renard qui épie un nid en rampant... sont de petits mondes en soi au sein d’un monde plus grand. Cet infusoire dans la goutte d’eau, où il mène une existence invisible à l’oeil nu, existence d’une seconde, dont le théâtre est un coin minuscule de cette  gouttelette... est libre et indépendant en face de I ’univers entier. Mais ce chêne gigantesque, ou cette gouttelette est suspendue à une seule feuille, ne l’est pas.

Liberté et enchaînement : tel est le caractère fondamental, le dernier et le plus profond, de toute distinction entre l’être du végétal et l’être de l’animal. Mais le végétal seul est tout entier ce qu’il est. Dans la nature de l’animal, il y a un dualisme. Une plante n’est que plante, un animal est plante et quelque chose en sus. Ce troupeau qui se serre en tremblant devant le danger, cet enfant qui étreint sa mère en pleurant, ce croyant désespéré qui voudrait s’enfoncer dans le sein de son dieu : tous veulent retourner de l’être libre à l’être enchaîné, végétal, d'où ils sont sortis aux fins d’individuation. L’analyse microscopique d’une plante à fleurs nous montre, dans la graine, d'abord deux protophylles qui, plus tard, formeront et protégeront contre la lumière, vers laquelle elle sera tournée, la Jeune plante et ses organes de circulation et de reproduction; ensuite le drageon, sorte de prothophylle, qui indique l'incoercible destin de cette plante à devenir à son tour partie d'un paysage. Chez les animaux supérieurs, dès les premiers instants de leur individuation, nous assistons, d’une part, à la formation, par l’oeuf fécondé, d’un protophylle externe enveloppant le moyen et l’interne qui sont la base des organes ultérieurs de circulation et de reproduction, donc de l'élément végétal dans le corps animal; d'autre part, au détachement de ce protophylle du corps maternel et par conséquent du monde extérieur tout entier. Le protophylle externe est le symbole propre de l’être animal. Il distingue les deux espèces vivantes manifestées au cours de l’histoire géologique.

Nous avons deux jolis termes archaïques pour caractériser ces deux êtres : nous appelons la plante un cosmos, l’animal en outre, un microcosme relatif à un macrocosme. C’est en se dégageant de l’univers, de manière à pouvoir déterminer sa situation par rapport à lui, qu'un être vivant est devenu microcosme. Les astres mêmes sont enchaînés dans leur cours aux grands mouvements de rotation, mais ces petits univers se meuvent en liberté par rapport à un autre plus grand et ils ont pleinement conscience d’être entourés par lui. C'est ainsi que pour notre oeil, l’idée représentée par la lumière dans l’espace acquit pour la première fois le sens d’un corps. Nous éprouvons une certaine appréhension à attribuer aussi à la plante un corps proprement dit.

Tout cosmos porte la marque de la périodicité : il a un tact. Tout microcosme porte, au contraire, la marque de polarité qui s'exprime essentiellement dans le mot "contre"; il a une tension. Nous parlons couramment d’attention soutenue, de pensée tendue; mais tous les états conscients en général sont essentiellement des tensions : sens et objets, moi et toi, cause et effet, chose et attribut, tous sont tendus et étendus, et partout où se manifeste ce qu’on nomme, avec une savante ostentation, de la détente, on notera aussitôt, chez le microcosme vivant, une certaine lassitude et finalement le sommeil . Un homme qui sommeille, libéré de toute tension, n’est plus désormais qu’un être végétatif. Mais le tact cosmique est tout ce qui se peut paraphraser dans les termes de direction, temps, rythme, destin, nostalgie, depuis les piaffements d'un attelage de chevaux pur sang et la marche cadencée d'une armée triomphante, jusqu’à l'intelligence réciproque et muette de deux amants, à la finesse sentie dans une société de gens distingués, ou à l'oeil expert du psychologue, que j’ai déjà nommé ailleurs tact physionomique.

Ce tact des circulations cosmiques vit et agit aussi dans chaque microcosme libre de ses mouvements dans l’espace, il dissout parfois toutes ces tensions individuelles dans une harmonie unique qui est sentie de chacun. Quiconque a jamais suivi des yeux le vol d’un oiseau dans les airs et noté le rythme, toujours le même, de ses montées, de ses descentes, de ses détours et de sa disparition à l'horizon lointain, aura senti dans tous ces mouvements la sûreté de l’instinct végétal, du "il", du "nous", qui se passe de toute transition intellectuelle entre moi et toi. Tel est le sens des querelles d'amour ou guerrières entre hommes ou animaux; ainsi se cimente, sous le feu de l’ennemi, l’unité d’un régiment d’assaut; ainsi évolue tout à coup, devant un danger imminent, la foule incohérente qui se transforme en corps compact, pense et agit sur-le-champ, à l'aveuglette, d'une manière énigmatique, quitte à se dissoudre l’instant d’après. Ici plus de frontières microcosmiques. On tempête, on menace, on s’impatiente, on court, on vole, on fléchit, on se modère. Les membres s’entrelacent, le pied fait un bond, un cri unique résonne de la bouche de tous, un Destin unique règne sur tous. D’une somme de mondes minuscules est sortie subitement une unité parfaite. 

La perception d’un tact cosmique s’appelle sentiment, celle de tensions microcosmiques sensation. Le terme ambigu de sensibilité a obscurci cette claire discrimination entre l’aspect général de la vie végétale et l’aspect particulier de la vie animale. On établirait

entre les deux un rapport plus profond en appelant l’une la vie des sexes, l’autre la vie des sens. La première porte le caractère de périodicité, de tact, jusque dans sa parfaite harmonie avec les grandes révolutions stellaires : rapports de la femme et de la lune, de la vie en général et de la nuit, du printemps ou des chaleurs. La seconde est faite de tensions : tension de la lumière sur l’objet éclairé, de la connaissance sur l'objet connu, de la douleur sur l’arme qui l’a causée. Chez les hommes supérieurs, chacune des deux vies a stigmatisé des organes spéciaux, dont le langage est d’autant plus clair que la forme en est parfaite. Nous possédons pour l’être cosmique deux organes de circulation : l’appareil sanguin et l’organe sexuel; pour la mobilité microcosmique deux organes de distinction : les sens et les nerfs. Il faut admettre qu'à l’origine, le corps entier était a la fois organe de circulation et organe du toucher. Le sang est pour nous le symbole du vivant. Il circule de la génération à la mort, en passant du corps de la mère dans celui de l’enfant, dans la veille comme dans le sommeil, sans fin et sans solution de continuité. Le sang des ancêtres coule à travers la chaîne des générations, reliées ainsi dans un vaste rapport de destin, de tact, de temps...

Nous voici donc en face de l'homme. Rien qui trouble désormais, dans son être éveillé sensible, la pure domination de l'œil. Bruits nocturnes, vent, respiration des animaux, parfum des plantes, toutes ses sensations se réduisent à une question d'origine et de direction du monde lumineux. Nous n'avons aucune idée du monde olfactif où le chien, premier compagnon de l'homme, range encore ses sensations visuelles. Nous ne savons rien du monde des papillons, dans les yeux de cristal desquels ne se dessine aucune image; nous ne savons rien de l'ambiance des animaux sensibles sans yeux. Seul l'espace visuel nous est resté! Et les fragments des autres mondes sensibles, sons, odeurs, chaleur, froid, y ont pris place comme «qualités» et «effets» d'objets lumineux. La chaleur vient du feu que nous avons vu, nous voyons la rose qui embaume l'espace lumineux, et nous parlons du son d'un violon. En ce qui concerne nos rapports avec les astres, nous nous contentons aussi de les regarder; ils rayonnent au-dessus de nos têtes et continuent leur marche visible. Les bêtes, et même les hommes primitifs, ont sans doute de ces astres des sensations claires d'un tout autre ordre, dont une partie nous est connue subsidiairement grâce aux observations scientifiques, mais dont l'autre est inaccessible pour nous.

Cette réduction de notre faculté sensible est en même temps approfondissement considérable. L'être éveillé humain n'est plus simple tension entre le corps et le monde ambiant. Il est devenu la vie resserrée dans les limites d'un champ lumineux. Le corps se

meut dans l'espace vu. Vivre en profondeur, c'est s'infiltrer violemment d'un centre lumineux dans des lointains visibles que nous appelons moi. «Moi» est un concept d'optique. La vie du moi sera désormais la vie sous le soleil, tandis que la nuit est apparentée à la mort. D'où un nouveau sentiment d'angoisse qui englobe tous les autres : la phobie de l'invisible, qu'on entend, qu'on sent, qu'on devine, ou qu'on voit dans ses effets sans l'apercevoir lui-même. Les animaux connaissent d'autres formes d'angoisse tout à fait énigmatiques pour nous; car la peur même du silence, que le naïf et l'enfant veulent dissiper ou interrompre en faisant du bruit ou en parlant très fort, est en train de disparaître chez l'homme plus avancé. Mais la phobie de l'invisible est la marque spécifique de toute religiosité chez l'homme. Les divinités sont des réalités lumineuses pressenties, représentées, contemplées. «Dieu invisible» est le dernier mot de la transcendance humaine. L'au-delà est situé à la frontière du monde lumineux; la Rédemption libère l'homme de la magie de la lumière et de ses effets réels. ..." (traduction M.Tazerout, 1948) 

Cette opposition de l'animal et du végétal se traduit biologiquement, 

- le sang symbolise la vie cosmique, la continuité des générations, le destin ;

- les nerfs et les sens symbolisent l'individuation et la conscience.

On retrouve ici un thème majeur de Spengler qui culminera dans ses analyses politiques : le conflit entre les forces organiques du sang, de l'histoire et du destin, et les forces intellectuelles de l'esprit abstrait.

La dernière partie du texte est consacrée à l'homme ...

Selon Spengler, l'humanité occidentale est devenue essentiellement un être de vision. L'œil domine désormais tous les autres sens. Le monde humain se réduit progressivement à un espace lumineux : nous voyons le feu avant d'en sentir la chaleur ; nous voyons la rose avant d'en percevoir le parfum ; nous observons les astres comme des objets visuels.L'homme moderne habite donc un univers optique. Cette domination de la vue engendre une nouvelle forme d'individualité : le moi est un phénomène de perspective. Le moi naît de la capacité à se projeter dans un espace visible organisé autour d'un centre.

Cette évolution produit également une peur spécifique : la peur de l'invisible.

Pour Spengler, la religiosité humaine provient largement de cette angoisse. Les dieux, les esprits, les puissances transcendantes sont des présences que l'on pressent sans les voir. Toute religion naît à la frontière du visible et de l'invisible. L'histoire des religions serait alors une tentative de répondre à cette inquiétude fondamentale de l'homme séparé du cosmos.

Ce passage annonce plusieurs thèmes centraux du second volume :

- L'opposition destin/liberté, qui structure toute son interprétation des civilisations.

- La distinction entre culture et civilisation : la culture appartient davantage au monde du tact, du rythme et de l'enracinement ; la civilisation appartient davantage au monde de la tension, de l'intellect et de la conscience réflexive.

- La critique de l'intellectualisme moderne, qui éloigne l'homme des rythmes organiques du vivant.

- L'idée que l'histoire n'est pas gouvernée par des lois rationnelles mais par des formes vitales profondes, comparables à celles de la nature.

Cette page constitue ainsi l'un des fondements anthropologiques du Déclin de l'Occident : l'histoire humaine n'est, au fond, que le destin de microcosmes conscients cherchant sans cesse à retrouver l'unité cosmique dont ils ont été séparés.


Les illusions historiques de l'Occident - Selon Oswald Spengler, les historiens occidentaux sont victimes d'un préjugé en ceci qu'ils prennent pour histoire universelle leur image de l'univers, et non celle de l'humanité ...

Pour accompagner ce passage, il est utile d'ajouter qu'il s'agit probablement de l'une des intuitions les plus fécondes et les plus actuelles de Spengler, indépendamment même de son système général des cultures. Spengler s'attaque ici à ce qu'on appellera beaucoup plus tard l'EUROCENTRISME. Selon lui, les historiens européens ont longtemps pris l'histoire particulière de l'Europe pour l'histoire universelle elle-même. Le découpage classique « Antiquité – Moyen Âge – Temps modernes », enseigné dans les écoles occidentales depuis le XIXᵉ siècle, lui apparaît comme une construction locale érigée abusivement en modèle général. Cette périodisation a certes un sens pour l'histoire européenne, mais elle devient absurde dès lors qu'on tente d'y intégrer la Chine impériale, l'Inde, le monde islamique, les civilisations mésoaméricaines ou l'Afrique orientale.

La comparaison avec le système de Ptolémée est particulièrement révélatrice. De même que l'astronomie ancienne plaçait la Terre au centre de l'univers, l'historiographie occidentale place l'Europe au centre de l'histoire mondiale. Spengler estime accomplir une « révolution copernicienne » en refusant tout centre unique de l'histoire. Chaque grande culture constitue un univers historique autonome, possédant sa propre logique interne, ses propres formes religieuses, artistiques, scientifiques et politiques.

Cette critique annonce plusieurs courants majeurs du XXᵉ siècle. Bien avant les historiens de la « world history », avant les études postcoloniales et avant les travaux sur les « histoires connectées », Spengler affirme qu'il n'existe pas une civilisation humaine unique progressant vers un même but, mais une pluralité de civilisations irréductibles les unes aux autres. Sur ce point, il apparaît comme un précurseur de certains questionnements contemporains sur la diversité des trajectoires historiques.

Cependant, sa critique de l'eurocentrisme ne doit pas être confondue avec un universalisme multiculturel moderne. Spengler ne cherche pas à montrer l'unité profonde de l'humanité. Au contraire, il insiste sur la séparation des cultures. Là où de nombreux historiens actuels mettent en évidence les échanges, les circulations et les interdépendances entre civilisations, Spengler souligne surtout leur autonomie et leur singularité. Il remplace l'idée d'une histoire universelle par celle d'une pluralité de destins collectifs.

Cette position explique à la fois la force et la limite de son œuvre. Sa force est d'avoir perçu très tôt que l'Europe n'était pas la mesure de toute chose. Sa limite est d'avoir parfois exagéré l'isolement des cultures, au point de sous-estimer les influences réciproques, les transferts intellectuels et les phénomènes de mondialisation qui traversent l'histoire depuis l'Antiquité.

 

 

"En effet - qu`est-ce que l'histoire universelle ? Une idée organisée du passé, sans doute un postulat intérieur, l'expression d'un sentiment de la forme. Mais un sentiment, si définí soit-il, n'est pas encore une forme réelle, et aussi sûrement que nous vivons et sentons l'histoire universelle, que nous croyons la dominer dans sa forme avec la plus entière certitude, aussi sûrement aussi nous ne connaissons d'elle, même aujourd'hui, que des formes, mais non la forme, contre-image de notre vie intérieure.

Assurément, ceux qu'on interroge sont tous convaincus qu'ils pénètrent clairement, d'un coup d`œil, dans la forme intérieure de l'histoire. Cette illusion repose sur ce fait que personne n'y a réfléchi sérieusement, qu'on doute encore beaucoup moins de son savoir parce qu'on ne pressent pas la qualité considérable de doutes qui peuvent s'élever à cet endroit. En fait, l'image de l'histoire universelle est une possession spirituelle sans examen que même les historiens cle profession se transmettent d'une génération à l'autre sans jamais l'accompagner de cette petite portion de scepticisme qui, depuis Galilée, analyse et approfondit notre image innée de la nature.

Antiquité - Moyen Age - Temps modernes : voilà le schéma d'une incroyable indigence qui exerce sur notre pensée historique un pouvoir absolu, voilà le non-sens qui nous a toujours empêchés de saisir exactement dans ses rapports avec l'histoire totale de l'humanité supérieure la position véritable, le rang, la forme et surtout la durée de ce petit monde fragmentaire qui depuis l'Empire germanique se développe sur le sol de l'Europe occidentale. Les cultures à venir pourront â peine croire qu'un plan aussi simpliste, rendu encore chaque siècle plus impossible par son cours rectiligne et ses proportions insensées, qui lui interdisent toute intégration naturelle de domaines acquis récemment à la

lumière de notre conscience historique, se soit maintenu quand même sans secousse sérieuse. Car les protestations ne signifient rien que les historiens ont, de longue date, accoutumé d'élever contre ce schéma. Elles n'ont fait qu'estomper, sans le remplacer, l'unique plan existant. On a beau parler de moyen âge grec et d'antiquité germanique, ce n`est pas ainsi qu'on arrivera à une image claire et intérieurement nécessaire, où la Chine et le Mexique, les royaumes d'Axum et des Sassanides trouveront une place organique. De même, en transférant le point initial des "Temps modernes" des Croisades à la Renaissance et de là au début du XIXe siècle, on prouve seulement qu'on tient le schéma lui-même pour intangible.

(...)

 On choisit un paysage unique et on décrète qu'il sera le centre d'un système historique. Ici est le soleil central. D'ici se diffuse la vraie lumière qui éclaire tous les événements historiques. D'ici, comme d'un point perspectif, on en peut mesurer la signification. Mais en réalité, c'est ici l'orgueil qui parle, orgueil de l'Europe en occidental qu'aucun scepticisme n'arrête et qui déroule dans son esprit ce fantôme d' "Histoire universelle".

(...)

J'appelle ce schéma, familier à l'Européen d'Occident, qui fait mouvoir les hautes cultures autour de nous comme autour d'un centre de tout événement historique, système ptolémaïque de l'histoire, et je considère comme une découverte copernicienne sur le terrain de l'histoire l'introduction, dans ce livre, d'une doctrine destinée à remplacer celle de Copernic et qui ne donne, en aucune manière, à l'Antiquité et à l'Occident une place privilégiée à côté de l'Inde, de Babylone, de la Chine, de l'Égypte, de la culture arabe et mexicaine - univers particuliers du Devenir qui pèsent un poids égal dans la balance de l'Histoire et qui l'emportent souvent, par la grandeur de conception psychique, par la vigueur de croissance, sur la culture antique...." 

 


Culture et civilisations - Née d'un élan profond, toute culture tend à se figer en civilisation, c'est-à-dire à mourir....

Ce passage est probablement le texte le plus célèbre de Spengler. Il contient en germe toute la thèse du Déclin de l'Occident : les civilisations ne sont pas le produit d'un progrès universel de l'humanité, mais des organismes vivants soumis à un cycle de naissance, croissance, maturité et mort.

1. Spengler rejette l'idée traditionnelle d'une histoire universelle unique dans laquelle l'humanité progresserait continûment de l'Antiquité vers la modernité. Pour lui, il n'existe pas une civilisation humaine mais plusieurs grandes cultures autonomes : égyptienne ; babylonienne ; indienne ; chinoise ; antique gréco-romaine ; arabe ou « magique » ; occidentale ou « faustienne ». Chacune possède une âme propre, une vision du monde originale et un destin indépendant. Comme un organisme vivant, chaque culture naît, se développe, atteint sa maturité, se fige et meurt. L'histoire universelle n'est donc rien d'autre que la coexistence et la succession de ces organismes culturels.

2. La culture comme organisme vivant

Spengler emploie délibérément le vocabulaire de la biologie. Une culture est comparable à une plante, à un arbre, à un être vivant. Elle naît lorsqu'une « grande âme » collective s'éveille dans un peuple donné. Cette âme produit progressivement une religion ; une langue ; un art ; une architecture ; une science ; des formes politiques. Toutes ces créations ne sont que les manifestations extérieures d'une même force intérieure. La culture n'est donc pas d'abord une somme d'institutions. Elle est une énergie spirituelle créatrice.

3. L'enracinement dans un paysage

Comme dans le passage précédent sur la plante et l'animal, Spengler insiste sur l'importance du territoire. Toute culture est liée à un paysage originel : le désert pour l'âme arabe ; la Méditerranée pour l'âme antique ; les plaines infinies et les horizons lointains pour l'Occident faustien. Une culture n'est jamais universelle à son origine. Elle naît toujours quelque part. L'enracinement géographique est la condition de sa créativité.

4. Le passage de la culture à la civilisation

C'est ici que se trouve l'idée centrale. Pour Spengler, toute culture vivante finit par devenir civilisation. Or la civilisation n'est pas l'apogée de la culture. Elle en est la vieillesse. Pendant la phase culturelle, apparaissent les grands mythes ; les chefs-d'œuvre artistiques ; les grandes religions ; les découvertes intellectuelles fondatrices. Pendant la phase civilisationnelle, les formes subsistent, mais l'énergie créatrice s'épuise. Les hommes administrent ce qui a déjà été créé.

5. La métaphore du sang

L'image la plus forte du texte est celle-ci : « Quand le but est atteint (...) la culture se fige brusquement, elle meurt, son sang coule, ses forces se brisent — elle devient civilisation. »

Le sang représente chez Spengler la force vitale de la culture. Lorsque ce sang cesse de circuler, les formes demeurent, les monuments demeurent, les institutions demeurent, mais l'âme créatrice a disparu. La civilisation est donc une survivance.

6. Spengler cite plusieurs cas.

- L'Égypte - Après les grandes pyramides, les grandes dynasties et les créations religieuses fondatrices, l'Égypte continue à exister pendant des siècles, mais sans renouvellement profond.

- La Chine - La Chine impériale lui apparaît comme l'exemple parfait d'une civilisation survivant très longtemps après la mort de son impulsion créatrice. D'où son emploi du terme « mandarinisme », comme symbole de la bureaucratisation du génie initial.

- Byzance

Le « byzantinisme » désigne pour lui le moment où une culture conserve ses formes mais perd son élan intérieur.

- L'Antiquité comme modèle du déclin

Le cas le plus important est celui du monde gréco-romain. Spengler distingue la culture grecque créatrice et la civilisation romaine impériale. Rome n'est pas l'accomplissement de la Grèce. Rome est déjà sa vieillesse. L'Empire romain représente donc le premier exemple historique pleinement observable du passage de la culture à la civilisation.

 

 

"Les cultures sont des organismes. L'histoire universelle est leur biographie générale. L'histoire gigantesque de la culture chinoise ou antique est, morphologiquement, l'exact pendant de la petite histoire de l'homme en particulier, d`un animal, d'un arbre ou d'une fleur. Pour le regard faustien, ce n'est point une sommation, c'est une expérience. Et si l'on veut apprendre à connaître la forme intérieure partout répétée, la méthode est toute préparée, depuis déjà très longtemps, dans la morphologie comparée des animaux et des plantes.

Dans le destin des cultures particulières qui se succèdent, grandissent l'une près de I'autre, se touchent, s'éclipsent, s'étouffent mutuellement, s'épuise la matière de toute l'histoire humaine. Et si l'esprit passait en revue leurs formes, qui n'ont été jusqu'à présent que trop profondément enfouies sous l'enveloppe superficielle d'une triviale et persistante "histoire de l'humanité", il découvrirait nécessairement la forme originelle de la culture dépouillée de sa gangue et des éléments de confusion, et servant de forme idéale à la base de toute culture particulière.

(...)

Une culture naît au moment où une grande âme se réveille, se détache de l'état psychique primaire d'éternelle enfance humaine, forme issue de l'informe, limite et caducité sorties de l'infini et de la durée. Elle croît sur le sol d'un paysage exactement délimitable, auquel elle reste liée comme la plante. Une culture meurt quand l'âme a réalisé la somme entière de ses possibilités sous la forme de peuples, de langues, de doctrines religieuses, d'arts, d'Etats, de sciences, et qu'elle retourne ainsi à l'état psychique primaire. Mais son être vivant, cette succession de grandes époques qui marquent à grands traits précis son accomplissement progressif, est une lutte très intime et passionnée pour la conquête de l'idée sur les puissances extérieures du chaos et sur l'instinct intérieur où ces puissances se sont réfugiées avec leur rancune. Ce n'est pas seulement l'artiste qui lutte contre la résistance de la matière et contre la destruction de l`idée en lui. Chaque culture se trouve dans un rapport profondément symbolique et quasi mystique avec la matière étendue, avec l'espace où elle veut, par lequel elle veut se réaliser. Quand le but est atteint et l'idée achevée, que la quantité totale des possibilités intérieures s'est réalisée au dehors, la culture se fige brusquement, elle meurt, son sang coule, ses forces se brisent - elle devient civilisation. C'est ce que nous sentons et entendons par les mots égyptianisme, byzantinisme, mandarinisme. Arbre gigantesque rongé par le temps dans la forêt vierge, elle peut tendre encore ainsi durant des siècles et des millénaires ses branches vermoulues. Nous le voyons en Chine, dans l'Inde et le monde islamique. De même, la civilisation antique monta comme un géant à l'époque impériale avec une apparence de sève et de force juvénile, tandis qu'elle puisait l'air et la lumière â la jeune culture arabe de l'Orient.

C'est le sens de tous les déclins dans l'histoire- le sens de l'accomplissement intérieur et extérieur, celui de la fin qui menace toutes les cultures vivantes; - parmi ces déclins, le plus distinct, celui de « l'antiquité », s'étale à grands traits sous nos yeux, tandis qu'en nous et autour de nous, nous suivons clairement à la trace les premiers symptômes de notre événement, absolument semblable au premier par son cours et sa durée et appartenant aux premiers siècles du prochain millénaire, le « déclin de l'Occident ». ...


Publié au lendemain de la Première Guerre mondiale, qui semblait confirmer ses thèses sur la fin d'un cycle, le livre a offert une explication grandiose et tragique au sentiment de crise et de décadence qui habitait l'Europe. Il donnait un sens à l'angoisse moderne. Son pessimisme actif (« il faut avoir le courage de son destin ») a séduit une intelligentsia désenchantée...

"Jamais aucun ouvrage de  philosophie n'a eu auparavant un succès aussi impressionnant. Il a été traduit presque dans toutes les langues et lu par un public de lecteurs très diversifié - philosophes, savants, historiens, politiciens, étudiants, professeurs, hommes d'affaires et hommes de la rue. Quelle a été la raison de ce succès sans précédent? Quel a été l'attrait magique que ce livre a pu exercer sur l'esprit de ses lecteurs ? Cela paraîtra peut-être paradoxal, mais la raison du succès de Spengler réside selon moi dans le titre plus que dans le contenu de son ouvrage. Son titre, Le déclin de l'Occident, a été une étincelle électrique qui a enflammé l'imagination des lecteurs. Ce livre a en effet été publié en juillet 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale. À cette époque, beaucoup de monde sinon tout le monde avait eu le sentiment que quelque chose avait été brisé dans la culture occidentale que tous aimaient. Le livre de Spengler exprima ce malaise général d'une façon nette et tranchée..."

 

L'ouvrage de Spengler eut une énorme influence, rappelle Ernst Cassirer (Le Mythe de l'Etat, 1945) à une époque qui, à l'aube des années 1930 et avant la prise de pouvoir par le nazisme, participe d'un nouveau climat politique et social : les vieux démons de la pensée mythique s'imposent face à la pensée rationnelle. Dans presque toutes les mythologies, rappelle Cassirer, "on a affaire à l'idée d'une destinée inévitable, inexorable et irrévocable", et l'ouvrage de Spengler affirme que l'avènement, le déclin et la chute des civilisations ne dépendait pas des prétendues lois de la nature, mais la force motrice de l'histoire réside dans un pouvoir supérieur, le pouvoir du destin. La naissance d'un univers culturel, écrira Spengler, est toujours un acte mystique, un décret du destin...
Mais, ajoute Cassirer, est-il toutefois possible de relier l'œuvre de Spengler aux prophéties politiques qui ont suivi? Peut-on mettre ces deux phénomènes sur le même niveau? Si Spengler a parlé du déclin de l'Occident, "il a été fondamentalement un conservateur ainsi qu'un admirateur et un apologiste des vieux idéaux prussiens; le programme des "hommes nouveaux" n'a jamais rien éveillé chez lui. Cela n'a pas empêché néanmoins son œuvre de devenir l'une des œuvres pionnières du national-socialisme", l'idée, dangereuse en soi, que puisque la civilisation est morte, il faut  "repartir de zéro en utilisant toutes nos possibilités pour créer un monde nouveau et devenir les souverains du monde..."


Quand en 1939, à la vieille d'une des époques les plus brutales de l'histoire de l'espèce humaine, Norbert Elias, immense sociologue et historien germano-britannique, a mis en lumière de manière mémorable le concept de "processus de civilisation", il entend mettre en lumière non pas tant l'élimination de l'agressivité, de la violence et de la coercition illégitime de la vie humaine, ce qu'il jugeait sans doute totalement utopique, ajoutera Zygmunt Bauman, mais le fait de rendre "invisible" cette violence continue, de la soustraire à la vue des personnes devenues "civilisées",  d'exclure des lieux les plus publiques ou institutionnels, agressivité, violence et coercition illégitime, et d'en transférer la charge sur des catégories de personnes dites "inférieures", exclues à toutes fins pratiques de la "société civilisée". Les efforts pour y parvenir sont allés de pair avec l'élimination des comportements identifiés, évalués et condamnés comme barbares, frustes, grossiers. Mais à peiner explicitée et dénoncée, la violence a rompu toutes les digues, l'histoire offrait un revirement soudain, et Oswald Spengler pouvait à juste titre évoquait la "chute" de toute la civilisation occidentale. Depuis, la violence, la coercition et l'oppression sont devenus des modes récurrents de résolution des conflits... 


Elias Canetti (1905-1994), "Masse und Macht" (Masse et puissance, 1959)

Né en 1905 en Bulgarie, de parents juifs espagnols, étudiant à Zurich, Francfort et Vienne, mais réfugié depuis 1938 en Angleterre où il achève son grand ouvrage en 1959, Elias Canetti appartient à cette génération d'intellectuels européens qui ont vécu dans leur existence propre guerres mondiales et révolutions, fascismes et national-socialisme, et qui ont su déceler, dans le déferlement des masses traversées par une dialectique de l'ordre et du commandement, la permanence d'archaïsmes dont la raison ne suffit pas à rendre compte parce qu'ils ne relèvent d'aucune de nos catégories historiques traditionnelles. Canetti s'empare d'une intuition brutale, profonde, et commence par s'abandonner à la révélation d'une évidence - la conjuration panique de tout ce qui, en l'homme, menace de le détruire, et d'abord l'inconnu - pour élaborer progressivement une théorie des rapports qui unissent les phénomènes de masse à toutes les manifestations de la puissance. Poussée d'irrationnel? Explosion d'un fond primitif mal avoué? Résurgence d'un panique collectif jamais analysé? C'est tout cela à la fois : Masse et puissance.. (Editions Gallimard, traduction Robert Rovini)

"Il n'est rien que l'homme redoute davantage que le contact de l'inconnu. On veut voir ce qui va vous toucher, on veut pouvoir le reconnaître ou, en tout cas, le classer. Partout l'homme esquive le contact insolite. La nuit, et dans l'obscurité en général, l'effroi d'un contact inattendu peut s'intensifier en panique. Même les vêtements ne suffisent pas à garantir la sécurité; ils sont si faciles à déchirer, il est si facile de pénétrer jusqu'à la chair nue, lisse et sans défense de la victime. Toutes les distances que les hommes ont créées autour d'eux sont dictées par cette phobie du contact. On se verrouille dans des maisons où personne ne peut entrer, il n'est qu'en elles que l'on se sente à peu près en sécurité. La peur du cambrioleur ne vient pas seulement de ses intentions de rapine, elle est peur aussi de son surgissement soudain et inattendu dans le noir. La main déformée en griffe est le symbole toujours utilisé de cette angoisse. « Agresser ››, c'est d'abord « s'avancer vers ››, le contact inoffensif s'interprète ici comme attaque dangereuse, et c'est ce dernier sens qui finit par l'emporter. Une « agression » est un contact péjoratif. Cette aversion de tout contact ne nous quitte pas même quand nous nous mêlons aux gens. C'est cette phobie qui nous dicte notre manière d'évoluer dans la rue, parmi les passants, dans les restaurants, les trains et les autobus. Même là où nous nous tenons tout près des autres et pouvons les considérer, les jauger avec précision, nous évitons leur contact autant que faire se peut. Quand nous faisons le contraire, c'est qu'il en résulte pour nous un plaisir, et le rapprochement vient alors de nous-mêmes. La vivacité des excuses que l'on reçoit pour un contact involontaire, l'impatience avec laquelle on les attend, la réaction violente et qui peut aller jusqu'aux voies de fait si elles ne sont pas présentées, l'antipathie et la haine que l'on éprouve pour le «malfaiteur ››, même sans pouvoir être très sûr que c'est bien lui, voilà tout un nœud de réactions psychiques centrées sur le contact de l'inconnu qui, dans leur labilité et excitabilité extrêmes, montrent qu'il s'agit ici de quelque chose de très profond, dont l'insidieuse vigilance ne se relâche jamais, quelque chose qui ne quitte plus l'homme dès qu'il a fixé une bonne fois les limites de sa personne. Même le sommeil, dans lequel on est encore plus exposé, il n'est que trop facile de le troubler par une peur de ce genre. C'est dans la masse seulement que l'homme peut être libéré de cette phobie du contact. C'est la seule situation dans laquelle cette phobie s'inverse en son contraire. C'est la masse compacte qu'il faut pour cela, dans laquelle se pressent corps contre corps, mais compacte aussi dans sa disposition psychique, c'est-à-dire telle que l'on ne fait pas attention à qui vous « presse ». Dès lors que l'on s'est abandonné à la masse, on ne redoute plus son contact. Dans le cas idéal qu'elle représente, tous sont égaux entre eux. Aucune différence ne compte, pas même celle des sexes. Qui que ce soit qui vous presse, c'est comme si c'était soi-même. On l'éprouve comme on s'éprouve soi-même. Soudain, tout se passe comme à l'intérieur d'un même corps. Peut-être est-ce là une des raisons pour lesquelles la masse cherche à se resserrer si étroitement : elle veut éliminer aussi parfaitement que possible la phobie individuelle du contact. Plus les hommes se serrent fortement les uns contre les autres, plus ils sentent sûrement qu'ils n'ont pas peur l'un de l'autre. Ce renversement de la phobie du contact est typique de la masse. Le soulagement qui se répand en elle, et dont il sera encore question dans un autre contexte, atteint un degré d'une frappante intensité là où elle est le plus dense.

MASSE OUVERTE ET MASSE FERMÉE

Voici un phénomène aussi énigmatique qu'universel, la masse qui paraît subitement là où il n'y avait rien auparavant. Il se peut que quelques personnes se soient trouvées ensemble, cinq ou dix ou douze, pas plus. Rien n'est annoncé. ni attendu. Soudain tout est noir de monde. De toutes parts d'autres affluent, c'est comme si les rues n'allaient que dans une seule direction. Beaucoup ignorent ce qui s'est passé, les questions les laissent sans réponse; mais ils sont pressés d'être là où est le plus grand nombre. Il y a dans leur mouvement une résolution qui se distingue très bien de l'expression de curiosité banale. Le mouvement des uns, croirait-on, se communique aux autres, mais ce n'est pas seulement ça : ils ont un but. Lequel est donné avant qu'ils n'aient trouvé le moyen de l'exprimer : ce but est le noir le plus intense, l'endroit où sont rassemblés les gens en plus grand nombre. Il y aura beaucoup à dire sur cette forme extrême de masse spontanée. La où elle prend naissance, où est son vrai noyau, elle n'est pas aussi spontanée qu'elle en a l'air. Mais si l'on fait abstraction des cinq, dix ou douze personnes dont elle provient, elle l'est réellement partout ailleurs. Dès qu'elle est constituée, elle tend à augmenter. Cette tendance à s'accroître est la propriété première et dominante de la masse. Elle veut englober quiconque est à sa portée. Quiconque a figure humaine peut se joindre a elle. La masse naturelle est la masse ouverte : son accroissement ne connaît pas de limite, en principe. Elle ignore maisons, portes et serrures; ceux qui s'enferment à son approche lui sont suspects. « Ouvert ›› doit s'entendre ici à tous les sens, elle l'est partout et suivant toute direction. 

La masse ouverte existe aussi longtemps qu'elle s'accroît. Sa désintégration commence dès qu'elle cesse de croître. Car la masse se désintègre aussi soudainement qu'elle a pris naissance. Sous cette forme spontanée, elle est une formation instable. Son ouverture, qui lui permet de s'accroître, est en même temps son danger. Elle est toujours vivement hantée d'un pressentiment de la désintégration qui la menace. Elle cherche justement a lui échapper par un accroissement rapide. Aussi longtemps qu'elle le peut, elle absorbe tout; mais c'est de tout absorber qui l'oblige à se désintégrer. A l'opposé de la masse ouverte, qui peut s'accroître à l'infini, qui est partout présente et provoque par là même un intérêt universel, se situe la masse fermée. Celle-ci renonce à s'accroître et s'attache surtout à durer. Ce qui frappe d'abord en elle est la limite. La masse fermée assure ses assises. Elle se donne son lieu en se limitant; l'espace qu'elle occupera lui est assigné. Il est comparable à un récipient dans lequel on verse un liquide, la quantité de liquide qu'il contient est connue. Les accès de cet espace sont comptés, on ne peut pas y pénétrer n'importe comment. La limite est respectée. Elle peut consister en pierre, en solides murs. Peut-être y faudra-t-il une formalité particulière cl'admission; peut-être y aura-t-il un droit déterminé à acquitter à l'entrée. Une fois que l'espace aura son plein, plus personne ne sera admis.

Même s'il déborde, l'essentiel restera la masse compacte dans l'espace clos, dont ceux du dehors ne font pas vraiment partie. La limite empêche un accroissement désordonné, mais elle est aussi un obstacle et un frein à la dispersion. Ce qu'elle sacrifie ainsi de possibilités d'augmentation, la masse le regagne en stabilité. Elle est protégée des interventions extérieures qui pourraient lui être hostiles et dangereuses. Mais ce sur quoi elle compte tout particulièrement, c'est la répétition. La perspective de se retrouver réunie permet à la masse de s'illusionner chaque fois sur sa dissolution. Le local l'attend, il est là pour elle, et tant qu'il sera là tous se retrouveront de la même manière. Cet espace leur appartient, même quand le flot le déserte, et c'est encore au temps de la marée haute que fait penser son vide.

LA DÉCHARGE

Le processus le plus important qui se déroule à l'intérieur de la masse est la décharge. Avant elle, la masse n'existe pas vraiment, c”est la décharge qui la constitue réellement. C'est l'instant où tous ceux qui en font partie se défont de leurs différences et se sentent égaux. Par ces différences, il faut surtout entendre celles qui sont imposées du dehors. Différences de classe, de condition et de fortune. En tant qu'individus, les hommes gardent toujours la conscience de ces différences. Elles leur pèsent lourdement, les contraignent avec une grande force à se distancer. L'homme occupe une place déterminée, sûre, et affirmant son droit à grands gestes efficaces, il écarte de lui tout ce qui lui vient trop près. Il s'y dresse comme un moulin à vent dans une plaine immense, expressif et animé; il n'y a rien jusqu'au moulin suivant. La vie telle qu'il la connaît est toute fondée sur les distances, la maison dans laquelle il enferme ses biens et lui-même, la situation qu'il occupe, la condition qu'il ambitionne, rien ne sert qu°à créer, consolider et augmenter des distances. La liberté de tout élan profond de l'un à l'autre est interceptée. Les mouvements spontanés dans un sens et dans l'autre se tarissent comme dans un désert. Nul ne peut accéder au voisinage de l'autre, nul à son altitude. Dans tous les domaines de la vie, des hiérarchies solidement établies n'autorisent personne à s'approcher d'un supérieur, ni à s'abaisser jusqu'à un inférieur si ce n'est en apparence. Dans des sociétés différentes, ces distances établissent différemment leur équilibre. Dans certaines l'accent porte sur les différences de naissance, dans d'autres sur les différences de métier ou de fortune. Il n'importe pas ici de'caractériser ces hiérarchies dans le détail. L'essentiel, c'est qu'elles existent partout, qu'elles s'insinuent partout dans la conscience des hommes et déterminent définitivement leur comportement mutuel. La satisfaction d'occuper un rang plus élevé dans la hiérarchie ne compense pas la perte de liberté de mouvement. Dans ses distances, l'homme se fige et s'assombrit. Ce sont des fardeaux auxquels il est attelé sans pouvoir bouger de place. Il oublie que c'est lui-même qui s'en est chargé, et il aspire à en être délivré. Mais comment s'en libérerait-il tout seul? Quoi qu'il puisse faire, et si résolument que ce soit, il se trouvera toujours mêlé aux autres qui rendront vains ses efforts. Aussi longtemps qu'ils maintiendront leurs distances, il ne se sera pas rapproché d'eux si peu que ce soit. C'est seulement tous ensemble qu'ils peuvent se libérer de leurs charges de distance. C'est exactement ce qui se produit dans la masse. Dans la décharge, ils rejettent ce qui les sépare et se sentent tous égaux. Dans cette compacité où il ne reste guère de place entre eux, où un corps presse l'autre, chacun est aussi proche de l'autre que de soi-même. Soulagement immense. C'est pour jouir de cet instant heureux où nul n'est plus, n'est meilleur que l'autre, que les hommes deviennent masse. Mais le moment de la décharge, si désiré et si heureux, recèle son propre danger. Il souffre d'une illusion fondamentale : ces hommes qui se sentent soudain égaux ne sont devenus égaux ni réellement ni pour toujours. Ils retournent dans leurs maisons séparées, se couchent dans leurs lits. Ils conservent leurs biens, ne renoncent pas à leur nom. Ils ne rejettent pas les leurs. Ils n'échappent pas à leur famille. Il faut des conversions d'un genre plus sérieux pour que les hommes sortent de leurs liens anciens et entrent dans de nouvelles relations. Ces sortes-là d'associations, qui ne peuvent, de par leur nature, admettre qu'un nombre limité de membres et sont obligées d'assurer leur existence par des règles inflexibles, je les appelle cristaux de masse. Il sera encore largement question de leur fonction. Mais quant à la masse elle-même, elle se désintègre. Elle sent qu'elle va se désintégrer. Elle en a peur. Elle ne peut subsister que si le processus de décharge se prolonge, sur de nouvelles personnes qui se joignent à elle. Seul l'accroissement de la masse empêche ceux qui la constituent de revenir sous le joug de leurs fardeaux privés...." 


Avant Arnold J. Toynbee  (et Spengler), l'histoire était essentiellement écrite à l'échelle des nations ou des empires (l'Histoire de France, de Rome...). Toynbee a imposé l'idée que la civilisation est l'unité d'analyse la plus pertinente pour comprendre les grands mouvements de l'humanité.

Il a listé 26 civilisations (puis 21 dans la version abrégée), des Mayas à la Chrétienté occidentale, les plaçant toutes sur un pied d'égalité pour la comparaison. 

Son œuvre maîtresse, A Study of History (12 volumes publiés sur 30 ans, à partir de 1934), est une tentative sans précédent de comparer la genèse, la croissance, le déclin et la chute de toutes les civilisations connues. Cette approche a décentré l'Europe bien avant que cela ne devienne une mode intellectuelle. Elle a montré que les lois de l'histoire ne se limitaient pas au parcours de l'Occident.

 

L'influence d'Oswald Spengler sur Arnold J. Toynbee est immense et directement avouée par ce dernier, mais elle est aussi celle d'un dialogue critique. Toynbee a repris le projet spenglérien de une "morphologie de l'histoire universelle" pour le transformer en un système à la fois plus souple et plus détaillé, contribuant ainsi à forger une vision de l'histoire résolument anti-eurocentrée et comparative. Mais la vision de Toynbee représente le dernier avatar des grands systèmes philosophiques de l'histoire, le dernier grand effort pour offrir une interprétation unifiée et significative du passé humain à l'échelle mondiale....

- Comme Spengler, Toynbee rejette l'État-nation comme sujet pertinent de l'histoire. L'unité d'analyse doit être plus vaste : la Civilisation (Toynbee) ou la Haute-Culture (Spengler). Tous deux étudient ces entités comme des touts organiques.

Ils rejettent l'histoire "ptolémaïque" (eurocentrée). Pour comprendre une civilisation, il faut la comparer à toutes les autres. L'histoire devient une série d'expériences parallèles dont on peut étudier les similitudes et les différences.

- Le Cycle de Vie : Genèse, Croissance, Déclin, Désintégration ..

Toynbee reprend l'idée fondamentale que les civilisations sont mortelles et suivent un cycle de vie. Sa célèbre tripartition Genèse > Croissance > Déclin est un écho direct du cycle printemps/été/automne/hiver de Spengler.

- Le Diagnostic de la Crise Occidentale

Tous deux écrivent en réaction à la crise de la Première Guerre mondiale. Ils partagent le sentiment que la civilisation occidentale est entrée dans une phase critique, même si leurs diagnostics sur la nature et l'irréversibilité de cette crise diffèrent.

Mais Toynbee trouve le système de Spengler trop rigide, trop déterministe et trop pessimiste. Son œuvre "A Study of History" incarne cette tentative de corriger ce qu'il perçoit comme des défauts. 

 

En intégrant et en critiquant Spengler, Toynbee a contribué à forger une vision de l'histoire qui est plus Ouverte et moins fataliste. En remplaçant le déterminisme biologique par la "réponse aux défis", Toynbee réintroduit une part de libre arbitre et de responsabilité dans l'histoire. Le destin d'une civilisation dépend de la créativité de ses élites. Pour Toynbee, le progrès n'est pas matériel ou technique, mais spirituel. Le déclin d'une civilisation advient quand sa minorité créatrice se sclérose et devient une "minorité dominante", utilisant la force plutôt que la persuasion. Les "Églises universelles" (comme le Christianisme dans l'Empire romain) peuvent alors jouer un rôle de "chrysalide", permettant la transmission de valeurs et la naissance d'une nouvelle civilisation. Cette vision a offert une alternative profonde au matérialisme historique marxiste et au positivisme scientifique. L'ascension et la chute des civilisations sont des étapes dans le progrès religieux de l'humanité. C'est une vision téléologique (avec une finalité) que Spengler, purement cyclique, aurait rejetée.

 

Les historiens les plus critiques lui ont reproché de forcer les faits pour les faire entrer dans son schéma préétabli. Son modèle du déclin de Rome (sclérose de la minorité créatrice, prolétariat intérieur/extérieur) est appliqué de manière parfois artificielle à toutes les autres civilisations. L'histoire devient une collection d'exemples confirmant une théorie, plus qu'une induction à partir de preuves. Dans les derniers volumes de A Study of History, sa théorie devient de plus en plus théologique. La "transfiguration" religieuse devient la finalité de l'histoire. Les historiens modernes se méfient des "grands récits" (métarécits) qui prétendent donner un sens unique et global à l'histoire...


Mais pourquoi Oswald Spengler est-il aujourd'hui un « Auteur Oublié » ?

- Son Déterminisme Tragique : Sa vision est profondément fataliste. Si le déclin est inéluctable, l'action politique et l'espoir deviennent vains. Cette posture a moins de résonance dans les périodes de reconstruction et d'optimisme (comme les Trente Glorieuses).

- Sa Méthode Pseudo-Scientifique : Sa morphologie, basée sur des analogies souvent brillantes mais parfois forcées, a été critiquée pour son manque de rigueur scientifique et son caractère arbitraire.

- Les Accusations de Pessimisme Nihiliste : On lui a reproché de justifier un retrait du monde et une passivité face aux menaces totalitaires des années 1930.

- La Complexité et l'Érudition : Son œuvre est dense, touffue et d'un accès difficile.

On ne sait sans doute plus aller au-delà de ce qu'il nous a légué dans le style aphoristique, souvent polémique et délibérément non-académique qui fut le sien : on en reste au fait qu'Heidegger a lu Spengler, que Thomas Mann s'en est inspiré pour "La Montagne magique" et que son influence est palpable chez des écrivains pessimistes ou « réactionnaires » comme Ernst Jünger ... On ne sait plus penser plus avant ...