MiddleEast - Literature2 - "Men in the Sun" (1962, Rijāl fī al-shams, Ghassan Kanafani) - "Sitt Marie Rose" (1978, Etel Adnan) - "Yalo: A Novel" (Elias Khoury, 2009) - "Memory for Forgetfulness" (1987, Mahmoud Darwish) - ""Jidāriyya" (2000, "Mural", Mahmoud Darwish) - "Gate of the Sun: Bab Al-Shams" (1998, Elias Khoury) - "No Knives in the Kitchens of This City" (Khaled Khalifa, 2013, Syrie) - "Death Is Hard Work" (2016, Khaled Khalifa) - "In Praise of Hatred" (2006, Khaled Khalifa) - "An Unnecessary Woman" (Rabih Alameddine, 2014) - "The Tiller of Waters" (Hoda Barakat, 1998) - "Voices of the Lost" (Hoda Barakat, 2017) - "Mornings in Jenin" (2010, Susan Abulhawa) - ...
Last update 11/11/2025
Ecrire, pour exister - Les littératures palestinienne et libanaise, une politisation par nécessité ...
La littérature arabe moderne est indissociable des bouleversements politiques, sociaux et historiques qui traversent le XXᵉ siècle et se prolongent aujourd’hui. Dans ce cadre, les littératures palestinienne et libanaise occupent une place singulière. Bien que profondément différentes dans leurs formes, leurs imaginaires et leurs trajectoires, elles ont en commun d’avoir fait de l’écriture un espace central de réflexion politique, existentielle et mémorielle.
Dire qu’elles sont parmi les plus politisées du Moyen-Orient n’est pas exagéré — mais cette politisation relève moins d’un choix esthétique que d’une nécessité historique.
Comparer Liban, Palestine et Syrie permet de penser ensemble trois formes fondamentales du politique au Moyen-Orient ...
Avant même les États modernes, Liban, Palestine et Syrie appartiennent à un même ensemble historique, une province ottomane jusqu’en 1918, une même circulation des élites, des idées, et des populations, une même continuité culturelle et linguistique. Ce cadre commun (le Bilād al-Shām) permet de comparer des trajectoires qui partent d’un socle partagé, mais divergent ensuite. Le rapprochement permet de dégager trois configurations idéales :
- Le LIBAN, 1920, création du Grand Liban, un État précoce, une identité nationale fragile et disputée, un État sans nation pleinement stabilisée.
- La PALESTINE, qui voit fin XIXe – XXe siècle, la formation d’une identité nationale, une rupture majeure en 1948, l'absence d’État souverain, une Nation sans État.
- La SYRIE, indépendance en 1946, investie en 1963 par le régime baasiste, un État fort mais autoritaire, une société contrainte.
Cette comparaison fait apparaître une idée centrale, il n’existe pas un modèle unique de formation politique au Moyen-Orient, mais plusieurs combinaisons entre État, nation et société...
Comparer ces trois cas permet de mieux saisir le rôle du Mandat français (Liban, Syrie), le rôle du Mandat britannique (Palestine), et l’impact des interventions extérieures sur la formation des États. On voit que le Liban est structuré par une logique de compromis interne, que la Palestine par conflictualité externe, et que la Syrie par politique interne.
Dans ces trois pays, la diversité n’est pas le problème en soi, mais la manière dont elle est organisée politiquement : pluralisme institutionnalisé (confessionnalisme), au Liban, pluralisme encadré et contrôlé en Syrie, pluralisme subordonné à la question nationale, en Palestine.
On voit ainsi que la littérature n’a pas la même fonction selon le type d’État et de société ...
Il s'agit, globalement,
- pour le Liban, de penser la coexistence et ses limites
- pour la Palestine, de maintenir la nation en exil
- pour la Syrie, de contourner la contrainte et dire l’indicible
Comparer ces trois entités permet aussi de lire autrement les crises actuelles, blocage institutionnel, au Liban, impasse étatique, en Palestine, et guerre et fragmentation, en Syrie. Ces crises ne sont pas isolées, loin de là, mais renvoient à des configurations structurelles différentes mais comparables.
Le système confessionnel libanais, tel qu’il se met en place à l’indépendance en 1943 avec le Pacte national, n’est ni accidentel ni arbitraire. Il résulte d’une longue construction historique, amorcée dès l’époque ottomane (mise en place en 1861 du Règlement du Mont-Liban), consolidée sous le mandat français (1920-1943 : la France va favoriser certaines élites (notamment maronites) et consolider le système communautaire, renforcer la logique confessionnelle au lieu de la dépasser), et finalement formalisée par un compromis entre élites politiques locales. Au Liban, ces élites politiques et religieuses se structurent autour de grandes familles, partis et autorités confessionnelles, souvent héritées sur plusieurs générations.
À l’origine, ce système répond à une nécessité : organiser la coexistence dans une société profondément diverse. Le Liban est en effet composé de multiples communautés religieuses et culturelles, sans groupe majoritaire écrasant. Dans ce contexte, la répartition du pouvoir entre communautés apparaît comme une solution pragmatique visant à éviter la domination d’un groupe sur les autres, garantir une représentation équitable et prévenir les conflits.
Le Pacte national repose ainsi sur un double compromis : les chrétiens renoncent à la protection exclusive de l’Occident, tandis que les musulmans renoncent à l’idée d’une union avec leur environnement arabe. En échange, le pouvoir est distribué selon des équilibres confessionnels (présidence maronite, gouvernement sunnite, parlement chiite), censés assurer la stabilité.
Cependant, ce système, conçu comme un outil de régulation, va progressivement se transformer en mécanisme de blocage.
- D’une part, il fige les identités religieuses en identités politiques. Les citoyens ne sont plus seulement des individus, mais les représentants de communautés.
- D’autre part, il favorise l’émergence d’élites communautaires qui s’approprient le pouvoir et le reproduisent à travers des réseaux clientélistes. La loyauté envers la communauté tend alors à primer sur l’intérêt national.
Avec le temps, ce système est ainsi perverti, il ne protège plus la diversité, mais l’instrumentalise. il ne garantit plus l’équilibre, mais entretient les divisions, il ne stabilise plus l’État, mais contribue à son affaiblissement. La guerre civile (1975–1990) va révèler ces contradictions sans pour autant les résoudre.
À l’issue du conflit, les accords de Taëf réaménagent le système, mais sans en modifier les fondements. Les mêmes logiques perdurent, et les anciennes élites restent en place.
Dès lors, une question centrale se pose : pourquoi ce système, pourtant largement critiqué, perdure-t-il ?
Plusieurs facteurs expliquent cette inertie ...
- L’absence d’alternative consensuelle : aucune formule politique ne fait l’unanimité dans une société aussi fragmentée.
- La peur du déséquilibre : toute réforme risque d’être perçue comme un avantage accordé à une communauté au détriment d’une autre.
- Les intérêts des élites en place : le système actuel garantit leur pouvoir et leurs ressources.
Le poids des ingérences extérieures, qui renforcent certaines factions et compliquent toute réforme interne.
-À cela s’ajoute un élément fondamental : la mémoire de la guerre civile. Le souvenir de la violence rend toute transformation radicale potentiellement inquiétante. Le statu quo, même imparfait, apparaît parfois comme un moindre risque.
Ainsi, le Liban se trouve dans une situation paradoxale : un système reconnu comme dysfonctionnel, mais difficile à réformer, car il constitue à la fois un problème et un fragile équilibre. En définitive, le confessionnalisme libanais illustre une dynamique fréquente en histoire politique : une solution conçue pour gérer la diversité peut, lorsqu’elle se rigidifie, devenir elle-même source de division et d’impasse.
Plusieurs acteurs extérieurs interviennent directement ou indirectement, soutenant différentes factions libanaises,
- la Syrie, qui exerce une influence politique et militaire durable
- Israël, qui intervient militairement à plusieurs reprises
- des puissances occidentales, notamment les États-Unis et la France
- des pays arabes, qui financent ou soutiennent certains groupes
Ces interventions ont contribué à prolonger le conflit, renforcer les divisions internes et transformer le Liban en terrain de confrontation indirecte.
Le conflit libanais devient ainsi, en partie, une guerre par procuration, où des intérêts extérieurs se superposent aux dynamiques locales. Cependant, il serait réducteur de considérer que ces puissances sont seules responsables. Les acteurs libanais eux-mêmes ont souvent sollicité ces interventions et noué des alliances extérieures pour renforcer leur position interne. Les interventions étrangères ont donc été rendues possibles par les fragilités internes du système libanais, notamment sa fragmentation politique et confessionnelle.
Après la guerre, ces influences ne disparaissent pas. Elles continuent de peser sur la vie politique du pays, en soutenant certaines forces et en limitant la capacité de l’État à s’affirmer pleinement. Cette situation contribue à maintenir un équilibre instable, où les dynamiques internes restent étroitement liées aux rapports de force régionaux.
Carol Hakim, "The Origins of the Lebanese National Idea: 1840–1920" (2013), propose une relecture fondamentale de la formation de l’identité nationale libanaise en rompant avec les interprétations traditionnelles qui présentent le nationalisme libanais comme un processus ancien, linéaire et enraciné dans une continuité historique quasi mythique.
L’un des apports majeurs du livre est de démontrer que l’idée nationale libanaise ne constitue pas un héritage immémorial, mais une construction historique tardive et contingente, qui se cristallise véritablement à la fin du XIXe siècle et surtout avec la création de l’État du Grand Liban en 1920. Si certains éléments idéologiques et symboliques apparaissent dès le milieu du XIXe siècle, ils restent longtemps fragmentés, fluctuants et limités à des cercles restreints, notamment parmi les élites religieuses et intellectuelles.
Cet ouvrage est essentiel pour comprendre en amont le paradoxe du système libanais : il montre que l’identité nationale s’est construite en parallèle et non en remplacement des identités confessionnelles. Il explique pourquoi l’État libanais repose dès l’origine sur une nation inachevée et contestée. Il éclaire ainsi la tension durable entre un projet national unitaire et une structuration communautaire du politique.
En ce sens, Hakim fournit la clé historique du paradoxe libanais : un État fondé avant que la nation ne soit pleinement constituée.
Hakim met ainsi en évidence un processus de formation marqué par la fluidité des identités. Les élites maronites, en particulier, jouent un rôle central dans l’élaboration de ce qu’elle appelle le « Lebanism », mais cette idéologie reste longtemps instable, oscillant entre différentes références : attachement à la montagne libanaise, liens avec la France, héritages ottomans ou encore appartenances arabes.
L’ouvrage insiste également sur le rôle déterminant de facteurs historiques précis, notamment ...
- les massacres de 1860, qui contribuent à redéfinir les rapports entre communautés,
- la mise en place de la Mutasarrifiyya du Mont-Liban, qui institue une première forme de gouvernance confessionnelle encadrée,
- et enfin l’intervention française, qui joue un rôle clé dans la formalisation politique du Liban en 1920. Ainsi, Hakim montre que l’identité nationale libanaise est le produit d’une interaction complexe entre dynamiques internes (élites, conflits confessionnels) et influences externes (Empire ottoman, France).
"Practicing Sectarianism in Lebanon" (2022, Edited by Lara Deeb, Tsolin Nalbantian, and Nadya Sbaiti, Stanford University Press)
Cet ouvrage est l’un des plus précis pour comprendre les différences concrètes entre communautés libanaises (mariage, famille, sociabilité, perceptions mutuelles).
Il montre que le confessionnalisme n’est pas seulement un système politique, mais une pratique sociale quotidienne, qui structure : les relations familiales (ex : opposition aux mariages mixtes), les réseaux sociaux, les perceptions de l’“autre” communautaire.
L’apport central est de démontrer que les divisions confessionnelles sont socialement produites et reproduites, mais qu’elles ne sont ni fixes ni homogènes : le contact entre groupes peut renforcer… ou atténuer les clivages.
D'autres ouvrages, en compléments, "The Politics of Sectarianism in Postwar Lebanon" ou "Compassionate Communalism: Welfare and Sectarianism in Lebanon" (Melani Cammett) convergent vers une idée très forte : les communautés libanaises sont différenciées (religion, réseaux, identités politiques) mais aussi interdépendantes (coexistence, économie, territoire). Le vrai problème n’est pas la diversité mais sa traduction institutionnelle rigide.
De fait, Il n’existe pas “une” communauté libanaise mais un système de communautés imbriquées, trop différentes pour fusionner et trop liées pour se séparer. C’est précisément cette tension qui produit le paradoxe libanais.
La question palestinienne est, encore plus que le Liban, profondément liée aux interventions et aux décisions extérieures. Toutefois, là encore, il convient d’éviter toute simplification : les dynamiques internes et externes sont étroitement imbriquées.
(UN Partition Plan, 1947, and UN Armistice Line (also known as the Green Line), 1949)
Dès l’origine, la formation du problème palestinien est indissociable de décisions prises par des puissances étrangères. La période du mandat britannique constitue un moment fondateur, notamment avec la Déclaration Balfour, qui soutient l’établissement d’un “foyer national juif” en Palestine. Cette décision, prise sans consultation réelle des populations locales, introduit une contradiction structurelle au cœur du territoire.
Par la suite, la création de l’État d’Israël en 1948, soutenue par une partie de la communauté internationale, entraîne la Nakba (catastrophe), c’est-à-dire l’exil massif de centaines de milliers de Palestiniens. Cet événement fonde durablement la question palestinienne comme une question à la fois nationale, territoriale et internationale.
Contrairement au Liban, où les interventions extérieures viennent s’ajouter à des fractures internes, le cas palestinien se caractérise par une situation où le cadre même du conflit est largement structuré par des décisions et des rapports de force internationaux.
Au fil du temps, les interventions étrangères prennent différentes formes : soutien politique, militaire et économique à Israël par certaines puissances occidentales, implication des pays arabes, parfois en soutien à la cause palestinienne, mais avec des intérêts divergents, rôle des organisations internationales, notamment l’Organisation des Nations unies, dans la gestion du conflit et des réfugiés. Ces interventions ont contribué à internationaliser la question palestinienne, figer certains rapports de force, rendre toute solution dépendante d’équilibres géopolitiques complexes.
Cependant, comme pour le Liban, les dynamiques internes jouent également un rôle ...
- divisions politiques palestiniennes (le mouvement national palestinien n’a jamais été totalement homogène).
- stratégies divergentes entre acteurs (les acteurs palestiniens ne s’accordent pas sur les moyens d’atteindre leurs objectifs : voie diplomatique (négociations, reconnaissance internationale), résistance armée, résistance civile et populaire).
- difficultés à construire une représentation unifiée durable (historiquement, l’Organisation de libération de la Palestine a été reconnue comme le représentant légitime du peuple palestinien.
Cependant, sa légitimité est aujourd’hui contestée par certains acteurs et les institutions palestiniennes souffrent d’un déficit de renouvellement).
- enfin, la société palestinienne est elle-même fragmentée : Palestiniens vivant en Cisjordanie, Palestiniens de Gaza, Palestiniens citoyens d’Israël, diaspora dans de nombreux pays. Chaque groupe vit des réalités différentes, politiques, sociales, économiques.
Le mouvement national palestinien est traversé par des clivages idéologiques, stratégiques et institutionnels ...
Deux grandes forces dominent aujourd’hui, le Fatah, historiquement lié à l’Organisation de libération de la Palestine, qui privilégie une approche politique et diplomatique; le Hamas, qui combine action politique, sociale et lutte armée. Cette division s’est institutionnalisée depuis les années 2000 : Cisjordanie sous l’autorité du Fatah, Gaza sous le contrôle du Hamas. Elle fragmente le champ politique palestinien et complique toute stratégie unifiée. Néanmoins, ces facteurs internes s’inscrivent dans un cadre contraint, marqué par l’occupation, l’exil et l’absence de souveraineté.
Une différence fondamentale avec le Liban - La comparaison met en évidence une distinction majeure, au Liban, les interventions étrangères exploitent et aggravent des divisions internes préexistantes; en Palestine, les interventions étrangères ont contribué à créer et structurer le problème lui-même.
Une dépendance structurelle au contexte international - La question palestinienne reste aujourd’hui fortement dépendante des rapports de force internationaux, des positions des grandes puissances et des dynamiques régionales. Ce qui rend toute résolution particulièrement difficile sans transformation du contexte global.
Malgré ces fractures, il est important de souligner un point essentiel : il existe une forte unité symbolique palestinienne, attachement à la terre, mémoire de la Nakba, revendication nationale partagée. Cette unité culturelle et symbolique coexiste avec des divisions politiques concrètes.
"Palestinian Identity: The Construction of Modern National Consciousness", Rashid Khalidi (1997, rééd. augmentée 2010). - Dans cet ouvrage fondamental, Rashid Khalidi propose une analyse historique de la formation de l’identité nationale palestinienne en déconstruisant deux idées reçues opposées : celle d’une identité palestinienne immémoriale et celle d’une identité tardive ou artificielle.
Khalidi montre que l’identité palestinienne émerge progressivement à la fin de la période ottomane, notamment entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, dans un contexte de transformations politiques, administratives et sociales profondes. Il insiste sur le fait que cette identité n’est pas donnée d’avance, mais résulte d’un processus de construction historique, nourri par plusieurs facteurs : la modernisation ottomane, l’émergence d’élites locales urbaines, le développement de la presse et des réseaux intellectuels, et surtout la confrontation croissante avec le projet sioniste et la domination britannique.
L’un des apports majeurs du livre est de souligner que la conscience nationale palestinienne s’est construite de manière relationnelle et conflictuelle, notamment en réaction à des dynamiques extérieures. Contrairement à une vision linéaire du nationalisme, Khalidi met en évidence une évolution discontinue, marquée par des ruptures, en particulier après 1948.
Il montre également que cette identité a longtemps coexisté avec d’autres appartenances (ottomane, arabe, locale), ce qui souligne son caractère pluriel et non exclusif à ses débuts.
L’identité palestinienne est bien donc,
- une construction moderne (fin XIXe – XXe siècle)
- progressive et non linéaire
- fortement façonnée par des dynamiques externes (colonisation, mandat britannique, sionisme)
D’où une opposition classique, le Liban, un État sans nation pleinement consolidée, la Palestine, une nation sans État.
"The Iron Cage: The Story of the Palestinian Struggle for Statehood" (2006, Rashid Khalidi)
Dans "The Iron Cage", Rashid Khalidi cherche à répondre à une question centrale de l’histoire contemporaine du Moyen-Orient : pourquoi les Palestiniens, malgré l’émergence d’une conscience nationale relativement précoce et structurée, n’ont-ils pas réussi à établir un État ?
L’auteur développe la métaphore de la « cage de fer », inspirée de la sociologie weberienne, pour désigner l’ensemble des contraintes politiques, institutionnelles et géopolitiques qui ont progressivement enfermé le mouvement national palestinien et limité sa capacité d’action.
Khalidi montre que, dès la période du mandat britannique (1918–1948), les Palestiniens se trouvent dans une situation structurellement défavorable. Contrairement à d’autres sociétés arabes, ils ne bénéficient pas d’un processus étatique encadré menant à l’indépendance. Au contraire, les autorités britanniques mettent en place des institutions qui favorisent le développement du projet sioniste tout en entravant la structuration politique palestinienne. Cette asymétrie constitue un premier élément fondamental de la « cage ».
Cependant, l’ouvrage ne se limite pas à une explication externe. Khalidi insiste également sur les faiblesses internes du leadership palestinien, marqué par des divisions entre élites, une organisation politique fragmentée, des choix stratégiques parfois contre-productifs.
L’auteur met ainsi en évidence une combinaison de facteurs : contraintes extérieures (coloniales et internationales) et défaillances internes (politiques et organisationnelles), qui expliquent l’échec de la construction étatique.
Enfin, Khalidi souligne que cette situation ne disparaît pas après 1948, mais se prolonge sous d’autres formes, notamment à travers l’occupation, la dépendance internationale et les divisions politiques palestiniennes, ce qui perpétue cette « cage de fer ».
L’absence d’État palestinien ne s’explique ni uniquement par des facteurs externes, ni uniquement par des facteurs internes, mais par une interaction cumulative entre domination extérieure et fragmentation interne (formant une véritable structure d’enfermement politique durable).
Cet ouvrage met en lumière un paradoxe central,
- une identité nationale forte et précoce
- mais une incapacité persistante à construire un État souverain
Contrairement au Liban (chez Hakim), où l’État précède la nation, Khalidi montre ici une situation inverse : une nation sans État, entravée par une configuration historique défavorable.
"Being Palestinian: Personal Reflections on Palestinian Identity in the Diaspora", Yasir Suleiman (2016)
Dans "Being Palestinian", Yasir Suleiman propose une approche originale et profondément humaine de l’identité palestinienne en diaspora, en réunissant plus d’une centaine de témoignages personnels issus principalement des diasporas anglo-saxonnes (Royaume-Uni et Amérique du Nord).
Contrairement aux analyses historiques ou politologiques classiques, cet ouvrage met l’accent sur la dimension vécue, subjective et fragmentée de l’identité, en donnant la parole à des individus de générations, de confessions et de parcours professionnels variés. Il en ressort une conception de l’identité palestinienne comme une expérience plurielle, traversée par des tensions constantes entre mémoire, perte et reconstruction.
L’un des apports majeurs du livre est de montrer que l’identité palestinienne en diaspora ne repose pas uniquement sur un ancrage territorial, mais sur un ensemble de pratiques symboliques, culturelles et affectives. La Palestine y apparaît à la fois comme un lieu absent — souvent inaccessible ou disparu — et comme une réalité continuellement reconstruite à travers :
- la mémoire familiale,
- les récits intergénérationnels,
- les pratiques culturelles (cuisine, broderie, poésie),
- et l’engagement politique.
L’ouvrage met également en évidence les effets de la dispersion sur la définition de soi : être Palestinien en diaspora signifie souvent vivre une double tension entre appartenance et aliénation, entre intégration dans la société d’accueil et fidélité à une identité héritée.
Enfin, Suleiman souligne que cette identité n’est ni homogène ni figée : elle varie selon les générations, les trajectoires migratoires et les contextes sociaux. Ainsi, l’identité palestinienne se révèle comme une construction dynamique, constamment redéfinie dans l’exil.
Cet ouvrage éclaire une autre dimension du paradoxe palestinien : une identité nationale forte, persistante et transnationale, mais privée de cadre étatique stable et de territorialité continue.
1. L’expérience centrale de l’exil et de la dispersion ...
- L’exil est au cœur de la littérature palestinienne : perte de la terre, fragmentation de l’identité et tension entre mémoire et présent. Chez les Palestiniens, l’exil est souvent constitutif de l’identité même.
- Au Liban, l’exil existe aussi, mais sous une forme différente : migrations liées à la guerre ou à la crise économique, circulation entre plusieurs espaces culturels, identité plurielle plutôt que strictement déracinée.
Si la littérature palestinienne exprime souvent une nostalgie de la terre perdue, la littérature libanaise explore davantage la complexité d’une identité fragmentée et mouvante.
2. La littérature comme espace de résistance et de survie ...
Dans ces contextes, écrire devient un acte chargé de sens. Il s'agit de préserver une histoire menacée d’effacement, d'affirmer une existence collective, et de résister à la domination, à la guerre ou à l’oubli. La littérature joue ainsi plusieurs rôles : archive alternative, outil critique, forme de résistance symbolique. Chez les Palestiniens, elle est souvent liée à une lutte nationale explicite. Au Liban, elle est davantage une tentative de comprendre et déconstruire la violence.
3. L’importance de la mémoire collective ...
La mémoire est un enjeu central dans les deux littératures. En Palestine, mémoire de la terre, des villages détruits, de l’exil. Au Liban, mémoire fragmentée, souvent conflictuelle, de la guerre civile. Les écrivains ne se contentent pas de raconter, ils interrogent la possibilité même de se souvenir, ils explorent les absences, les silences, les récits concurrents. La littérature devient alors un espace où se construit - ou se dispute - la mémoire collective.
4. Une forte tradition intellectuelle et urbaine ...
Des villes comme Beirut ou Ramallah ont joué un rôle majeur comme centres culturels et intellectuels. Dans ces contextes, l’écrivain est rarement seulement un narrateur, il est aussi intellectuel, critique, parfois militant. L’importance accordée à la langue, à la forme et à la réflexion confère à ces littératures une dimension souvent philosophique, analytique, expérimentale.
5. Une question identitaire exacerbée ...
La question de l’identité constitue un axe central des littératures palestinienne et libanaise. Toutefois, si elle est omniprésente dans les deux cas, elle se déploie selon des logiques profondément différentes, liées à des histoires politiques et sociales distinctes.
Pour les Palestiniens : une identité forte à maintenir malgré la dispersion géographique ...
La littérature palestinienne est traversée par une interrogation fondamentale :
comment exister en tant que peuple sans État et souvent sans territoire ?
Elle doit répondre à plusieurs défis simultanés : comment maintenir une continuité identitaire en situation d’exil prolongé ? comment transmettre une mémoire collective fragmentée ? comment écrire une nation dispersée à travers plusieurs pays et langues ?
Dans ce contexte, l’identité palestinienne est généralement pensée comme :
- un acte de résistance (face à l’effacement politique et historique)
- une fidélité à la mémoire (de la terre, des lieux, des noms)
- une continuité symbolique malgré la discontinuité géographique
L’écriture devient ainsi un lieu où se reconstitue une unité nationale absente dans la réalité politique.
Pour les Libanais, une identité plurielle et problématique dans une même unité territoriale ...
Au Liban, la question identitaire ne se pose pas en termes d’absence, mais de fragmentation interne. Le Liban est historiquement construit sur une diversité confessionnelle et communautaire : chrétiens (maronites, orthodoxes, etc.), musulmans (sunnites, chiites), druzes… Cette pluralité n’est pas accidentelle mais fondatrice du système politique (partage du pouvoir selon les communautés). La pluralité est institutionnalisée, elle structure la vie politique, sociale et culturelle. Depuis des décennies, il existe des mouvements pour dépasser le confessionnalisme, une aspiration à une identité nationale commune mais ces tentatives échouent régulièrement, les crises réactivent les appartenances communautaires. D’où une situation paradoxale, l’unité est désirée, mais rarement réalisée. Et la diaspora est le miroir et prolongement de cette fragmentation...
La littérature s’interroge alors : comment construire une unité dans une société profondément divisée (religieusement, politiquement, socialement) ? existe-t-il une mémoire collective commune, ou seulement des récits concurrents ? peut-on parler d’une identité libanaise stable, ou seulement d’identités multiples et situées ? La littérature libanaise montre bien que cette pluralité n’est pas simplement acceptée, mais interrogée, critiquée, déconstruite.
Dans ce contexte, l’identité libanaise est souvent représentée comme :
- plurielle et composite
- instable, traversée de tensions
- parfois même insaisissable ou impossible à fixer durablement
L’écriture ne cherche pas tant à affirmer une unité qu’à explorer la complexité, les contradictions et les fractures du réel.
6. Le rôle fondamental de la diaspora ...
La diaspora joue un rôle clé dans les deux cas, mais de manière différente ..
En Palestine, la diaspora est constitutive de la nation...
La littérature devient un moyen de maintenir un lien avec une terre absente. On estime aujourd’hui à 13-14 millions de Palestiniens dans le monde, dont plus de la moitié vit hors de la Palestine historique. La Jordanie accueille la plus grande population), le Liban, la Syrie, les Pays du Golfe (Émirats, Qatar, Arabie saoudite), les États-Unis. On trouve au Chili l’une des plus grandes diasporas hors monde arabe. Cette dispersion est le résultat de plusieurs vagues 1948 (Nakba), 1967 (guerre des Six Jours), et les conflits plus récents (Liban, Syrie, etc.).
La littérature palestinienne moderne s’est largement construite hors du territoire : Mahmoud Darwish incarne la voix nationale palestinienne, Ghassan Kanafani ("Des hommes dans le soleil" (date), la figure centrale de la littérature de résistance, Susan Abulhawa ("Mornings in Jenin", Les matins de Jénine, date?), la mémoire familiale palestinienne, Mourid Barghouti (J’ai vu Ramallah, date), Raja Shehadeh (Palestinian Walks, date), Adania Shibli (Un détail mineur, date).
La diaspora apporte à la littérature palestinienne une conscience nationale transnationale (la nation palestinienne se construit au-delà du territoire, la littérature est un espace d’unification symbolique), une ouverture linguistique et culturelle (écriture en arabe, mais aussi en anglais, français…), une hybridation des formes narratives. Ses récits non linéaires, sa mémoire brisée, ses identités multiples expriment une esthétique de la fragmentation, la forme même reflète l’exil. La diaspora crée aussi une tension fondamentale entre mémoire idéalisée et réalité, entre retour rêvé et impossibilité concrète, entre identité héritée et identité vécue ailleurs. Cette tension est l’un des moteurs les plus puissants de cette littérature.
Au Liban, la diaspora est ancienne et étendue. Elle participe à une culture de circulation, d’hybridité et d’ouverture. Les estimations varient, mais on considère généralement de 4 à 5 millions de Libanais au Liban, et 8 à 14 millions de personnes d’origine libanaise dans le monde. Une diaspora est largement plus nombreuse que la population du pays.
La diaspora libanaise est ancienne (XIXᵉ siècle) et très dispersée, on compte la plus grande diaspora libanaise au (Côte d’Ivoire, Sénégal), en Europe (france, Royaume-Uni) et dans les Pays du Golfe (Émirats, Arabie saoudite…). Contrairement aux Palestiniens, la diaspora libanaise est souvent liée au commerce, à l’émigration volontaire, puis aux crises (guerre civile, crise économique récente).
La diaspora libanaise a produit une littérature majeure, souvent très influente à l’échelle mondiale, Khalil Gibran (figure emblématique, Le Prophète), Amin Maalouf (Léon l’Africain, Les Identités meurtrières), Hanan al-Shaykh (Femmes de sable et de myrrhe), Rabih Alameddine (An Unnecessary Woman), Etel Adnan (Sitt Marie Rose), Elias Khoury (La porte du soleil).
Contrairement à la Palestine, l’identité libanaise n’est pas centrée sur une perte unique, elle est plurielle, composite, souvent diasporique dès l’origine. Être libanais, c’est souvent être entre plusieurs mondes. Les écrivains libanais écrivent en arabe, en français, en anglais. Cela produit une littérature très ouverte, internationale, mais aussi souvent indirecte ou intériorisée. La diaspora n’est pas seulement exil : elle est un véritable mode de vie. La diaspora libanaise permet de penser la coexistence, les identités multiples, les conflits internes.
Le livre "Pity the Nation: Lebanon at War" (1990) de Robert Fisk occupe une place singulière dans la littérature consacrée à la guerre civile libanaise.
Il ne s’agit ni d’un ouvrage académique classique, ni d’un simple reportage journalistique : c’est un témoignage profondément incarné, nourri par plus d’une décennie de présence sur le terrain.
Fisk couvre principalement la période allant du milieu des années 1970 jusqu’à la fin des années 1980, c’est-à-dire l’essentiel de la Lebanese Civil War. Le cœur du livre est consacré à l’invasion israélienne de 1982, à la chute de Beyrouth-Ouest et aux massacres de Sabra and Shatila massacre, qu’il documente en partie comme témoin direct. Il évoque également la présence syrienne, les dynamiques internes des milices libanaises, ainsi que le rôle des puissances occidentales — notamment les ةtats-Unis et la France — dans les événements du début des années 1980. Si l’ouvrage embrasse l’ensemble du conflit, il accorde une attention particulière à la période 1981–1985, moment de bascule marqué par l’intensification des violences et des interventions étrangères.
Ce que Fisk apporte, peut-être plus que tout autre auteur, c’est une expérience vécue du conflit dans sa continuité. Là où de nombreux ouvrages proposent des analyses structurées et rétrospectives, il restitue le désordre, la confusion et la brutalité du quotidien. Son récit ne simplifie pas : il met en évidence la complexité des alliances mouvantes, les contradictions des acteurs et l’opacité d’un conflit qui échappe souvent à toute lecture linéaire.
Son autre contribution majeure réside dans la dimension humaine de son témoignage. Le Liban n’y apparaît pas seulement comme un terrain géopolitique, mais comme un espace habité, traversé par des existences fragilisées. Les civils, les combattants, les anonymes y incarnent une forme de résilience mêlée de vulnérabilité. Fisk montre comment la guerre s’inscrit dans les gestes du quotidien, transformant profondément les rapports sociaux et les perceptions du réel.
Cependant, cette force narrative s’accompagne de limites. L’auteur adopte une position engagée, souvent critique à l’égard des puissances occidentales et des interventions étrangères. Cette orientation confère au texte une intensité morale indéniable, mais peut aussi introduire un certain déséquilibre dans l’analyse. Le lecteur doit donc aborder l’ouvrage comme un témoignage situé, complémentaire d’approches plus distanciées.
Comparé à d’autres ouvrages sur le Liban, "Pity the Nation" se distingue nettement. Ainsi, "A History of Modern Lebanon" de Fawwaz Traboulsi (2007) propose une lecture académique et structurée du Liban moderne, en retraçant les racines historiques, sociales et politiques du conflit sur le long terme. De son côté, "The Ghosts of Martyrs Square" de Michael Young (2010) analyse le Liban d’après-guerre à travers ses recompositions politiques, notamment après l’assassinat de Rafic Hariri en 2005. Enfin, "Beware of Small States" de David Hirst (2010) adopte une perspective géopolitique plus large, mettant en lumière les jeux d’influence régionaux et internationaux. Face à ces approches, Fisk propose une écriture de la guerre au plus près du vécu : il ne cherche pas tant à expliquer qu’à faire ressentir.
En définitive, ce que l’on retient du Liban à travers cet ouvrage n’est pas une interprétation définitive du conflit, mais une expérience de sa complexité et de sa violence. Le pays apparaît comme un espace fragmenté, traversé par des influences multiples et des tensions profondes, mais aussi comme un lieu où subsistent des formes de vie, de mémoire et de dignité.
Ahmad Beydoun est un sociologue, historien et intellectuel libanais, né en 1942, considéré comme l’un des penseurs les plus importants du Liban contemporain. Il a enseigné la sociologie à l’Lebanese University Il a également été ministre de la Culture dans les années 2000. Il écrit principalement en arabe, avec une forte exigence intellectuelle. Il appartient à une génération d’intellectuels qui ont cherché à comprendre le Liban de l’intérieur, sans céder ni aux simplifications idéologiques ni aux lectures purement extérieures...
- Kamal Salibi (1929–2011), un historien de référence qui a profondément renouvelé l’écriture de l’histoire du Liban (A House of Many Mansions, The Modern History of Lebanon). Il a su montrer que le Liban est une construction historique complexe, faite de communautés aux récits divergents et insiste sur l’impossibilité d’un récit national unique. Son travail est fondamental pour comprendre les racines du conflit.
- Samir Kassir (1960–2005), intellectuel engagé, assassiné en 2005, qui a marqué la réflexion sur l’identité arabe et le blocage politique et culturel du monde arabe et porté la vision d’un Liban ouvert, urbain, traversé par des tensions mais aussi des dynamiques culturelles plus larges.
- Georges Corm (né en 1940), économiste et historien critique des lectures occidentales du Moyen-Orient (Le Proche-Orient éclaté), grand critique des lectures culturalistes et religieuses simplistes, il a mis en avant des facteurs économiques, sociaux et internationaux et replacer le Liban dans des logiques globales.
- Fawwaz Traboulsi (né en 1941), historien et intellectuel de gauche, très influent (A History of Modern Lebanon) qui a analysé le Liban à travers les classes sociales, les mouvements politiques, une vision critique du système confessionnel. Il complète Beydoun par une approche plus socio-historique.
- Waddah Charara (né en 1942), sociologue proche de Beydoun dans l’approche critique (L'État du Hezbollah), analyste des mouvements politiques et religieux contemporains.
Beydoun propose une lecture sociologique, historique et critique des structures profondes de la société libanaise. Historien et sociologue libanais, ancien professeur à l’Université libanaise, Beydoun s’est imposé comme l’un des penseurs majeurs du Liban par son effort pour analyser le pays de l’intérieur, sans céder ni aux simplifications confessionnelles ni aux lectures géopolitiques réductrices. Son premier apport majeur réside dans son analyse critique du système confessionnel. Beydoun montre que le confessionnalisme libanais n’est pas une simple survivance traditionnelle : il constitue une construction historique et politique qui organise à la fois la représentation, la mémoire et la distribution du pouvoir. Dans son ouvrage fondamental, "Identité confessionnelle et temps social chez les historiens libanais contemporains" — titre original en français, publié en 1984 à Beyrouth par les Publications de l’Université libanaise — il étudie la manière dont les historiens libanais écrivent l’histoire du pays à travers des cadres confessionnels concurrents. Son apport consiste ici à montrer que les récits historiques eux-mêmes participent à la fragmentation du corps social et à la difficulté de construire une histoire nationale partagée.
Son deuxième apport concerne sa réflexion sur la guerre civile libanaise. Dans "Le Liban : itinéraires dans une guerre incivile" — là encore, titre original en français, publié en 1993 chez Karthala/CERMOC — Beydoun propose une lecture de la guerre qui ne se limite pas aux affrontements militaires ni au jeu des interventions extérieures. Il insiste sur le caractère « incivil » du conflit : la guerre libanaise n’est pas seulement une guerre entre camps, mais une désagrégation du lien social lui-même. Ce livre est important parce qu’il déplace le regard : au lieu de raconter les batailles, il interroge ce que la guerre fait à la société, aux appartenances et aux formes mêmes du vivre-ensemble.
Un troisième trait décisif de son œuvre est sa pensée critique et indépendante. Beydoun refuse les explications simplistes, qu’elles soient purement communautaires, nationalistes ou géopolitiques. Il ne cherche pas à désigner un seul responsable ni à justifier un camp particulier, mais à comprendre les mécanismes qui produisent la violence et empêchent la formation d’un espace politique commun. C’est ce qui donne à son travail une grande force intellectuelle, mais aussi une certaine difficulté : son écriture est exigeante, souvent dense, et moins immédiatement accessible que celle d’un témoin-narrateur.
On peut donc dire que Beydoun aide à comprendre que le Liban est structuré par des logiques historiques complexes, que la guerre civile résulte de tensions profondes et que les identités qui traversent la société libanaise ne sont ni naturelles ni fixes, mais historiquement construites. Son œuvre ne raconte pas la guerre comme une suite d’événements ; elle en éclaire les conditions de possibilité.
"Men in the Sun" (1962, Rijāl fī al-shams, Ghassan Kanafani)
Publié en 1962, "Men in the Sun" raconte l’histoire de trois réfugiés palestiniens qui tentent de rejoindre le Koweït pour trouver du travail. Le récit se déroule dans le contexte de l’exil palestinien après la 1948 Arab–Israeli War ("Des hommes dans le soleil (et autres nouvelles)", Sindbad/Actes Sud, 1999).
Ce roman est considéré comme l’un des textes fondateurs de la littérature palestinienne moderne. Il dénonce la tragédie de l’exil et la passivité politique face à la catastrophe nationale.
"Abu Qais s'allongea sur le sol humide, et la terre se mit à palpiter sous lui de battements de cœur fatigués, qui tremblaient à travers les grains de sable et pénétraient les cellules de son corps. Chaque fois qu'il se jetait à terre, la poitrine contre le sol, il percevait cette pulsation, comme si le cœur de la terre s'était frayé un difficile chemin vers la lumière depuis les profondeurs ultimes de l'enfer, et ce, depuis la toute première fois qu'il s'était allongé là. Un jour qu'il confiait cela à son voisin, avec qui il partageait le champ dans la terre qu'il avait quittée dix ans plus tôt, l'homme répondit moqueusement :
« C'est le bruit de ton propre cœur. Tu l'entends quand tu colles ta poitrine contre le sol. »
Quel absurde non-sens ! Et l'odeur, alors ? Cette odeur qui, lorsqu'il la humait, lui montait à la tête puis dévalait dans ses veines. Chaque fois qu'il respirait le parfum de la terre, allongé sur elle, il s'imaginait qu'il humait les cheveux de sa femme sortant tout juste de la salle de bain, après s'être lavée à l'eau froide. Exactement la même odeur, l'odeur d'une femme lavée à l'eau froide et qui couvrait son visage de ses cheveux encore humides. La même palpitation, comme lorsque l'on tient tendrement un petit oiseau dans ses mains.
La terre humide, pensa-t-il, était sans doute ce qui restait de la pluie de la veille. Non, il n'avait pas plu hier. Le ciel maintenant ne pouvait plus rien déverser d'autre qu'une chaleur brûlante et de la poussière. As-tu oublié où tu es ? As-tu oublié ?
Il se retourna et s'allongea sur le dos, calant sa tête dans ses mains. Il se mit à fixer le ciel. Il était d'un blanc incandescent, et il y avait un unique oiseau noir qui tournoyait très haut, seul et sans but. Il ne savait pourquoi, mais il fut soudain envahi par un sentiment amer d'être un étranger, et un instant il pensa qu'il était sur le point de pleurer. Non, il n'avait pas plu hier. Nous sommes en août maintenant. As-tu oublié ? Ces kilomètres de route filant à travers le vide, comme une éternité noire. As-tu oublié ? L'oiseau tournoyait toujours, seul comme une tache noire dans cette incandescence déployée au-dessus de lui. Nous sommes en août. Alors, d'où vient cette humidité dans le sol ? C'est le Chatt. Ne le vois-tu pas s'étendre à perte de vue à côté de toi ?
« Quand les deux grands fleuves, le Tigre et l'Euphrate, se rencontrent, ils forment une rivière appelée le Chatt al-Arab, qui s'étend de juste au-dessus de Bassora jusqu'à… »
Ustaz Selim, un vieil homme mince aux cheveux gris, l'avait dit des douzaines de fois de sa voix forte à un petit enfant debout près du tableau noir, alors qu'il passait devant l'école de son village. Il était donc monté sur une pierre et s'était mis à écouter par la fenêtre. Ustaz Selim se tenait devant le jeune élève, criant à pleins poumons tout en agitant sa fine baguette :
« Quand les deux grands fleuves, le Tigre et l'Euphrate, se rencontrent… »
L'enfant tremblait d'anxiété, tandis qu'on entendait les rires des autres enfants dans la classe. Abu Qais tendit le bras et tapota la tête d'un enfant. L'enfant leva les yeux vers lui alors qu'il écoutait aux fenêtres.
« Qu'est-ce qui se passe ? »
L'enfant rit et répondit dans un murmure :
« Idiot ! »
Il recula, descendit de la pierre et poursuivit son chemin, toujours suivi par la voix d'Ustaz Selim répétant : « Quand les deux grands fleuves, le Tigre et l'Euphrate, se rencontrent… »
Cette nuit-là, il vit Ustaz Selim assis dans la salle de réception du chef du village, fumant son narguilé gargouillant. Ustaz Selim avait été envoyé dans leur village depuis Jaffa pour instruire les garçons, et il avait passé tellement de sa vie à enseigner que le titre d'« Ustaz » était devenu une partie inséparable de son nom. Cette nuit-là, dans la salle de réception, quelqu'un lui demanda :
« … et tu conduiras la prière du vendredi, n'est-ce pas ? »
« Non, je suis un enseignant, pas un imam. Je ne peux pas conduire la prière. »
Le chef du village lui dit :
« Quelle est la différence ? Notre professeur était imam. »
« C'était un maître dans une école coranique, mais moi j'enseigne dans une école laïque. »
Le chef du village répéta sa question, insistant :
« Quelle est la différence ? »
Ustaz Selim ne répondit pas, mais derrière ses lunettes, ses yeux parcoururent les visages comme s'il implorait l'aide de l'un des assistants. Cependant, tout le monde était aussi perplexe que le chef du village.
Après un long moment de silence, Ustaz Selim s'éclaircit la gorge et dit doucement :
« Eh bien, je ne sais pas comment accomplir la prière. »
« Tu ne sais pas ? »
Il y eut des grognements de la part de tous, mais Ustaz Selim réaffirma ce qu'il avait dit :
« Je ne sais pas. »
Les hommes assis échangèrent des regards surpris, puis fixèrent leurs yeux sur le visage du chef du village, qui sentit que c'était à lui de dire quelque chose. Il lança sans réfléchir :
« Et que sais-tu, alors ? »
Ustaz Selim sembla s'attendre à une telle question, car il répondit rapidement, tout en se levant :
« Beaucoup de choses. Je suis un bon tireur, par exemple. »
Il atteignit la porte et se retourna, et son visage mince tremblait.
« S'ils vous attaquent, réveillez-moi ; je pourrai peut-être être utile. »
C'était donc là ce Chatt dont Ustaz Selim avait parlé dix ans plus tôt. Le voilà couché à des milliers de kilomètres et de jours de son village et de l'école d'Ustaz Selim. Que Dieu vous ait en sa miséricorde, Ustaz Selim, que Dieu vous ait en sa miséricorde. Dieu a certainement été bon avec vous en vous faisant mourir une nuit avant que le malheureux village ne tombe aux mains des Juifs. Une seule nuit. Ô Dieu, y a-t-il une faveur divine plus grande que celle-ci ? Il est vrai que les hommes étaient trop occupés pour vous enterrer et vous honorer dans votre mort. Mais malgré tout, vous êtes resté là-bas. Vous êtes resté là-bas. Vous vous êtes épargné l'humiliation et la misère, et vous avez préservé votre vieillesse de la honte. Que Dieu vous ait en sa miséricorde, Ustaz Selim. Si vous aviez vécu, si vous aviez été noyé par la pauvreté comme je le suis, je me demande si vous auriez fait ce que je fais maintenant. Auriez-vous accepté de porter toutes vos années sur vos épaules et de fuir à travers le désert jusqu'au Koweït pour trouver un quignon de pain ?
Il se redressa, s'appuya sur le sol avec ses coudes, et se mit à regarder à nouveau le grand fleuve comme s'il ne l'avait jamais vu auparavant… C'était donc ça, le Chatt al-Arab, « un fleuve immense que les bateaux à vapeur remontent, chargés de dattes et de paille, comme une rue pleine de voitures qui passent au centre-ville ».
(...)
Ghassan Kanafani (1936–1972) est considéré par la critique internationale comme l’un des fondateurs de la littérature palestinienne moderne. Ses œuvres occupent une place centrale dans les études sur la littérature arabe contemporaine et sur la représentation de l’expérience palestinienne dans la fiction.
Kanafani naît à Acre, en Palestine, alors sous mandat britannique. En 1948, sa famille est contrainte de fuir lors de la guerre qui accompagne la création de l’État d’Israël. Cet événement — connu dans l’histoire palestinienne sous le nom de Nakba — marque profondément toute son œuvre.
Après avoir vécu comme réfugié en Syrie puis au Liban, Kanafani devient journaliste, critique littéraire et romancier. Il écrit principalement sur l’exil palestinien, la perte de la patrie, les transformations sociales du monde arabe après 1948.
Les études anglophones sur la littérature palestinienne soulignent que Kanafani a contribué à transformer la question palestinienne en thème littéraire majeur du roman arabe moderne.
Kanafani et la naissance de la littérature palestinienne moderne ...
Avant 1948, la production littéraire palestinienne existait principalement sous forme de poésie et de journalisme. Après la Nakba, la littérature palestinienne évolue profondément. Elle devient une littérature de diaspora et d’exil, centrée sur la mémoire du territoire perdu, la vie dans les camps de réfugiés, la fragmentation de la société palestinienne. Les chercheurs anglophones décrivent souvent Kanafani comme l’écrivain qui a donné à cette expérience collective une forme romanesque moderne. Ses textes sont caractérisés par une narration concise, une forte dimension symbolique, une critique sociale et politique implicite ...
Un récit à la première personne de l'exode palestinien. Le style de Kanafani est ici poétique et déchirant ...
"LA TERRE DES ORANGES TRISTES - QUAND NOUS SOMMES PARTIS DE JAFFA POUR SAINT-JEAN-D'ACRE, il n'y avait rien de tragique dans notre départ. Nous étions comme n'importe qui allant passer les fêtes chaque année dans une autre ville. Notre séjour à Saint-Jean-d'Acre s'est déroulé comme d'habitude, sans rien d'anormal. J'étais jeune alors, et j'ai probablement apprécié ces jours parce qu'ils m'empêchaient d'aller à l'école. Mais quoi qu'il en soit réellement, l'image est devenue progressivement plus claire la nuit du grand assaut sur Saint-Jean-d'Acre. Cette nuit-là passa, cruelle et amère, au milieu de l'abattement des hommes et des prières des femmes. Toi, moi et les autres de notre âge étions trop jeunes pour comprendre ce que l'histoire signifiait du début à la fin, mais cette nuit-là, les fils ont commencé à s'éclaircir. Au matin, quand les Juifs se sont retirés, menaçants et furieux, un grand camion se tenait à la porte de notre maison. Un simple tas de literie y était jeté, de-ci de-là, rapidement et fiévreusement. J'étais debout, appuyé contre le mur antique de la maison quand j'ai vu ta mère monter dans le camion, suivie de ta tante et des enfants. Ton père a commencé à te lancer, toi et tes frères et sœurs, dans le camion, et par-dessus les affaires, puis il m'a attrapé depuis mon coin et m'a soulevé au-dessus de sa tête jusqu'au porte-bagages en fer sur le toit de la cabine du conducteur, où j'ai trouvé mon frère Riyad assis tranquillement. Le camion s'était déjà mis en route avant que je ne me sois installé confortablement. La bien-aimée Saint-Jean-d'Acre disparaissait déjà derrière les virages de la route montant vers Ras Naquora.
Le ciel était plutôt nuageux, et une sensation de froid envahit mon corps. Riyad était assis tout à fait calmement, les jambes pendant dans le vide depuis le bord de la galerie, le dos appuyé contre les bagages, tandis qu'il fixait le ciel. Je m'assis en silence, le menton entre les genoux et les bras enroulés autour d'eux. Les orangeraies se succédaient sans fin le long de la route. Nous étions tous rongés par la peur. Le camion haletait sur la terre humide, et le bruit des coups de feu lointains résonnait comme un adieu.
Quand Ras Naqoura se profila au loin, nuageuse à l'horizon bleu, le camion s'arrêta. Les femmes descendirent par-dessus les bagages et se dirigèrent vers un paysan assis en tailleur avec un panier d'oranges juste devant lui. Elles prirent les oranges, et le bruit de leurs pleurs parvint à nos oreilles. Je pensai alors que les oranges étaient quelque chose de cher et que ces gros fruits propres étaient des objets aimés à nos yeux. Quand les femmes eurent acheté quelques oranges, elles les apportèrent au camion et ton père descendit du côté du conducteur et tendit la main pour en prendre une. Il se mit à la contempler en silence, puis éclata en sanglots comme un enfant désespéré.
À Ras Naqoura, notre camion s'arrêta près de beaucoup d'autres. Les hommes commencèrent à remettre leurs armes au policier posté là à cet effet, et quand vint notre tour et que je vis les fusils et les mitrailleuses posés sur la table et que je regardai vers la longue file de camions entrant au Liban, négociant les virages des routes et mettant toujours plus de distance entre eux et la terre des oranges, moi aussi j'éclatai en une tempête de larmes. Ta mère regardait toujours l'orange en silence. Et tous les orangers que ton père avait abandonnés aux Juifs brillaient dans ses yeux, tous les orangers bien entretenus qu'il avait achetés un par un étaient imprimés sur son visage et reflétés dans les larmes qu'il ne pouvait contrôler devant l'officier au poste de police.
Dans l'après-midi, quand nous atteignîmes Sidon, nous étions devenus des réfugiés.
Nous étions parmi ceux engloutis par la route. Ton père avait l'air de ne pas avoir dormi depuis longtemps. Il se tenait debout dans la rue devant les affaires entassées à terre, et j'imaginais tout à fait que si je courais lui dire quelque chose, il exploserait à mon visage : « Maudit soit ton père ! Maudit… ! » Ces deux jurons étaient clairement gravés sur son visage. Moi-même, enfant éduqué dans une école religieuse stricte, je doutai à ce moment-là que ce Dieu veuille vraiment rendre les hommes heureux. Je doutai aussi que ce Dieu puisse tout entendre et tout voir. Les images colorées qu'on nous distribuait dans la chapelle de l'école, montrant le Seigneur ayant compassion des enfants et souriant à leurs visages, me semblèrent être un autre des mensonges inventés par les gens qui ouvrent des écoles strictes pour obtenir des frais de scolarité plus élevés. J'étais sûr que le Dieu que nous avions connu en Palestine l'avait aussi quittée, et était un réfugié dans un endroit que j'ignorais, incapable de trouver une solution à ses propres problèmes. Et nous, réfugiés humains, assis sur le trottoir en attendant qu'un nouveau Destin apporte une solution, étions responsables de trouver un toit où passer la nuit. La douleur avait commencé à saper le simple esprit de l'enfant.
La nuit est une chose effrayante. L'obscurité qui s'abattit graduellement sur nous jeta la terreur dans mon cœur. La simple pensée que je passerais la nuit sur le trottoir éveilla en moi toutes sortes de peurs. Elles étaient cruelles et dures. Personne n'était prêt à avoir pitié de moi. Je ne pouvais trouver personne pour me consoler. Le regard silencieux de ton père jeta une nouvelle terreur dans ma poitrine. L'orange que ta mère tenait dans sa main embrasa ma tête. Tout le monde était silencieux, fixant la route noire, désireux de voir le Destin apparaître au coin de la rue et distribuer des solutions à nos difficultés, afin que nous puissions le suivre jusqu'à un abri. Soudain le Destin vint ; ton oncle avait atteint la ville avant nous, et il était notre destin.
Ton oncle n'avait jamais eu une grande foi en l'éthique, et quand il se retrouva sur le trottoir comme nous, il la perdit complètement. Il se dirigea vers une maison occupée par une famille juive, ouvrit la porte, jeta ses affaires à l'intérieur et leur lança d'un coup sec de son visage rond, en articulant très distinctement : « Allez en Palestine ! » Il est certain qu'ils n'y sont pas allés, mais ils furent effrayés par son désespoir, et ils passèrent dans la pièce voisine, le laissant profiter du toit et du sol carrelé.
Ton oncle nous conduisit à cet abri et nous y jeta avec ses affaires et sa famille. Pendant la nuit, nous dormîmes sur le sol, et il était entièrement occupé par nos petits corps. Nous utilisions les manteaux des hommes comme couvertures, et quand nous nous levâmes le matin, nous découvrîmes que les hommes avaient passé la nuit assis. La tragédie avait commencé à ronger nos âmes mêmes.
Nous ne restâmes pas longtemps à Sidon. La chambre de ton oncle n'était pas assez grande pour la moitié d'entre nous, mais elle nous contint trois nuits. Puis ta mère demanda à ton père de chercher du travail, ou de nous laisser retourner aux orangers. Ton père lui cria au visage, la rancœur tremblant dans sa voix, et elle se tut. Nos problèmes familiaux avaient commencé. La famille heureuse et unie que nous avions laissée derrière nous, avec la terre, la maison et les martyrs tués en les défendant.
Je ne sais pas d'où ton père a obtenu l'argent. Je sais qu'il a vendu l'or qu'il avait acheté pour ta mère quand il voulait la rendre heureuse et fière d'être sa femme. Mais l'or ne rapporta pas une somme assez importante pour résoudre nos problèmes. Il a dû y avoir une autre source. A-t-il emprunté ? A-t-il vendu autre chose qu'il avait emporté sans qu'on le remarque ? Je ne sais pas. Mais je me souviens que nous avons déménagé dans un village à la périphérie de Sidon, et là ton père s'assit sur le haut balcon de pierre, souriant pour la première fois, attendant le quinze mai pour retourner dans le sillage des armées victorieuses..."
"Men in the Sun" (Rijāl fī al-Shams) est publié en 1962. Il s’agit d’un court roman souvent considéré comme le texte fondateur de la fiction palestinienne moderne ...
Le livre raconte l’histoire de trois réfugiés palestiniens qui tentent de rejoindre le Koweït pour trouver du travail et échapper à la pauvreté des camps de réfugiés.
1. Trois générations de réfugiés
Le roman suit trois Palestiniens appartenant à des générations différentes,
- Abu Qais, un paysan âgé attaché à la terre perdue de Palestine
- As’ad, un jeune homme ayant déjà tenté plusieurs migrations
- Marwan, un adolescent obligé de travailler pour soutenir sa famille.
Chacun incarne une manière différente de vivre l’exil palestinien.
2. La quête d’un avenir au Koweït
Dans les années 1950 et 1960, les pays du Golfe connaissent un développement économique rapide grâce au pétrole. Pour de nombreux réfugiés palestiniens, le Koweït représente une possibilité d’emploi et de survie économique. Les trois hommes rencontrent Abu al-Khaizuran, un chauffeur de camion qui accepte de les faire passer clandestinement à travers la frontière entre l’Irak et le Koweït.
3. Le passage clandestin
Le plan consiste à cacher les migrants dans une citerne vide transportée par le camion. Ils doivent rester silencieux pendant que le chauffeur traverse les postes frontières. Au premier contrôle, le plan fonctionne. Cependant, la chaleur du désert est extrême.
4. La catastrophe
Lors du second passage frontalier, Abu al-Khaizuran est retardé par les formalités administratives. Les trois hommes restent enfermés dans la citerne sous une chaleur intense. Lorsqu’il ouvre finalement la citerne après avoir franchi la frontière, il découvre qu’ils sont morts d’asphyxie et de chaleur.
5. La scène finale
Dans la dernière scène du roman, Abu al-Khaizuran abandonne les corps dans une décharge.
Il s’écrie alors la phrase devenue célèbre : « Pourquoi n’ont-ils pas frappé contre les parois de la citerne ? » - Cette question constitue l’un des symboles les plus puissants de la littérature palestinienne moderne.
Silence et impuissance - La mort des personnages symbolise l’impossibilité pour les réfugiés de se faire entendre. Critique des élites arabes - Le personnage du chauffeur représente parfois l’échec des dirigeants arabes à résoudre la question palestinienne. Perte de la patrie - Le désert devient une métaphore de l’exil et de l’absence de foyer.
"Men in the Sun" a connu une large diffusion : dans le monde arabe, il est devenu un classique de la littérature palestinienne et est largement étudié dans les universités arabes; dans les universités occidentales, le livre est fréquemment enseigné dans les programmes des Middle Eastern studies.
"Sitt Marie Rose" (1978, Etel Adnan)
Publié en 1978, "Sitt Marie Rose" s’inspire d’un fait réel survenu durant la guerre civile libanaise. Le roman met en scène une femme chrétienne exécutée par une milice pour avoir soutenu les Palestiniens. L’ouvrage est une critique puissante du sectarisme et de la violence politique. Il est considéré comme l’un des grands textes littéraires sur la guerre du Liban.
Etel Adnan (1925–2021) est l’une des figures les plus originales de la littérature et de la pensée artistique du Moyen-Orient contemporain. Écrivaine, philosophe et peintre, elle occupe une position singulière dans la culture littéraire du XXᵉ siècle. Elle naît à Beyrouth dans une famille cosmopolite : son père est syrien, ancien officier de l’armée ottomane; sa mère est grecque originaire de Smyrne. Elle reçoit une éducation francophone avant de poursuivre des études de philosophie à Paris puis aux États-Unis, notamment à la Sorbonne et à l’Université de Californie. Une grande partie de sa vie se déroule entre le Liban, la France et les États-Unis. Son œuvre se situe au croisement de plusieurs traditions culturelles et linguistiques. Elle écrit principalement en anglais et en français, mais reste profondément liée aux réalités politiques et culturelles du monde arabe.
Adnan et la littérature de la guerre civile libanaise - La guerre civile libanaise (1975–1990) constitue un moment déterminant pour la littérature du Liban. De nombreux écrivains cherchent alors à représenter l’expérience du conflit, mais la spécificité de l’œuvre d’Etel Adnan réside dans son approche : fortement politique, une critique des divisions confessionnelles, une attention aux expériences individuelles prises dans la violence collective. Les chercheurs en littérature comparée considèrent "Sitt Marie Rose" comme l’un des premiers romans majeurs consacrés à la guerre civile libanaise.
Etel Adnan écrit dans plusieurs langues, anglais, français, et elle connaît l’arabe, sans l’utiliser comme langue principale d’écriture. L’anglais est devenu l’une de ses langues littéraires majeures, surtout après son installation aux États-Unis.
Publié en 2018, "Surge" est un recueil poétique qui réagit directement à la guerre en Syrie et, plus largement, aux violences contemporaines au Moyen-Orient. Le texte ne suit pas une narration classique : il s’agit d’une suite de fragments poétiques, souvent courts, qui évoquent la destruction des villes, la souffrance des populations civiles, l’exil et la perte, l’impuissance face à la violence. Le mot “Surge” (vague, déferlement) renvoie à la montée de la violence, l’accumulation des catastrophes, une sensation de chaos incontrôlable. Le “je” poétique n’est pas un personnage précis, mais une conscience lucide, témoin du monde.
"Les oiseaux volent et ne laissent aucune trace.
Rien ne repose jamais, et surtout pas ce moteur que nous appelons le cerveau, avec son éruption nucléaire douce et continue que nous nommons l’esprit. Pourtant, l’estomac contient plus de neurones que ce cerveau que nous vénérons tant ; nous maltraitons ce réservoir de nourriture jusqu’à ce que nous trouvions des remèdes à ses maladies.
Je suis sans doute une nuit « pluvieuse », dense et douce, en route pour rencontrer la démarche de Paul Klee (ou de son fantôme) à travers la terre, et les lettres de Roger Snell (ainsi que les galets, l’asphalte, les nymphes errantes, les souvenirs de champs froids et gelés).
Au cours d’une nuit des plus sombres, je me suis débarrassée du mot « je », en chemin vers l’état d’être, simplement. La terre appartenait au passé. Bientôt, nous retournerons habiter les arbres (s’il en reste encore).
Ce n’est pas grave ; la croûte terrestre est incroyablement mince, et le feu qui gronde en dessous jaillit en volcans. Empédocle arrosait-il ses rosiers ? S’il l’avait fait, aurait-il vécu plus longtemps ? Qui peut le savoir ?"
"Sitt Marie Rose" est publié en 1978, alors que la guerre civile libanaise est encore en cours.
Le roman s’inspire d’un événement réel : l'enlèvement et l’assassinat d’une militante chrétienne libanaise, Marie Rose Boulos, exécutée par une milice chrétienne pour avoir soutenu les Palestiniens (traduction française, Gallimard).
À travers ce récit, Adnan propose une réflexion sur les dynamiques de la guerre civile, les enlèvements et la violence des structures sociales et confessionnelles ...
"... Il faut dire que dans ce centre de toutes les prostitutions qu’est la Ville, il y a beaucoup d’argent et des chantiers à n’en plus finir. Le ciment s’est mélangé à la terre et petit à petit a étouffé la plupart des arbres. Sinon tous. De chaque fenêtre ce que nous appelons cette ville apparaît comme un immense jeu de cubes aux couleurs mangées par le soleil. Il faut se réveiller de très bon matin, vraiment au petit jour, pour que la lumière qui vient de derrière le mont Sannine transfigure ce paysage : alors tous ces volumes aux couleurs pâles et translucides, où aucune forme étrangère, que ce soit un arbre ou un espace vide, ne vient rompre le rythme, ces volumes forment un gigantesque jeu de construction qui me donne à chaque fois un sentiment de terreur quasi mystique tel celui que j’ai éprouvé une fois au crépuscule dans le pueblo indien de Taos.
Mais, au bout d’une heure, une grisaille méchante s’abat sur cette ville mi-commerçante mi-industrielle et les contrastes s’affirment : appartements de luxe juxtaposés à des taudis et d’innombrables appartements qui poussent, cages de béton qui patiemment montent les unes sur les autres.
Dans la rue que j’habite, il y a plusieurs grandes constructions qui prennent deux bonnes années pour être terminées. Et dans le quartier, il y en a d’autres ; quartier essentiellement chrétien dans cette ville où l’instinct du ghetto qui caractérise le Moyen-Orient ancien est toujours agissant. On peut même dire que Beyrouth est partagé par une ligne qui va du nord au sud avec, à l’ouest, les quartiers essentiellement musulmans, à l’est, les quartiers chrétiens, et ici et là, surtout au bord de la mer, une sorte de no man’s land touristique et prostitutionnel.
Je bavarde, dans les chantiers où Mounir m’a recommandée, avec les ouvriers syriens qui y travaillent. Ce sont des hommes plutôt jeunes, simples manœuvres, ouvriers du béton, saisonniers pour la plupart. C’est comme partout ailleurs une main-d’œuvre peu chère par rapport au pays mais substantielle par rapport aux salaires qu’elle percevrait chez elle. L’entrepreneur est féroce. Il s’adresse à eux comme à des sous-hommes, des bêtes de somme qui, au lieu de monter à quatre pattes, ce qui serait impossible vu l’étroitesse des escaliers, montent à deux. Lui, il est cravaté, surhabillé. Il arrive dans de superbes et énormes voitures, voitures obscènes par la largeur de leur arrière-train : des Buick et des Chevrolet. Eux, les travailleurs, sont petits, souples, musclés, timides, furtifs et, surtout, silencieux.
J’essaie de les faire parler. Ils refusent. Tout selon eux va toujours très bien. À midi, ils mangent par terre, à même le sol, comme dans leur village, un peu de ciment se mêlant à leur nourriture. Le soir, ils dorment à l’étage sur lequel ils travaillent. Par terre. Il n’y a jamais de toilettes dans ces chantiers. C’est encore par terre que tout se passe. Ainsi il n’y a pas de chantier sans puanteur. Quand il pleut, c’est pareil. Ils restent cloués sur place, dans le vent et l’humidité. Ils attendent que ça finisse. Quand un ascenseur est installé, il est bloqué. Seuls les entrepreneurs, propriétaires et clients, ont la clé. S’il faut monter une pierre dix étages, il faut la monter à pied. C’est tout.
Je leur parle de leur village. Ils disent que c’est là-bas. C’est loin. Beyrouth, c’est très bien. Comment ont-ils réagi à cette ville ? Que Dieu la protège, répondent-ils. Leur famille leur manque-t-elle ? Je ne sais pas, est la réponse. Ou alors : non. Je leur envoie de l’argent. Vous aimez les Libanais ? Mais oui, disent-ils. Ce sont nos frères. Mais ils sont plus avancés. Ils ont de grandes voitures et de belles maisons.
Quand je dis à Mounir qu’il n’y a rien à en tirer à part des cernes sous les yeux, un dos voûté, la tristesse, le bruit infernal des machines à broyer le béton, le soleil qui tape ou la pluie qui ronge, et que tout cela se dit très vite, avec quelques gros plans et c’est tout, il est déçu. Son film, décidément, tourne autour de rien.
Le 13 avril 1975 la Haine éclate. Quelques millénaires de frustrations rentrées s’expriment à nouveau. Un dimanche, à midi, un autobus rempli de Palestiniens qui retournent à leur camp passe devant une église dans laquelle le chef du Parti phalangiste libanais, composé surtout de chrétiens, assiste à la messe. Ce matin-là, un phalangiste avait été tué devant cette église. Piège tendu, hasard, on ne sait, mais des miliciens arrêtent l’autobus, font descendre ses occupants, et les abattent tous, l’un après l’autre. La nouvelle traverse la ville comme un choc électrique. Un silence s’abat sur tout l’après-midi. Chacun flaire le malheur. La nuit venue, des explosions secouent la ville, des rafales de mitrailleuses se font entendre à intervalles de plus en plus serrés. Les Palestiniens vengent leurs trente morts. Les phalangistes contre-attaquent.
Toutes les querelles du monde arabe qui a ici ses représentants participent au carnage. Les va-nu-pieds sont terrorisés. C’est le carnage de l’herbe jeune : un corps semble tomber par seconde.
Lundi matin, il y a un attroupement autour d’une Mercedes. Le chauffeur a été atteint de plusieurs balles à la tête. Sa cervelle est allée se coller aux parois intérieures de la voiture, matière adhérant à la matière.
De nombreuses factions participent à un terrorisme qui se généralise mais les principaux protagonistes demeurent la droite chrétienne, d’un côté, et les Palestiniens, réfugiés-militants qu’on semble vouloir éliminer, de l’autre.
Les combats prennent très vite l’allure d’une guerre civile et d’une guerre qui va durer. Le temps est celui d’un avril parfumé et chaud, mélangé de fraîcheur. Le canon tonne, les milices locales ayant une plus grande puissance de feu que l’armée régulière.
Ce soir le ciel est strié d’immenses éclairs qui le coupent de part en part. Les rues que je vois de mon neuvième étage sont vides comme dans une peinture de grand peintre naïf. Le chant du muezzin qui parvient de loin jusque dans ce quartier chrétien d’Achrafieh a quelque chose d’insolite, même si l’on sait que c’est un disque qui tourne. Le Moyen-Orient arabe vit son destin. Il n’existe aucun bruit qui semble trivial ou ordinaire. La puissance de la terreur est totalitaire. Les balles crépitent et résonnent dans cet amphithéâtre qu’est Beyrouth. Le site est magnifique. L’écho renvoie le son du canon sur l’étendue de la mer. Le tonnerre vient se mêler aux sons rythmés de guerre qui purifient Beyrouth. Ce n’est plus une ville de marchands mais de tueurs lâchés sur un fond cosmique.
La violence monte de chaque mètre carré de terrain, comme si c’était d’une forêt métallique. La raison humaine apparaît ces jours-ci comme un corps isolant, comme un pouvoir impuissant. La ville est un champ électromagnétique auquel chacun veut s’embrancher. Ce n’est plus un lieu d’habitation, c’est un être qui ressemble à un train lancé. La peur de la douleur la plus élémentaire m’empêche de participer à cette bataille. Il y a des enlèvements quotidiens de passants et des tortures. Les femmes demeurent plus que jamais chez elles. Elles considèrent la guerre comme un règlement de comptes entre hommes. La violence est absorbée comme un produit de consommation. Ce besoin de violence, je l’ai compris un jour devant un fil électrique arraché à sa prise : il restait dans les deux trous deux bouts de fils de cuivre brillants, et je dirais presque que je les entendais m’appeler, et je voulais absolument les toucher, les réunir dans ma main, faire passer cette électrocution dans mon corps, pour voir ce que c’était que de brûler. Je n’y ai résisté qu’avec une difficulté inouïe.
Cet appel de la violence, tout un pays est en train d’y répondre sans réserve. Le plaisir de tuer, avec toutes les justifications qu’on a pu lui trouver, s’épanouit. Sur les barricades qu’on appelle aussi des barrages, comme s’il fallait en même temps retenir le poids de la colère du quartier et empêcher l’ennemi d’entrer, des jeunes qui n’ont même pas convenablement couché avec une fille exhibent leurs chemises couvertes de sang, ou se promènent dans des voitures sur lesquelles des éclaboussures rouges n’ont pas été lavées. Au contraire.
La semaine a passé dans le calcul des cadavres. Un cessez-le-feu semble devoir être accepté par toutes les parties. Mais ce samedi soir, incendie, sabotage, c’est le port qui brûle. Alors sort sur son balcon l’héritière des cargaisons d’alcools. Sa maison est en face des flammes. Le port fait partie de sa légende. Elle essaye, de sa terrasse parallèle à la mer, d’appeler les pompiers. Mais le port brûle jusqu’à sept heures du matin..."
1. Marie Rose et son engagement
Le roman est centré sur la figure de Marie Rose, une institutrice chrétienne vivant à Beyrouth. Contrairement à de nombreux membres de sa communauté, elle adopte une position politique critique à l’égard des milices chrétiennes. Elle travaille dans une école spécialisée pour enfants sourds, un élément important du roman qui symbolise l’incapacité de la société à entendre les voix dissidentes. Marie Rose entretient également des relations avec des militants palestiniens, ce qui la rend suspecte aux yeux des milices.
2. Arrestation et interrogatoire
Marie Rose est "arrêtée" par une milice chrétienne. Une grande partie du roman se déroule durant son interrogatoire et sa captivité. Les miliciens cherchent à comprendre pourquoi une femme issue de leur propre communauté a choisi de soutenir leurs adversaires. Le récit met en scène plusieurs voix narratives, offrant différentes perspectives sur les événements.
3. Les discours de la guerre
Les miliciens expriment une vision du monde fondée sur la peur, l’identité confessionnelle, la défense du territoire. Marie Rose, au contraire, incarne une vision universaliste et humaniste. Elle refuse de réduire l’identité humaine à l’appartenance religieuse ou communautaire.
4. La condamnation
Les miliciens finissent par condamner Marie Rose à mort. Sa mort est présentée comme le résultat inévitable d’une société dominée par la logique de la guerre et de la division. Le roman se termine sur une réflexion sombre sur la violence politique et l’incapacité des sociétés à accepter les voix dissidentes.
"... Alors qu’on la cherchait partout, alors que l’enlèvement était tantôt nié par les différentes parties soupçonnées et tantôt confirmé, elle, elle les voyait là, assis devant elle, si calme, qu’elle devinait que le survoltage vécu par tout un pays les avait atteints, abattus, terrassés comme un muscle raide et apparemment inerte. Son propre esprit était une sorte de bateau qui naviguait entre ce monde extérieur où elle avait abandonné sans le vouloir le bien-aimé, ses amis, et sa raison d’être, et ces quatre visages qui maintenant étaient les maîtres dans un lieu où d’habitude elle se sentait maîtresse chez elle. Elle était leur prisonnière à un degré absolu car depuis longtemps les lois morales et juridiques étaient suspendues, la raison elle-même, collectivement, avait sombré.
Mounir lui était tout à fait étranger. Il lui semblait qu’elle avait quitté le monde auquel il appartenait depuis des années-lumière, encore qu’elle n’en avait jamais vraiment fait partie. Il portait ses vêtements élégants alors que ses camarades portaient les uniformes du Parti. La violence ne l’avait pas marqué ; les meurtres, les tortures, il avait réussi à ne pas y tremper et surtout à ne pas s’en sentir responsable. Il était demeuré le gosse de riche par excellence. Elle se sentait jugée par des créatures d’une espèce différente. Ils étaient verrouillés dans leur logique, ils étaient imperméables à tout. Elle voyait dans ce léger mal de mer que lui était devenue sa propre pensée, le signe de la différence qui séparait son monde à elle du leur. Elle se reportait sur les visages bruns, les corps agiles, l’entêtement plein d’angoisse, le besoin aigu de survivance, des jeunes gens du camp palestinien. L’errance avait mis dans leurs yeux des questions qui devenaient vite, dans les moments où ils se sentaient acceptés, des points lumineux. Elle avait besoin d’eux. Elle étouffait.
Mounir avait retrouvé vis-à-vis d’elle une entière autonomie. Il éprouvait à son égard de l’hostilité. Depuis ces deux derniers mois où il avait jeté son poids dans la bataille de son clan, il était exacerbé. Tout l’agaçait qui n’était pas directement lié à ses nouvelles fonctions. Devant des cartes, des chiffres, des plans pour la défense de tel immeuble, du bombardement de tel quartier, il retrouvait sa douceur de ton, son calme, son équilibre. Sorti du groupe, ses défauts d’enfant gâté reprenaient le dessus. Il se battait. C’est tout. Pourquoi ? Pour préserver. Préserver quoi ? Le pouvoir de son groupe. Qu’allait-il faire avec ce groupe et ce pouvoir ? Refaire le pays. Quel pays ? Là, tout devenait vague. Il perdait pied. Car dans ce pays il y avait toutes sortes de factions, de courants d’idées, de cas précis et individuels qu’aucune théorie ne pouvait contenir. Comme la présence de cette femme enlevée au hasard d’un barrage et qui, selon les normes du clan, faisait partie de leur chair et de leur sang. Il fallait construire un pays pour que ce genre de problème ne se pose plus. Mais le problème précédait le pays idéal que Mounir voulait construire. Il fallait donc que Mounir se batte contre les chrétiens dissidents pour sauver les chrétiens. Il tournait en rond.
Mais comment voulez-vous qu’un jugement se fasse en ces temps maudits ? Comment voulez-vous que la justice soit une notion encore vivante dans un pays saturé de convoitises ? Comment pourrait-on jamais voir clair à travers des épaisseurs d’idées à peine cuites qui se bousculent dans des cerveaux qui, depuis des milliers d’années, sont bourrés de mythes et qui sont devenus des cages à perroquets ?
L’air que respirent les hommes qui mènent le monde arabe est particulièrement méchant. (Il est temps que nous appelions un chat un chat et la méchanceté pour ce qu’elle est : un alliage de la bêtise et de l’envie.) Nul n’y est préoccupé par sa propre destinée, c’est toujours celle des autres qu’il leur faut dominer et détruire. La véritable aventure politique n’existe pas car elle est à l’opposé de l’oppression. Et opprimer, ciel, comme ils savent le faire ! Si les colonnes vertébrales humaines pouvaient s’y adapter, ils obligeraient les gens à se mouvoir sur quatre pattes. L’aventure politique qu’ils ignorent est semblable à l’aventure poétique. Che Guevara et Badr Chaker el Sayyab, poète irakien, ont ceci de commun qu’ils ne peuvent l’un et l’autre faire école. C’est toujours l’étape suivante, celle du poème ou celle de la marche dans la jungle, qui les détermine. Nos dirigeants, eux, vivent assis. Et quand ils arrivent au pouvoir ils sécrètent une espèce de peau autour de leurs sièges jusqu’au moment où ils sont, siège et corps, indétachables. Dans une société où la seule liberté – et cela quand elle existe ! – est limitée au choix entre différentes marques de voitures, la notion de justice peut-elle exister et le génocide ne devient-il pas une conséquence inéluctable ?
Alors, quand l’impossible mutation a lieu, quand par exemple quelqu’un comme Marie-Rose sort du cours ordinaire des choses, le corps social affolé dégage ses anticorps dans un mécanisme aveugle et automatique pour résorber, tuer, et digérer la cellule dans laquelle le vouloir vivre de la liberté est parvenu à se manifester...."
"Memory for Forgetfulness" (1987, Mahmoud Darwish)
Publié en 1987, "Memory for Forgetfulness" est un texte hybride entre poésie, essai et récit autobiographique. Il évoque la vie à Beyrouth pendant le siège israélien de la ville en 1982.
L’œuvre est une méditation littéraire sur la guerre, la mémoire et l’identité palestinienne. Elle illustre la capacité de la littérature à transformer l’expérience de la violence en réflexion poétique.
Mahmoud Darwish (1941–2008) est largement considéré comme le poète national de la Palestine et l’une des figures les plus importantes de la poésie arabe contemporaine.
Né dans un village de Galilée, il connaît très jeune l’expérience du déplacement lors de la guerre de 1948. Cette expérience de perte et d’exil devient le thème central de son œuvre. Au cours de sa carrière, Darwish vit dans plusieurs villes du monde arabe et d’Europe, notamment Beyrouth, Tunis et Paris. Son œuvre se situe à la frontière entre poésie lyrique, réflexion politique, méditation philosophique sur l’exil et la mémoire.
- "Olive Leaves" (Feuilles d’olivier, 1964) constitue son premier recueil publié alors que Darwich est encore très jeune, vivant en Israël après la Nakba. Ce recueil est parfois jugé « naïf » stylistiquement, mais il est fondamental historiquement : il pose les bases du rôle du poète comme porte-voix d’un peuple.« Écris ! Je suis Arabe… » (du poème Carte d’identité — qui deviendra emblématique)
- "A Lover from Palestine" (Un amoureux de la Palestine, 1966) - Darwich dépasse la simple rhétorique politique, la Palestine devient une figure féminine, désirée, perdue, idéalisée. Le lyrisme s’intensifie, la métaphore s’installe.
- "I Love You or I Don’t Love You" (Je t’aime ou je ne t’aime pas, 1972) - La poésie devient plus introspective. Moins de slogans, plus de tension intérieure. Certains critiques y voient la naissance du « Darwich moderne ».
- "In Praise of the High Shadow" (Éloge de l’ombre haute, 1983) - Écrit après le siège de Beyrouth (1982), texte dense, parfois difficile, ambition de créer une épopée palestinienne moderne, critiqué pour son emphase, mais admiré pour sa puissance formelle.
- "Why Did You Leave the Horse Alone?" (Pourquoi as-tu laissé le cheval seul ?, 1995) - Retour à l’enfance et à la mémoire, narration fragmentée, quasi autobiographique, c’est l’un de ses recueils les plus accessibles et les plus profonds, la grande histoire (Nakba) est racontée à travers des détails intimes.
- "The Bed of the Stranger" (Le lit de l’étrangère, 1999) - Poésie amoureuse, un recueil plus universel, parfois déroutant pour les lecteurs engagés.
Les critiques anglophones soulignent que Darwish a profondément renouvelé la poésie arabe moderne en combinant tradition poétique arabe et modernisme littéraire international. Il a publié chez Actes Sud une dizaine de recueils de poèmes, dont "Une mémoire pour l’oubli", Actes Sud, 1994, "Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?", Actes Sud, 1996, "La Palestine comme métaphore. Entretiens", Sindbad-Actes Sud, 1997, Babel, 2002. "La terre nous est étroite et autres poèmes", Poésie Gallimard, 2000, "Le Lit de l’étrangère", Actes Sud, 2000; "Murale", Actes Sud, 2003, "Etat de siège", Actes Sud, 2004 ...
"Du rêve naît un autre rêve
— Tu vas bien ? Je veux dire tu es vivant ?
— Comment savais-tu qu’à l’instant je dormais, la tête sur tes genoux ?
— Parce que tu m’as réveillée en bougeant dans mon ventre. J’aicompris que j’étais ton cercueil. Es-tu vivant ? M’entends-tu bien ?
— Est-ce que cela arrive souvent que je sois tiré d’un rêve par un autre rêve, qui explique le premier ?
— C’est ce qui nous arrive, à toi et à moi. Es-tu vivant ?
— A peu près.
— Les démons t’ont fait mal ?
— Je ne sais pas, mais il reste du temps pour mourir.
— Ne meurs pas tout à fait !
— J’essaierai.
— Ne meurs jamais !
— J’essaierai.
— Dis-moi quand est-ce arrivé ? Je veux dire quand nous sommes-nous rencontrés ? uand nous sommes-nous séparés ?
— Il y a treize ans.
— Et nous nous sommes revus souvent ?
— Deux fois. Une fois sous la pluie, et encore une fois sous la pluie. La troisième fois, nous ne nous sommes pas rencontrés. J’ai voyagé, je t’ai oubliée. Je viens de m’en souvenir, je viens de me souvenir que je t’ai oubliée. Je rêvais.
— Moi aussi, c’est pareil. Je rêvais. J’ai eu ton numéro de téléphone par une amie suédoise qui t’a rencontré à Beyrouth. Je tesouhaite une bonne nuit. Pense bien à ne pas mourir. Je te désire toujours. uand tu vivras, à nouveau, je veux que tu me parles. Comme le temps passe, treize ans ! Mais non, cela s’est passé cette nuit. Je te souhaite une bonne nuit.
Trois heures. Une aube que porte le feu. Un cauchemar qui vient de la mer. Coqs métalliques. umée. er qui offre le festin du fer triomphant. L’aube qui naît des sensations avant que d’être
perceptible. Un grondement me chasse du lit et me jette dans l’étroitcouloir. Je ne veux rien, n’espère rien. Je suis incapable de bouger un membre dans ce bouleversement général. Pas de temps pour être prudent, pas de temps pour le temps. Si je savais seulement, si je savais comment mettre un peu d’ordre dans le déluge de mort ! Si je savais comment libérer les cris enfermés dans un corps qui ne m’appartient plus, tellement il s’efforce d’échapper au chaos des bombes ! Assez ! Assez !
J’ai chuchoté pour savoir si je peux faire quelque chose qui me ramène à moi-même, et qui me montre la bouche du gouffre, ouverte de toutes parts. Je ne peux pas m’abandonner à ce destin, et je ne peux m’insurger. Fer qui hurle, auquel répondent d’autres aboiements. La fièvre des métaux est la chanson de cette aube. Si cet enfer pouvait cesser cinq minutes ! Advienne que pourra !
Cinq minutes. Je dirais presque cinq minutes seulement, pour l’unique chose à faire avant de me préparer à mourir, ou à vivre. Cinq minutes, est-ce suffisant ? Oui, assez pour me glisser dans ce couloir qui mène à la chambre, au bureau, à la salle de bains où il n’y a plus d’eau, à la cuisine où je guette l’instant de me précipiter depuis une heure, en vain. Jamais je n’y arriverai.
J’ai dormi il y a deux heures. J’ai mis du coton dans mes oreilles et j’ai dormi après avoir écouté le dernier bulletin d’informations. Ils n’ont pas dit que j’étais mort, c’est donc que je suis vivant. J’ai palpé mon corps, constaté qu’il était entier. Dix doigts au sol, dix doigts plus haut. Deux yeux, deux oreilles, un long nez. L’autre doigt au milieu. Le cœur, il ne se voit pas et rien ne témoigne de sa présence, rien d’autre que mon désir obstiné de faire le décompte de mes membres. Un pistolet posé sur une des étagères de la bibliothèque. Un élégant pistolet, propre, brillant, de petite taille et sans munitions. On m’en a donné une boîte avec le pistolet il y a deux ans de cela et je ne sais plus où je l’ai cachée de peur d’une bêtise, de peur d’un éclat de colère, de peur d’une balle perdue. Je suis donc vivant, ou plus exactement je suis.
Personne n’entend la supplication qui s’élève de la fumée : Donnez-moi cinq minutes pour que je mette cette aube, ma petite part d’aube, sur ses deux pieds, pour que je puisse me préparer à entamer cette nouvelle journée née des lamentations. Sommes-nous en août ? Oui, en août, et la guerre est devenue siège. Je cherche à la radio, ma troisième main, ce qui se passe en ce moment même. Pas de témoins, pas de nouvelles. La radio dort.
Je ne me demande même plus quand cesseront les aboiements métalliques de la mer. J’habite au huitième étage d’un immeuble que tout chasseur aimerait épingler à son tableau de chasse. Alors, avec cette armada qui a transformé la mer en enfer… Au nord, l’immeuble
offrait à ses habitants le spectacle du toit ridé de la mer, façade de verre désormais tournée vers le massacre à ciel ouvert. Pourquoi suis-je venu m’installer ici ? uelle question stupide ! Voilà dix ans que j’habite là, et cette débauche de vitres ne m’a jamais dérangé.
Comment atteindre la cuisine ? Je veux l’odeur du café, je ne veux rien d’autre que l’odeur du café. De tous les matins du monde, je ne veux rien d’autre que l’odeur du café, pour me reprendre, me remettre sur mes deux pieds, me transformer d’animal rampant en être de raison, saisir ma part d’aube, avant notre départ, le jour et moi, vers la rue, en quête d’ailleurs.
Comment faire pénétrer l’odeur du café dans mes cellules, tandis que les obus s’abattent sur la cuisine ouverte au-dessus la mer, répandant des senteurs de poudre et la saveur du néant ? Je me suis mis à mesurer l’intervalle entre deux explosions. Une seconde, une seule seconde, pas même le temps de reprendre souffle, le temps d’un battement de cœur. Une seconde, pas assez pour que je me tienne devant le réchaud sous la large fenêtre au-dessus de la mer, pas assez pour que j’ouvre la bouteille d’eau, pas assez pour que je remplisse la bouilloire, pas assez pour que je craque une allumette.
Bien assez pour que je disparaisse en fumée.
J’ai fermé la radio. Je ne me demande plus si les murs du couloir offrent une protection suffisante contre la pluie d’obus. L’important, c’est qu’il existe une paroi pour me dérober à ce ciel transformé en métal dévoreur de chair coups au but, éclats, ou souffles des
explosions. En pareil cas, un rideau épais suffit à procurer l’illusion d’un refuge. Mourir, c’est voir venir la mort...." (ACTES SUD, 1994 pour la traduction française)
"Memory for Forgetfulness" (Dhākira li-l-nisyān) est publié en 1987. Le livre s’inspire de l’expérience personnelle de Darwish pendant le siège de Beyrouth en 1982, lorsque la ville est bombardée par l’armée israélienne durant l’invasion du Liban.
Contrairement à ses recueils de poésie traditionnels, l’œuvre adopte une forme hybride mêlant récit autobiographique méditation poétique, et réflexion politique. ("Une mémoire pour l'oubli", Babel, 2016).
Un long poème en prose consacré à l’expérience de la guerre ..
1. Une journée sous les bombardements
Le texte se déroule pendant une seule journée du siège de Beyrouth. Le narrateur - proche de la figure autobiographique de Darwish - tente de mener une activité quotidienne simple : préparer du café. Ce geste ordinaire devient un acte de résistance face au chaos de la guerre.
Le récit alterne entre descriptions des bombardements, souvenirs personnels, réflexions philosophiques.
2. La mémoire et l’exil
Le siège de Beyrouth ravive la mémoire de la Nakba palestinienne de 1948.Le narrateur relie les événements contemporains à une histoire plus longue de déplacement et de violence. Les souvenirs de la Palestine perdue apparaissent comme une présence constante dans le texte. La mémoire devient ainsi un espace où se rencontrent passé, présent et expérience individuelle et collective.
3. La ville assiégée
Le texte décrit Beyrouth comme une ville fragmentée par la guerre. Les bombardements transforment l’espace urbain en un paysage de ruines. Malgré cette destruction, la ville reste un lieu de vie et de solidarité. Darwish décrit la manière dont les habitants continuent à vivre malgré la violence quotidienne.
4. La réflexion sur la guerre
Au fil du récit, le narrateur développe une réflexion sur la nature de la guerre. Il critique les discours héroïques qui glorifient le conflit. La guerre apparaît plutôt comme une expérience absurde marquée par la peur, la destruction, la perte de repères.
5. L’écriture comme résistance
L’acte d’écrire devient une forme de résistance. En racontant l’expérience de la guerre, le narrateur tente de préserver la mémoire de ceux qui vivent le siège. La littérature apparaît ainsi comme un moyen de lutter contre l’oubli.
"Memory for Forgetfulness" est considéré comme l’un des textes les plus importants de l’œuvre de Mahmoud Darwish ..
Dans les universités anglophones, il est étudié dans plusieurs domaines : littérature arabe moderne, études sur la mémoire et la guerre, littérature postcoloniale. Le livre est également reconnu comme l’un des témoignages littéraires les plus puissants sur le siège de Beyrouth de 1982.
"... Ça s’est arrêté là-bas, de l’autre côté de la rue, le jour où nous nous sommes récriés Ils ne passeront pas, nous ne sortirons pas ! Lachair a affronté le fer et renversé le cours d’un destin inéluctable. Les envahisseurs se sont arrêtés sous les murailles de la ville. Il y a un
temps pour enterrer les morts, un temps pour fourbir les amies ; il y a un temps pour que le temps s’écoule à notre guise, pour que s’affermisse notre courage. Et c’est nous, nous, qui sommes les maîtres du temps.
Le pain sourdait de terre et l’eau jaillissait du roc. Leurs obus creusaient des puits où nous allions boire ; leur langage de mort nous poussait à chanter Nous ne sortirons pas. Nous apercevions nos visages sur les écrans des autres, exaltés d’une promesse sans pareille, brisant le siège et proclamant notre victoire. Nous ne perdrons plus rien puisque Beyrouth demeure, puisque nous demeurons en Beyrouth, au milieu de cette mer, aux portes de ce désert, comme autant de noms pour une patrie différente, pour que les mots retrouvent leur sens. Ici est dressée la tente qui abritera les signes égarés, les mots errants, les éclats d’une lumière orpheline chassée à coups de fouet.
Savaient-ils ces jeunes gens qu’armaient leur ignorance des rapports de force, les refrains de chansons démodées, les grenades, les bouteilles de bière tiède, le désir des jeunes femmes terrées dans les abris, les fragments de vies déchirées, l’envie avouée de se rebeller contre leurs pères trop sages, la folie de se libérer du carcan de la pensée rassise, l’ignorance du jeu de la mort infatigable, savaient-ils, savaient-ils qu’ils effaçaient l’encre de ce décret imposant à l’Orient de la Méditerranée de se soumettre toujours davantage, depuis le siège de Saint-Jean-d’Acre jusqu’à celui de Beyrouth, chargé de venger toutes les défaites du Moyen Age ?
Savaient-ils, lorsqu’ils assaillirent leurs assaillants, qu’ils se substituaient à la légende, pour guider le devin, déchiffreur d’écritures de sable, vers les secrets de l’héroïsme au quotidien ?
Comme si l’homme était mis à l’épreuve de la virilité, la femme à celle de la féminité. Comme si la dignité pouvait choisir entre le combat et la mort. Comme si le chevalier solitaire, non content d’inverser le cours du temps et d’imposer sa morale, se frayait une
voie, à lui seul, dans cet espace ouvert, et détournait le cours des pulsions obscures. Comme si une poignée d’individus se rebellait contre la tyrannie de l’ordinaire pour que ce peuple, ce peuple au tempérament de feu obstiné, ne soit pareil au troupeau de moutons que bernent, complices, les gardiens de la répression et des fausses espérances.
Ils ne passeront pas sur notre vie. u’ils passent, s’ils le peuvent, sur les cadavres que l’esprit profère.
Où est ma volonté ?
Elle se tient là-bas, sur l’autre trottoir de la voix collective. Mais pour l’heure, rien d’autre ne m’importe que l’odeur du café. J’ai honte, honte de ma peur, honte devant ceux qui défendent l’odeur du pays lointain, cette odeur qu’ils n’ont jamais sentie parce qu’ils n’y ont même pas vu le jour. Ils en sont nés, mais loin d’elle. Ils l’ont apprise sans cesse, sans trêve, sans lassitude. Ils l’ont apprise, à force de mémoire lancinante et de poursuites incessantes...." (ACTES SUD, 1994 pour la traduction française)
"Jidāriyya" (2000, Mural ou La fresque", selon les traductions)
Ce poème a été écrit après une grave opération cardiaque subie par Darwich en 1998. Il s’agit d’un texte profondément introspectif, où le poète dialogue avec la mort, la mémoire et son propre destin. D’autres poèmes de Darwich sont plus connus du grand public, notamment, « Carte d’identité » (Bitaqat huwiyya), « Sur cette terre » (‘Ala hadhihi al-ard).
"J’ai été créé et détruit dans l’étendue du vide sans fin.
Un jour je deviendrai ce que je veux.
Un jour je deviendrai une vigne.
Que l’été se distille maintenant en moi
afin que les passants sous les lustres de ce lieu très sucré boivent mon vin !
Ces textes sont plus courts, plus directement politiques et souvent cités dans des contextes militants. "Mural" est un long poème méditatif d’une grande ambition formelle, l’un des chefs-d’œuvre de Darwich, un texte central de la poésie palestinienne moderne, et plus largement un sommet de la poésie arabe contemporaine. C’est moins un poème “sur la Palestine” qu’un poème sur ce que signifie être humain face à la finitude.
"Voici ton nom,
dit la femme,
puis elle disparut dans le couloir.
À portée de main je vois le ciel,
l’aile blanche d’une colombe me transporte vers une autre enfance,
et je ne rêve pas que je rêve.
Tout est réel.
Je me rencontre à mes côtés
et je vole.
Je deviendrai ce qui sera dans le dernier cercle.
Tout est blanc.
La mer suspendue au-dessus d’un toit de nuages blancs
dans le ciel du rien absolu, blanc.
J’étais et je n’étais pas.
Ici seul, à la frontière blanche de l’éternité.
Je suis venu avant mon heure, si bien qu’aucun ange ne s’approche pour demander :
qu’as-tu fait là-bas, dans le monde ?
Je n’entends ni le chœur des justes ni les lamentations des pécheurs.
Je suis seul dans la blancheur,
seul…
À la porte de la résurrection rien ne fait mal,
ni le temps passé ni aucun sentiment.
Je ne sens ni la légèreté des choses ni le poids de l’appréhension.
Il n’y a personne pour demander :
où est maintenant mon où ?
Où est la cité de la mort ?
Où suis-je ?
Dans ce non-lieu…
hors du temps
et du néant.
Comme si j’étais déjà mort.
Je connais cette histoire.
Je sais que je vais vers ce que je ne connais pas.
Peut-être suis-je encore vivant quelque part,
conscient de ce que je veux…
Un jour je deviendrai ce que je veux.
Un jour je deviendrai une pensée
qu’aucune épée ni aucun livre ne pourra bannir dans le désert.
Une pensée semblable à la pluie sur la montagne fendue par un brin d’herbe,
où le pouvoir ne triomphera pas
et où la justice ne sera pas fugitive.
Un jour je deviendrai ce que je veux.
Un jour je deviendrai un oiseau
qui arrache mon être au néant.
À mesure que mes ailes brûlent, j’approche de la vérité
et je renais de mes cendres.
Je suis le dialogue des rêveurs.
J’ai fui le corps et le moi pour achever le premier voyage vers le sens,
mais il m’a consumé puis s’est dissipé.
Je suis cette absence.
Le fugitif du ciel.
Un jour je deviendrai ce que je veux.
Un jour je deviendrai un poète.
(...)
C'est l’un des cas les plus fascinants de traduction poétique moderne. Dans جدارية (Mural), Mahmoud Darwish travaille énormément le rythme, la graphie, les répétitions et la charge symbolique des mots arabes — et beaucoup de ces effets se perdent (ou se transforment) en anglais puis en français. Ainsi le mot « blanc » (أبيض) : plus qu’une couleur, en anglais / français, Everything is white / Tout est blanc, en arabe (approximation fidèle) كلُّ شيءٍ أبيض kullu shayʾin abyaḍ). Mais en arabe, أبيض (abyad) n’est pas seulement une couleur descriptive, il porte une charge métaphysique et mystique : dans la tradition arabe, le blanc = pureté, seuil, mort, révélation, mais aussi vide lumineux, presque cosmique. En traduction, “white” ou “blanc” reste visuel, en arabe, c’est presque un état ontologique ...
La translittération nous permet, occidentaux, de lire à voix haute, de sentir le rythme du poème mais ne peut remplacer la richesse sonore réelle de l’arabe et de se rendre compte comment ces sons créent le rythme dans "Mural' ...
"Gate of the Sun: Bab Al-Shams" (1998, Elias Khoury)
Publié en 1998, "Gate of the Sun" raconte l’histoire de la mémoire palestinienne à travers les récits d’un combattant et d’un médecin dans un camp de réfugiés. Le roman se distingue par sa structure narrative complexe et par sa réflexion sur la mémoire, l’exil et l’identité palestinienne.
Elias Khoury (né en 1948 à Beyrouth) est l’une des figures centrales de la littérature arabe contemporaine. Romancier, critique littéraire et intellectuel engagé, il a joué un rôle important dans l’analyse des transformations politiques et culturelles du Moyen-Orient.
Khoury a étudié la sociologie à l’Université libanaise puis à Paris. Il participe dans sa jeunesse aux mouvements politiques arabes et s’engage activement dans la réflexion sur la question palestinienne. Son œuvre se caractérise par plusieurs traits majeurs : une attention particulière à la mémoire collective palestinienne, une exploration de l’expérience de l’exil et des camps de réfugiés, une expérimentation narrative inspirée des traditions orales arabes.
Dans les études anglophones sur la littérature arabe, Khoury est souvent présenté comme un écrivain qui combine fiction, histoire et témoignage.
"... Ahmad ibn Mahmoud avait décidé le remplacement de Cheikh Ibrahim, il apporta des arguments convaincants : étant aveugle, le cheikh ne pouvait enseigner à ses élèves ni la lecture ni l’écriture, il oubliait les sourates et les versets du Coran, il ne parvenait pas à faire la prière de manière décente. Après sa disgrâce, le cheikh fut acculé à la mendicité et n’arrivait plus à gagner son pain et celui de sa famille.
Dans la famille de Cheikh Ibrahim entra Nahîla, fille de Mohammad Chawah. Elle avait douze ans. On la demanda en mariage pour Younès parce que sa famille était la plus pauvre du village. Son père, mort lorsqu’elle avait six ans, n’avait eu que des filles. La mère n’avait rien hérité de son mari, elle travailla donc aux champs. Ahmad ibn Mahmoud ne lui ayant pas permis de garder la terre, “Parce qu’on ne peut confier la terre aux femmes”, avait-il dit. Elle travailla donc dans ses champs et dans sa demeure comme servante et elle était battue à l’égal de ses épouses. Lorsque Oum Younès décida de marier son fils, elle prit conseil auprès de l’une des épouses d’Ahmad ibn Mahmoud qui lui suggéra d’aller voir la mère de Nahîla : “Tu pourras choisir entre cinq filles pauvres et orphelines.” Elle s’était donc rendue chez la mère de Nahîla, mais aucun choix ne fut possible.
“Tu veux une épouse pour ton fils, prends celle-là”, lui dit-elle en montrant Nahîla, et elle n’accepta aucune discussion là-dessus.
Ce fut donc Nahîla.
Younès n’oubliera jamais la cérémonie et la nuit de noces.
Comment l’aurait-il pu ? Il s’était haï à mort. Il n’avait cessé de sentir l’odeur du sang pendant des jours et des jours.
Comment aurait-il pu oublier le visage frissonnant de peur de la jeune fille ?
Comment aurait-il pu oublier sa mère, attendant derrière la porte ?
Comment aurait-il pu oublier qu’il s’était endormi tout habillé, la jeune fille à côté de lui dans le lit ?
Comment aurait-il pu oublier les youyous à l’extérieur, la mère brandissant une serviette blanche tachée de sang, emblème de virginité et de pureté ?
Comment aurait-il pu oublier cette chambre à l’odeur douceâtre ?
La mère accepta la jeune fille sans discuter. Il fallait absolument une épouse à son fils. Le mariage allait assagir le garçon, l’obliger à rentrer à la maison.
Le cheikh accepta la fille sans discuter. Il avait perdu tout espoir en son fils, et maintenant il désirait un petit-fils. Il aurait voulu que son fils devienne un cheikh, savant et soufi, or le garçon ne retint du Coran que la Fâtiha . Il l’avait envoyé à l’école primaire de Cha‘ab, et au lieu d’étudier il avait rejoint les rebelles dans les montagnes. Il portait un fusil, allait d’un village à l’autre et participait aux attaques contre les patrouilles de l’armée britannique.
Younès vit ses parents s’enfoncer dans l’indigence, mais ne comprit pas ce que cela signifiait. On aurait dit qu’il voulait fuir la compagnie de ce vieillard qui vilipendait le destin, s’asseyait sur le pas de sa porte à longueur de journée, allait chaque vendredi matin à la mosquée Salah-Eddine, sur la place du village, où il suscitait immanquablement un quelconque incident au bout duquel il était chassé. Pendant ce temps-là, Cheikh Kamel faisait la prière parmi ses ouailles. Ce Kamel-là n’était ni cheikh ni savant, n’avait jamais appris le Coran ni étudié dans une école de théologie, il n’avait jamais participé aux cercles des ascètes qui avaient installé leur zaouïa à Cha‘ab au nom du maître Yachriti, dont Cheikh Ibrahim était l’un des premiers disciples. Ils avaient décidé de le marier et ils le marièrent.
Younès accepta. Le nom de Nahîla lui plut et il donna son accord. Il remit à sa mère dix livres palestiniennes – dont personne ne savait comment il se les était procurées – pour les noces et la dot. Les noces eurent lieu.
Le garçon s’était installé au milieu des hommes. La cérémonie faillit mal tourner, car Cheikh Ibrahim repoussa Cheikh Kamel et officia lui-même. Les youyous s’élevèrent. Nahîla pénétra dans la maison. Les youyous s’élevaient, le garçon recevait les félicitations lorsque la porte s’ouvrit et la jeune fille entra, les bras tendus devant elle, chacun de ses dix doigts portait un cierge allumé. Elle était habillée d’une robe aux couleurs vives qui la couvrait de la tête aux pieds. Son visage disparaissait sous les couleurs.
Younès ne la vit point.
Il vit une fille sur le point de s’écrouler. Elle avançait comme en dansant, elle s’approchait de la chaise où était assis son futur seigneur et maître, elle se mettait à genoux. Les cierges éclairaient le visage de Younès, les flammes s’infiltraient dans ses pupilles. Il ne voyait rien.
Younès ne se souvenait pas combien de temps elle était restée à genoux. Ce jour-là, le temps semblait s’étirer à n’en plus finir. Ses yeux le brûlaient comme s’il pleurait, son ombre se balançait sur les murs de la maison, les youyous lui crevaient les tympans.
Il ne dira pas qu’il eut peur, mais racontera qu’en voyant son ombre cette nuit-là il ne la reconnut pas, comme si elle avait appartenu à quelqu’un d’autre. Elle s’allongeait, se brisait, se cognait au plafond, aux murs et aux invités. Il dira qu’il s’était baissé pour éteindre les cierges mais que sa mère l’en avait empêché, elle l’obligea à se rasseoir tout droit sur sa chaise et lui demanda de se montrer souriant. Ensuite elle se baissa, prit le bras droit de la jeune fille et la releva. Elles avancèrent ensemble au milieu des invités qui leur jetaient des grains de riz. Cheikh Saïd Me’lawi se leva, se mit à battre du tambourin, clamant “Dieu est vivant !” accompagné des cinq hommes barbus, venus du village de Cha‘ab, comme émissaires du grand Yachriti, cheikh de la tarîqa Châdhiliyya Yachritiyya26 , pour congratuler Cheikh Ibrahim et réciter les bénédictions qui allaient aider son fils à suivre la voie des bienheureux où l’avait précédé son père.
La femme et la fille disparurent dans la chambre à coucher, pour en ressortir un peu plus tard, portant des olives et du raisin. La jeune fille lança les olives une à une aux invités, tandis que la mère posait à ses pieds une grosse grappe de raisin et l’invita à la fouler des pieds. La jeune fille enleva ses chaussures, leva le pied droit avec précaution et le posa sur la grappe. Elle avança l’autre pied et marcha sur le raisin.
Younès me dit, en me parlant de son goût pour le raisin blanc, un jour que nous buvions de l’arak chez lui, que les femmes s’étaient levées pour disposer les grappes blanches sous les pieds de la mariée qui devait marcher dessus. Et les larmes du raisin coulèrent par terre.
Il dit avoir vu les larmes du raisin : “C’est cela le vin. C’est pourquoi nous disons une larme d’arak, non parce que nous voulons boire une petite quantité, non plus parce que nous mettons l’arak dans une fiasque qui ressemble à une larme, mais parce qu’en écrasant le raisin son jus s’écoule comme des larmes, l’une après l’autre.”
Des années plus tard, Younès et Nahîla se trouvaient ensemble à Bâb el-Chams à la tombée de la nuit. Nahîla alluma une bougie qu’elle avait prise derrière un rocher appelé pompeusement armoire. Younès se redressa, prit dix grappes de raisin qu’il venait de cueillir dans les champs autour de Deir el-Assad, les étala par terre et demanda à Nahîla de marcher dessus.
“Enlève tes chaussures et marche dessus. Aujourd’hui je t’épouse selon la loi du Prophète.”
Elle lui répliqua que l’amour lui faisait perdre la raison. Elle se baissa, enleva le foulard qui retenait ses cheveux, y déposa les grappes et les mit de côté. Elle dit à Younès que pendant la noce elle n’avait foulé qu’une seule grappe, qu’elle détestait écraser le raisin, que ce jour-là, le jus lui ayant collé à la plante des pieds, elle avait glissé et failli en mourir, elle ajouta que, lorsqu’elle marierait ses filles, elle ne les laisserait pas fouler le raisin.
Nahîla foula du pied le raisin qui éclatait sous ses petits pieds nus, elle entra dans la chambre et n’en ressortit plus.
“Tu connais la suite, a dit Younès, ma mère se tenait à la porte, et moi à l’intérieur. Quelles affreuses habitudes ! Tu baises pour eux, tu te déshabilles, tu te hâtes pour qu’ils ne s’ennuient pas à l’extérieur.”
Mais justement, père, je ne connais pas la suite. Tu mens en disant que la suite ressemble à celle des autres.
Tu ne m’avais pas tout raconté. Je sais, car Abou Ma‘rouf, lui, était allé au bout de son histoire.
Abou Ma‘rouf était quelqu’un de très sympathique que j’ai rencontré en 1969 au camp de Nahr el-Bared au Nord-Liban, lorsque le chef de la base de Kfar-Chouba m’avait expulsé pour athéisme. Je venais de prendre mes fonctions de commissaire politique auprès de la milice du camp lorsque des accrochages ont eu lieu entre l’armée libanaise et nous-mêmes. C’était en novembre et le froid nous glaçait les os. Abou Ma‘rouf et moi étions postés aux premières lignes, chargés d’une mission de reconnaissance. Nous nous tenions en embuscade, en face d’une colline occupée par l’armée et nous devions, en cas d’attaque, les affronter puis battre en retraite, c’est-à-dire, ralentir leur avance autant que possible afin que les autres groupes puissent bloquer les routes qui mènent au camp.
Votre plan était stupide, diras-tu.
Ce n’était pas un plan, te répondrai-je. De plus, pour le moment, je n’ai pas l’intention d’évaluer notre expérience militaire à laquelle je ne comprends pas grand-chose, mais je veux te dire que le “reste” n’était pas pareil à celui des autres.
Abou Ma‘rouf était un vrai homme. En ces jours-là, lorsque nous n’avions pas encore atteint nos vingt ans, nous étions étonnés de voir ces hommes venir se battre à nos côtés. Nous les avions crus courageux simplement parce qu’ils étaient des hommes. Abou Ma‘rouf avait la quarantaine, d’épaisses moustaches noires lui couvraient la lèvre supérieure et envahissaient sa bouche. Il portait sa mitraillette Daktiriofest, enroulait le ceinturon de balles autour de son cou et de sa taille et s’asseyait en silence. Il m’avait dit qu’il venait de Saffouri, que sa femme et ses enfants habitaient Ayn el-Helweh, qu’il s’était battu en quarante-huit et qu’il était persuadé que la Palestine ne nous reviendrait jamais.
Je ne lui avais pas demandé pourquoi il se battait dans ce cas. J’étais convaincu que la guerre du peuple – ainsi que nous l’appelions suivant le modèle de la Chine – allait libérer la Palestine. Tandis que maintenant le problème est devenu autrement plus compliqué, mais je reste toujours convaincu que la Palestine nous reviendra d’une manière ou d’une autre.
Abou Ma‘rouf, cet homme silencieux, auquel j’avais du mal à arracher quelques bribes de mots, m’a raconté une histoire presque identique à la tienne.
Tu vas être vraiment surpris, car tu n’as jamais rencontré Abou Ma‘rouf Abed et Ayn el-Zeitoun n’est pas proche de Saffouriyyeh. Mais cet homme m’a fait comprendre vos histoires avec vos femmes, qui se réduisent à un bout de coton. Oui, un coton. Ne dis pas que j’invente pour te faire enrager, je jure que je n’ai pas inventé le plus petit mot de cette histoire. Mais alors là, j’ai enfin compris !
Nous étions encore loin de l’aube, nous venions de passer plus de deux jours sans fermer l’œil, croupissant dans cette tranchée, sous une légère pluie de novembre, le froid nous transperçait les os.
Il a dit que parler des femmes lui apportait de la chaleur, qu’il n’y avait rien de tel que le corps d’une femme pour réchauffer les os d’un homme. Il m’a raconté sa première nuit avec sa femme du village de Saffouri. Je ne lui ai posé aucune question ce jour-là et c’est peut-être pour cela qu’il s’est mis à parler. Il a dit qu’elles le réchauffaient, qu’aurais-je pu répondre ? J’ai cru d’abord qu’il était peut-être un de ces types-là, qu’il me faisait des approches. Or, c’est justement mon silence qui l’a incité à parler. Je l’écoutais tout en demeurant incrédule. Maintenant je sais que j’aurais dû le croire, car son histoire avec sa première femme, morte à Saffouri, aurait pu tout aussi bien être la tienne.
Abou Ma‘rouf m’a dit que sa première femme était morte le jour où Saffouri a été bombardée par l’aviation israélienne, le 15 juillet 1948. C’était la faute d’Abou Mahmoud le commandant du jihad sacré au village. “Car après la chute de Chafa ‘Amr et l’arrivée de trois mille de ses habitants dans notre village, nous aurions dû comprendre que la bataille était finie. Mais il voulait continuer à se battre. Il nous avait réunis dans la cour de la mosquée affirmant que nous pourrions résister toute une semaine, en attendant l’arrivée de l’Armée du secours27 qui avait pris ses quartiers à Nazareth. Mais nous n’avions pas pu tenir. Je ne me souviens même pas qu’il y ait eu le moindre combat. L’aviation est arrivée : trois avions ont survolé le village, ont lancé des barils de poudre et de feu, et les maisons se sont écroulées.”
Il a raconté comment les maisons explosaient de l’intérieur, comment les portes et les fenêtres volaient en éclats, comment les flammes montaient dans le ciel. Sa femme a été tuée à l’intérieur de la maison avec leurs trois enfants.
“J’étais en embuscade à l’entrée du village lorsque j’ai entendu le bombardement aérien. J’ai couru vers la maison. On a raconté que j’avais eu peur, mais pas du tout ! Je n’ai pas eu peur pour moi-même, mais pour elle et pour les enfants. J’ai couru donc, armé de mon fusil anglais. Lorsque je suis arrivé, le feu était partout. Je n’ai pas pu les enterrer. Je me suis enfui avec les autres. De Saffouri à Rameh, puis de Rameh à Bouqay‘a, de Bouqay‘a à Sehmata, à Deir el-Qassi, puis à Bint Jbeil au Liban.
Nous sommes restés trois jours dans les champs autour de Rameh. Nous n’avions rien emporté et nous étions affamés. Ma mère m’a demandé de retourner au village pour ramener de la farine et du boulgour28 . Le village était désert, il n’y avait aucun juif. J’ai rencontré trois vieillards et une femme qui avançaient, le dos courbé. Ils m’ont dit qu’ils étaient épuisés et ne savaient pas où aller. L’un d’eux était notre cousin Ahmad Abed, j’étais étonné que son fils ne l’ait pas emmené avec lui. Je lui ai proposé de partir avec moi, il a refusé en secouant la tête. Il était resté à cause de sa maladie : il toussait, crachait, les larmes lui coulaient des yeux. Je me suis dirigé vers la maison de ma mère, la porte était grande ouverte et les provisions ne semblaient pas avoir été touchées. J’ai pris un sac de farine et je suis reparti. On m’a tiré dessus en cours de route, j’ai abandonné le sac dans un champ, prenant mes jambes à mon cou pour sauver ma peau. Par la suite, pendant que nous étions dans les champs de Rameh, nous avons appris que les trois vieillards et la femme avaient été tués. Il paraît que le fils d’Ahmad Abed était retourné sur ses pas pour chercher son père, c’était lui qui avait vu les quatre cadavres au bord de la route.
Nous ne nous sommes pas battus. Aujourd’hui je dis que nous l’avons fait, que la Palestine a été perdue parce que les pays arabes nous avaient trahis, mais ce n’est pas vrai. La Palestine a été perdue parce que nous ne nous étions pas battus. Nous étions pareils à des idiots, à porter nos fusils et à les attendre dans nos villages, et lorsqu’ils arrivaient avec leur artillerie lourde et leurs avions nous nous enfuyions sans nous battre.”
Plus tard, il s’est remarié au Liban et a eu sept enfants. Il a donné aux trois premiers les prénoms de ses enfants morts là-bas, mais la saveur de la première Oum Ma‘rouf était incrustée dans ses os, a-t-il dit.
“Elle était tout feu tout flamme, elle m’allumait dès que je m’approchais d’elle.”
Elle avait quatorze ans et lui quinze. “Inimaginable ! A cet âge !”
Il s’est mis à rire, les larmes jaillissaient de ses yeux à cause du froid. Et là, il m’a raconté l’histoire du coton.
Comment te la raconter, père ? Il m’a dit des choses incroyables, mais je les ai crues. Peut-être parce que nous étions seuls dans la tranchée, parce que l’aube colorait l’obscurité avec un début de clarté, ou parce que j’avais les os glacés, je ne sais.
“Les noces étaient finies, et, tu sais, une cérémonie de mariage, ce n’est pas rien ! Alors, mon ami, nous sommes entrés. Je ne savais pas m’y prendre, je te jure ! Bien sûr, je me masturbais, je m’amusais avec les copains, et tout… Mais le mariage, c’est autre chose. En entrant dans la chambre, je l’ai vue : elle était toute jeune, assise au bord du lit, recroquevillée dans ses vêtements, elle pleurait. Je me suis assis à côté d’elle, glacé jusqu’aux bouts des doigts. Puis elle s’est mise à parler, me disant qu’elle aimait la couture et la broderie et qu’elle avait cousu elle-même tout son trousseau. Ensuite, elle a commencé à bâiller et s’est allongée sur le lit. Je me suis couché à côté d’elle. Elle n’avait pas enlevé ses vêtements et moi non plus. Je me suis endormi. Non, avant, je me suis couché sur elle, et là tout de suite, c’est arrivé. J’ai éjaculé, mouillant mon pantalon. Puis je me suis couché à côté d’elle. Je pense que nous nous étions endormis très vite, car je me suis réveillé peu après en entendant des coups violents à la porte. C’était ma mère qui s’informait du drap. Elle s’était précipitée dans la chambre, tirant le drap sous la jeune fille avant de repartir en courant. Nous avions entendu les youyous. Ma mère m’a dit plus tard qu’elle avait maculé le drap avec le sang d’un poulet, qu’elle avait souhaité que la terre s’ouvre et l’engloutisse, tellement elle avait honte.”
Abou Ma‘rouf a dit que deux jours plus tard il est entré dans sa chambre et a vu sa femme nue, et l’affaire fut réglée.
“Sais-tu ce qu’a fait ma mère entre-temps ? Elle a amené la pauvre fille dans la salle de bains, l’a déshabillée, l’a regardée et l’a palpée partout. La jeune fille était perplexe, ne savait si elle devait rire des chatouillements ou crier à cause des pincements. Ma mère lui a lavé le corps avec du savon parfumé et l’a essuyé. Puis elle a apporté un morceau de coton et, lui demandant d’ouvrir les cuisses, elle a placé le coton au bon endroit et lui a dit enfin : « Cette nuit, tu te mettras nue et tu l’attendras. Quand il te rejoindra au lit, tu prends son pénis dans ta main et introduis-le ici, là où il y a le coton. Place un coussin sous ton dos et lève les jambes. »
En me mettant au lit, j’ai soulevé le drap et je l’ai vue toute nue. Elle m’a dit d’ôter mon vêtement. Je me suis exécuté, tandis que la sueur me dégoulinait du visage et des yeux. Je me suis couché à ses côtés sans rien oser. Elle a avancé la main et m’a saisi le membre, m’attirant ainsi vers elle. Je me suis retrouvé au-dessus d’elle tandis qu’elle continuait à l’agripper et à le tirer. Je l’ai baignée de ma sueur et de ma peur. Elle a posé la main là où se trouvait le morceau de coton et l’a introduit. Je me suis vu grandir, grandir, grandir. J’étais en elle, j’ai grandi encore en elle et j’ai appris ainsi le secret de la vie. Puis elle m’a agrippé les épaules en poussant un cri. Cette nuit-là, j’ai senti toute mon âme se déverser au fond d’elle.
En me retournant, j’ai vu le sang tacher le drap et je l’ai vue chercher partout avec affolement. Elle a retourné le lit de fond en comble, craignant que le morceau de coton ne soit resté au-dedans d’elle. J’ai cherché quelque temps avec elle avant de sombrer dans le sommeil. La torpeur m’avait pris, m’empêchant d’écouter ses questions. Au matin, elle m’a dit qu’elle avait retrouvé le coton..."
"Gate of the Sun" (Bāb al-Shams) est publié en 1998. Le roman est largement considéré comme l’une des œuvres majeures consacrées à l’histoire palestinienne et à la mémoire de la Nakba de 1948, moment où des centaines de milliers de Palestiniens furent déplacés lors de la création de l’ةtat d’Israël. L’action du roman se déroule principalement dans un camp de réfugiés palestiniens au Liban, plusieurs décennies après ces événements.
1. Le narrateur et le combattant
Le roman s’ouvre dans un hôpital d’un camp de réfugiés au Liban. Le narrateur, Khalil, veille un homme dans le coma nommé Younis, ancien combattant de la résistance palestinienne.
Pour maintenir Younis en vie, Khalil commence à lui raconter des histoires. Ces récits constituent la structure principale du roman.
2. La mémoire de la Nakba
ہ travers les histoires racontées par Khalil, le roman reconstruit la mémoire de la Nakba. Les récits décrivent la destruction de villages palestiniens, l’exil des populations, la vie dans les camps de réfugiés. Les témoignages se succèdent et composent une mémoire collective fragmentée.
3. L’histoire d’amour de Younis et Nahila
L’une des histoires centrales concerne la relation entre Younis et sa femme Nahila. Après son exil au Liban, Younis continue à franchir clandestinement la frontière pour rejoindre sa femme en Palestine. Ils se retrouvent dans une grotte appelée "Gate of the Sun". Cette grotte devient un symbole puissant, un refuge secret, un espace d’amour, lamétaphore d’une Palestine inaccessible.
4. Les générations de réfugiés
Le roman évoque plusieurs générations de Palestiniens vivant dans les camps. Les récits montrent les combattants de la première génération, les enfants nés dans l’exil, les transformations politiques du mouvement palestinien. La narration insiste sur la difficulté de transmettre la mémoire d’un territoire perdu.
5. L’effondrement des certitudes
Au fil du roman, Khalil commence à douter des récits héroïques de la résistance. Les histoires qu’il raconte deviennent de plus en plus ambiguës. Le roman interroge la frontière entre mémoire, fiction, histoire. et Interprétation du roman. Les critiques anglophones considèrent généralement "Gate of the Sun" comme un roman de la mémoire collective : comment les récits permettent de préserver l’histoire d’un peuple déplacé, comment construire une identité nationale dans l’exil. La structure du roman rappelle de ce fait les traditions narratives arabes, dont les histoires sont transmises oralement.
Le roman a également été adapté au cinéma dans le film "Gate of the Sun", réalisé par le cinéaste égyptien Yousry Nasrallah.
"Yalo: A Novel" (Elias Khoury, 2009)
Un roman majeur. Le roman Yalo se déroule dans le contexte de la guerre civile libanaise (1975–1990), une toile de fond essentielle qui imprègne toute l’œuvre. Le protagoniste, Daniel (surnommé Yalo), est un jeune Libanais marginalisé, marqué par une enfance violente et une identité instable.
Arrêté et accusé de viol, Yalo est emprisonné dans un centre de détention militaire. Là, il subit des interrogatoires brutaux et des tortures répétées. Ses geôliers lui imposent un rituel : il doit écrire chaque jour le récit de sa vie et des faits qui lui sont reprochés. Mais à chaque nouvelle version, son histoire change. Ecrire libère-t-il ou asservit-il ?
Le cœur du roman repose sur ces confessions multiples et contradictoires,
- Yalo avoue, nie, transforme ou réinvente les événements.
- Il oscille entre culpabilité réelle, fantasme et reconstruction imposée.
- La vérité devient insaisissable.
"Yalo ne comprenait pas ce qui se passait.
Il se tenait devant l’inspecteur, les yeux fermés. Il avait l’habitude de fermer les yeux quand il affrontait un danger, il les fermait quand il se sentait seul, il les fermait quand sa mère… Ce matin-là aussi, le 22 décembre 1993, il les avait fermés, inconsciemment.
Yalo ne comprenait pas pourquoi tout était si blanc autour de lui.
L’inspecteur était blanc, il était assis derrière une table blanche et le soleil qui se brisait sur la vitre derrière lui noyait ses traits dans le contre-jour. Yalo ne pouvait discerner que des halos de lumière et une femme qui avançait toute seule dans les rues de la ville, trébuchant sur son ombre.
Yalo ferma les yeux un instant ou, du moins, c’est ce qu’il crut. Ce jeune homme aux sourcils réunis, au visage bistre et allongé, à la silhouette dégingandée et efflanquée, avait l’habitude de fermer les yeux pendant quelques secondes puis de les ouvrir de nouveau. Mais ici, au poste de police de Jounieh, en fermant les yeux, il vit les rais de lumière se croiser sur des lèvres qui remuaient comme en un murmure. Il regarda ses poignets menottés et sentit que le soleil qui estompait les traits de l’inspecteur le frappait droit dans les yeux, il les referma alors.
Le jeune homme se tenait debout devant l’inspecteur à dix heures du matin de cette froide journée, il regardait le soleil se briser sur la vitre et irradier de la tête de l’homme blanc qui ouvrait la bouche sur des questions. Il ferma les yeux.
Yalo ne comprenait pas pourquoi l’inspecteur lui criait après.
Il entendit soudain une voix qui hurlait : “Ouvre les yeux !” Il les ouvrit, la lumière y pénétra comme des piques brûlantes, il comprit alors qu’il avait gardé les yeux fermés trop longtemps, il comprit qu’il avait passé la moitié de sa vie les yeux fermés, il se regarda comme un aveugle mais il ne vit que la nuit.
Yalo ne comprenait pas pourquoi elle était venue, mais en la voyant, il s’affala sur la chaise.
Lorsqu’il était entré dans la pièce, la fille sans nom n’était pas encore là. Il était entré en trébuchant, car il était aveuglé par la lumière du soleil qui se brisait sur la vitre. Il se tenait dans le cercle blanc, les mains entravées par les menottes, le corps frissonnant et transpirant. Il n’avait pas peur, pourtant l’inspecteur allait écrire dans son rapport que l’accusé tremblait de peur. Pourtant, Yalo n’avait pas… C’était la transpiration qui le faisait frissonner. La sueur, à l’odeur bizarre, suintait de tous les pores de son corps et tachait ses vêtements. Yalo eut l’impression de se déshabiller à l’intérieur de ses vêtements ; il sentait l’odeur d’une autre personne et se rendit compte soudain qu’il ne connaissait pas cet autre homme qui se nommait Daniel et qu’on surnommait Yalo.
Puis la fille sans nom était arrivée. Elle était peut-être déjà là quand on l’avait fait entrer dans la pièce, mais il ne l’avait pas vue. En l’apercevant, il tomba sur la chaise, il eut l’impression que ses jambes ne le portaient plus, il fut pris d’un léger vertige et il lui fut impossible d’ouvrir les yeux. Il les ferma résolument.
L’inspecteur hurla : “Ouvre les yeux !” Il les ouvrit et vit un fantôme qui ressemblait à cette fille sans nom. Elle lui avait dit qu’elle était sans nom, mais Yalo avait tout saisi. Pendant qu’elle dormait, le corps menu et dénudé, il avait ouvert son sac de cuir noir et noté le nom, l’adresse, le numéro de téléphone et tout et tout.
Yalo ne comprenait pas pourquoi elle avait dit qu’elle n’avait pas de nom.
Sa respiration était saccadée, on aurait dit que l’air autour de son visage l’étouffait, elle ne parvenait pas à parler, mais elle réussit quand même à articuler : “Je n’ai pas de nom.” Yalo acquiesça d’un signe de la tête et la prit.
Là-bas, dans la cabane, en bas de la villa Gardénia, qui était la propriété de M. Michel Salloum, là-bas, lorsqu’il l’avait interrogée sur son nom, elle avait répondu d’une voix hachée à cause du manque d’air : “Je n’ai pas de nom. Je t’en prie, pas de noms !” “D’accord, avait-il répondu. Moi, je m’appelle Yalo, ne l’oublie pas.”
Et voilà qu’elle était là, avec son nom ! Lorsque l’inspecteur lui demanda son nom, elle n’hésita pas : “Chirine Ra‘ad.” Elle ne dit pas à l’inspecteur : “Je t’en prie, pas de noms !”, elle ne tendit pas les bras devant elle comme elle l’avait fait dans la cabane, lorsque Yalo avait couché avec elle, après qu’elle eut tendu les bras et qu’ils eurent dégagé une odeur d’encens. Il lui prit les mains, en posa les paumes sur ses propres yeux, puis se mit à lui embrasser les bras, à humer leur parfum d’encens et de musc. Il enfouit son visage dans les cheveux noirs de la jeune fille, s’enivrant de leur parfum, lui disant qu’il était saoul d’encens. Elle sourit, comme si le masque posé sur son visage s’était déplacé. Yalo vit son sourire à travers les ombres que faisait la lueur de la bougie sur le mur. C’était son premier sourire au cours de cette terrible nuit de peur.
Mais que faisait Chirine ici ?
En entendant l’inspecteur hurler, il ouvrit les yeux et se retrouva à Ballouneh. Il lui dit : “Viens” et elle avança derrière lui. Ils traversèrent la pinède qui se trouvait en contrebas de l’église Saint-Nicolas, puis grimpèrent la colline jusqu’à la villa. Elle tomba par terre ou, du moins, c’était ce que Yalo avait cru, et il se pencha pour la relever. Il lui prit la main et ils continuèrent à marcher. Lorsqu’elle tomba une deuxième fois, il se pencha de nouveau pour la soutenir, mais elle lui échappa et se redressa toute seule en prenant appui sur le tronc d’un arbre. Elle se tenait immobile et soufflait fort. Il lui tendit la main, elle la saisit et avança docilement à ses côtés. Il entendait sa respiration et son halètement terrorisé.
En arrivant à la cabane, il la laissa devant la porte, entra, alluma une bougie, tenta de ranger ses affaires éparpillées un peu partout, mais abandonna rapidement car cela lui aurait pris trop de temps. Il se retourna vers elle : elle avait appuyé la tête contre le chambranle de la porte et elle faisait un bruit comme si elle sanglotait.
“N’aie pas peur, lui dit-il. Viens, tu dormiras ici, je vais te préparer un matelas par terre. N’aie pas peur.” (..) - (ACTES SUD, 2004, pour la traduction française)
Au fil de ces récits, on découvre son enfance dans un village libanais, dominée par une mère dure et une sexualité troublée; son passage à Beyrouth, où il devient voleur et fréquente des milieux marginaux; sa relation ambiguë avec les femmes, oscillant entre désir, violence et incapacité affective. Peu à peu, l’écriture devient pour lui un espace paradoxal : instrument de survie (comme Shéhérazade, il raconte pour ne pas mourir), lieu de fragmentation (chaque récit le divise davantage), et possibilité de renaissance (une voix authentique commence à émerger)
Le roman montre que la vérité est une construction narrative, souvent imposée par le pouvoir. Yalo est lui-même un personnage profondément instable et ne sait plus qui il est. Son identité dépend des récits qu’il produit : reflètant une société libanaise elle-même fracturée par la guerre. Khoury établit un parallèle puissant entre la violence de l’ةtat (torture, répression) et la violence personnelle (sexualité troublée, agressions) : le corps de Yalo devient le lieu où s’inscrit la violence collective.
"Le premier baiser eut lieu à l’école des filles où Yalo et ses camarades épiaient les filles en train de jouer au volley-ball, habillées de shorts qui découvraient leurs cuisses. Les regards glissaient par le grillage en fer forgé de la porte, faisaient naître un frisson qui gonflait le pantalon et dressait un aiguillon qui avait besoin d’être cueilli. Elvira, qui avait de belles cuisses brunes et lisses et qui sautait là, derrière la grille, lui avait tout appris. Elle rentrait en sa compagnie, regardant sans cesse derrière elle avec frayeur. Il l’attendait chaque samedi derrière la porte de l’école, et lorsque le match était fini, elle enfilait sa petite jupe bleu marine et sortait le rejoindre. Ils marchaient ensemble de Ramlet el-Zarif, où se trouvait l’école, jusqu’à sa maison au quartier syriaque. Elle prenait le bras de Yalo en disant : “Tu as cinq ans de moins que moi. Si tante Gaby sait que je t’ai pris le bras, il va m’en cuire !” Et le jour où il lui avoua son amour, elle lui tapota l’épaule en disant : “Va, va jouer avec les filles de ton âge.” Lorsqu’elle lui serra le coude, son aiguillon s’embrasa de désir et il tenta de l’embrasser sur le cou. “Pas ici, pas dans la rue”, dit-elle. Devant sa maison, elle l’invita à monter, mais il hésita. “Monte, je veux te montrer quelque chose.” Il monta ; il n’y avait personne à la maison. Elle lui demanda de l’attendre quelques instants au salon pendant qu’elle prenait sa douche. Elle revint peu après habillée d’une ample robe blanche. Elle s’assit à côté de lui et l’embrassa sur la bouche. Il se pencha sur elle, pressa ses lèvres contre les siennes, comme au cinéma. Elvira recula sa tête et dit : “Non, pas comme ça ! Ferme les yeux et ne bouge plus.” Il les ferma et sentit quelque chose tâtonner autour de ses lèvres et il la serra de nouveau contre lui.
“Pas comme ça, je te dis ! Assieds-toi et ne bouge plus.”
Elle lui demanda de fermer les yeux, il les ferma. Ses lèvres se mirent à escalader son visage, il sentit ensuite sa lèvre pénétrer entre ses propres lèvres, le goût s’infiltra dans sa bouche, il sentit sa langue sur la sienne et ce fut le vertige. Les lèvres se retirèrent et il entendit la voix d’Elvira lui demander d’ouvrir les yeux et de l’embrasser comme elle venait de le faire. Elle ferma les yeux et s’appuya au dossier du canapé. Les lèvres de Yalo s’approchèrent de son visage et se mirent à l’escalader avec lenteur. Parvenu aux lèvres, il tenta d’insérer sa lèvre supérieure entre les lèvres d’Elvira, mais n’y réussit pas. Il eut envie de dévorer ces lèvres peintes en rouge et il écarta ses lèvres pour prendre celles d’Elvira. Il sentit sa main le repousser. Pourtant, il ne recula pas, il lui prit la bouche dans la sienne et ses lèvres entrèrent dans le jeu des baisers. Il l’embrassa à n’en plus finir au point d’avoir les lèvres meurtries alors qu’Elvira attendait toujours ses baisers, la tête reposant sur sa main et les yeux fermés, elle l’invitait au banquet des lèvres. “Aïe ! dit Yalo, j’ai mal aux lèvres.”
Elle se leva en disant qu’elle allait faire du thé, Yalo se leva aussi et la prit dans ses bras. Et à l’instant où son corps se colla au sien, il éjacula et la jouissance, qui avait déferlé avant même qu’il eût commencé, le fit frémir. Son pénis lui faisait mal, mais il agrippait toujours la taille de la jeune fille qui le suppliait en murmurant de reculer un peu.
“Je t’en supplie, je t’en supplie, tu vas mouiller ma robe.”
Il recula et vit les taches sur son pantalon et des auréoles sur la robe d’Elvira. Elle l’embrassa rapidement et lui demanda de partir avant que sa mère ne revienne et ne le voie dans cet état.
“Et moi, qu’est-ce que je fais ?” lui demanda-t-il.
“Ne fais rien, dit-elle. Va te promener un peu avant de rentrer chez toi, ton pantalon sera sec.”
La marche devint son sport obligatoire avec Elvira. Il la ramenait chez elle, l’embrassait derrière le portail de l’immeuble, puis allait marcher une heure entière pour que son pantalon ait le temps de sécher avant son retour à la maison.
Tout changea le jour où elle l’emmena dans une boîte qui s’appelait Le Quartier Latin et qui se trouvait à Ramlet el-Baida, près de l’ambassade égyptienne. Et là, dans l’obscurité, pendant qu’il dansait le tango avec elle, il eut une érection : “Non, pas comme ça aujourd’hui”, dit-elle en le ramenant vers le coin sombre où ils étaient assis. Elle lui dit de tirer la fermeture éclair de sa braguette, elle saisit son pénis de sa main et le plaça entre ses cuisses. Et là, dans le noir, il la vit, il vit le short et la fille qui sautait avec le ballon. Son cœur s’ouvrit, il eut envie de crier, elle lui ferma la bouche de sa main et lui dit de venir : “Vas-y, mon chéri, viens !” Tout explosa en l’entendant lui dire : “Viens !”, et le sang blanc se répandit sur ses cuisses. Elle prit un kleenex et essuya le sperme : “T’es un vrai héros !” lui dit-elle en lui essuyant le pénis et en le lui remettant en place, dans le pantalon.
Yalo saisit le verre de vin posé devant lui pour prendre une gorgée. “Non, lui dit-elle. Pas maintenant ! Donne-moi ta main.” Elle lui prit la main, la posa entre ses cuisses et se mit à se tortiller et à gémir ; elle lui demanda d’embrasser son oreille.
“Non, pas comme ça ! Mets-la entre tes lèvres.”
Il posa le lobe de l’oreille entre ses lèvres et le caressa de sa langue ; il entendit le cri étouffé d’Elvira, mais continua à faire aller son doigt.
“اa suffit, dit-elle. Retire ta main, tu me fais mal.”
Il retira sa main, avala d’un trait son verre de vin et lui dit qu’il l’aimait : “Je t’aime par-dessus tout !”
“T’es trop jeune pour aimer, dit-elle. Prends du plaisir maintenant et nous verrons plus tard.”
Dorénavant, ils se rendaient à cette boîte une fois par semaine, après le match. Il l’attendait au café La Gondole pendant qu’elle rentrait prendre une douche à la maison. A son retour, ils partaient ensemble vers l’obscurité de la boîte.
Une seule fois, il fit ce genre d’amour avec elle en plein jour, c’était le jour où elle l’informa de sa décision d’épouser ‘Issa.
“Mais il est beaucoup plus âgé que toi !” lui dit-il.
“Et alors ! Moi, je suis bien plus âgée que toi”, répliqua-t-elle.
Elle lui dit de se rhabiller et de rentrer chez lui. Il rentra sans avoir eu à marcher dans les rues. Il rentra en ayant la sensation de sa langue dans sa bouche. Ce jour-là, il avait embrassé ses seins, il l’avait léchée partout et avait découvert les reliefs de son corps. Mais elle l’avait abandonné pour se marier. Il était revenu vers son miroir en se remémorant la veuve noire, il se sentait dévoré de jalousie à l’égard d’un homme qu’il ne connaissait pas.
Yalo se réveilla devant les bottes. Il tendit la main vers son bas-ventre pour s’assurer que ses organes sexuels étaient toujours à leur place et qu’ils n’avaient pas été dévorés par le chat. Il se pencha, baisa la botte et déclara qu’il était disposé à tout avouer.
“Tu avoues le viol ?” demanda l’officier.
“J’avoue.”
“Et que vous êtes des agents d’Israël ?”
“J’avoue.”
“Et que vous receviez vos ordres d’Abou Ahmad Naddaf ?”
“J’avoue.”
“Et que vous avez mis des explosifs à Antelias et à Achrafieh ?”
“J’avoue.”
“Et que tu étais le responsable du réseau de Beyrouth et du Mont-Liban ?”
“J’avoue.”
“Parfait. Maintenant que tu as tout avoué, nous allons te transférer en prison. Le tribunal prendra sûrement en considération la bonne volonté que tu as manifestée pendant l’enquête et te trouvera des circonstances atténuantes.”
“Merci, monsieur.”
“Maintenant tu vas signer ta déposition. Les vraies séances commenceront après.”
“Il y a encore des séances, monsieur ? J’ai tout avoué comme vous le vouliez.”
Yalo dit qu’il voulait faire des aveux complets pour en finir. Il dit que c’était fini et sentit le goût du caoutchouc dans sa bouche. Il dit qu’il avait soif, qu’il avait faim.
“J’ai soif, monsieur, et j’ai faim. Est-ce que je peux avoir à boire ?”
“T’as tout mangé et tu as encore faim ?”
“J’ai faim… mais c’est comme vous voulez.”
“Tu pourras boire et manger, mais avant, il faut que tu signes ces feuilles, dit l’inspecteur. Nous allons te lire ta déposition et si tu confirmes tes dires, tu signes et après, ça ira tout seul.”
“Je signe ce que vous voulez, j’ai pas besoin de relire, je signe tout.”
Une voix commença la lecture. Yalo entendit son nom, le nom de son père et celui de sa mère. Il entendit le récit sur Ballouneh, sur Chirine, sur Emile Chahine, sur le gang des explosifs. Il entendit les noms des victimes et il acquiesça d’un signe de la tête.
L’officier se pencha et lui tendit des feuilles en disant que les séances réelles allaient se dérouler dans la solitude, car il devait écrire l’histoire de sa vie de bout en bout, sans rien omettre.
Dans sa cellule, Yalo ne réussit pas à écrire, il avait l’impression d’être tombé dans un puits et de ne plus pouvoir respirer. Car après les séances épuisantes de l’enquête qui s’étaient achevées par ses aveux complets, Yalo était incapable de se rappeler quoi que ce soit. De plus, il ne savait pas écrire, qu’aurait-il écrit ? Dans le métro à Paris, il avait écrit sur une grande feuille et s’était installé à côté comme un clochard, sous les gifles des regards des passants. Là-bas, il avait senti la sauvagerie de la langue, les mots français dont il ne comprenait pas le sens s’abattaient sur sa tête comme des coups de cravache. Il languissait de revoir sa mère, il avait la nostalgie de rencontrer quelqu’un avec qui il aurait pu parler l’arabe, la seule langue qu’il connaissait. Dans les couloirs du métro, Yalo avait pleuré lorsque maître Michel Salloum lui avait adressé la parole, il avait pleuré parce qu’il avait entendu quelqu’un parler en arabe et parce qu’il avait respiré le parfum du Liban. Pourtant, ici, dans ce cachot, il avait l’impression de ne pas savoir écrire. Ils lui avaient lu sa déposition en arabe classique, le grand et maigre jeune homme avait signé en arabe parlé. La première fois, il avait signé en syriaque. L’inspecteur prit la feuille, haussa les sourcils. Il avait haussé les sourcils au poste de Jounieh puis à la prison où il était venu plusieurs fois exiger de Yalo qu’il écrive de nouveau ce qu’il avait écrit, ça voulait dire que les choses n’allaient pas dans le bon sens, que l’enquête allait reconduire Yalo à la torture.
“C’est quoi, ça ?” hurla l’officier.
“C’est ma signature.”
“Tu nous fais marcher ? Tu fais le malin !”
L’explication que donna Yalo de sa signature fit exploser la colère de l’inspecteur : “Tu viens là nous enseigner le syriaque ! T’as pourtant dit que tu connaissais pas cette langue !”
“Je ne connais pas le syriaque, mais c’est comme ça que je signe.”
“Non, ça suffit comme ça !” dit l’officier en haussant les sourcils et en regardant autour de lui. Yalo fut convaincu que la torture allait reprendre immanquablement. Il dit qu’il s’excusait d’avoir commis cette erreur, qu’il était prêt à signer comme ils le voudraient. L’officier se tourna vers le greffier et lui donna l’ordre de recopier la dernière page pour que Yalo la signe en arabe.
Yalo saisit la nouvelle feuille avec des doigts tremblants et la signa de son nom : Yalo. Une deuxième fois, l’officier lui lança une bordée d’injures :
“Qu’est-ce que c’est, ces conneries ! Ecris ton vrai nom !”
“C’est ça mon nom”, dit Yalo.
L’officier hésita quelque peu avant de demander au greffier d’écrire le nom complet de l’accusé et d’ajouter : “surnommé Yalo”.
“Emmenez-le !” dit l’officier.
Ils le firent monter dans un fourgon qui l’emmena au cachot. C’était une toute petite pièce de quatre mètres carrés qui n’avait qu’une petite lucarne grillagée en haut du mur. A droite, il y avait un étroit lit métallique avec trois couvertures de laine et, à gauche, une table de formica vert avec une chaise en plastique blanc. Un paquet de feuilles blanches, un stylo et un encrier se trouvaient sur la table. Yalo devait écrire l’histoire de sa vie sur cette table.
S’il avait été poète, il aurait écrit qu’il s’était noyé dans le puits de la parole, qu’il avait embrassé la nuit, que son encre était plus noire que la nuit.
S’il avait été romancier, il aurait écrit ses Mémoires d’une seule coulée et il les aurait intitulés Aïn-Ward. Il aurait commencé avec l’histoire du petit garçon qu’avait été son grand-père, comment il avait vécu le massacre du village situé dans la région de Tour-Abdine, comment il s’était retrouvé à Qamichli puis à Beyrouth, comment de carreleur il était devenu kohno et comment, d’un ignorant de la langue syriaque, il était devenu un fervent défenseur de cette langue qui se mourait dans sa bouche.
Si Yalo avait été conteur, il aurait conté en prison la geste du preux et intrépide Yalo qui s’était battu comme personne, qui avait suivi l’exemple de son grand-père en s’engageant sur les chemins de l’exil, en émigrant en France, et qui était revenu ensuite pour devenir le paladin absolu des amoureux et qui, en fin de compte, avait été trahi comme tous les amoureux.
S’il avait été.
Mais il n’était pas.
Yalo était un jeune homme qui tentait de lire dans la blancheur de la feuille son histoire qu’il ne savait pas comment raconter, sa langue qu’il ne savait pas écrire, sa mémoire qu’il ne savait pas solliciter. Il se voyait comme un âne sauvage errant dans la plaine.
Son grand-père le kohno ne lui avait-il pas dit qu’Ismaël était l’ancêtre des Arabes, des syriaques, des chrétiens et des musulmans ?
“Ismaël signifie «Dieu entend». Dieu n’entend que le langage des larmes, et nous, les descendants d’Ismaël, nous avons été baptisés avec les larmes avant que le Christ ne vienne nous baptiser avec l’eau.”
“Il sera père d’une multitude de nations, il habitera la plaine comme un âne sauvage, dit le kohno. Rappelle-toi, mon petit, ce verset de la Genèse, retiens-le par cœur, parce que toi aussi tu es le petit-fils d’Ismaël et que tu vas devenir un âne sauvage.”
Yalo écrirait sur cet âne sauvage, il déchirerait ses feuilles et écrirait de nouveau. Il se noierait dans la blancheur de la feuille qui se dressait devant ses yeux comme un immense désert...."
"As Though She Were Sleeping" ( Elias Khoury, 2007)
("Comme Si Elle Dormait", Actes sud, 2007) Le roman suit Milia, une jeune femme libanaise chrétienne, mariée à Mansour et vivant à Beyrouth à la fin des années 1940, au moment charnière de 1947–1948, marqué par les bouleversements du monde arabe (notamment la guerre de Palestine et la création d’Israël). Mais Milia ne vit pas pleinement dans ce monde (les événements de 1948 ne sont jamais racontés frontalement, ils apparaissent en filigrane, dans les rêves et les pressentiments) : elle s’endort constamment et glisse dans un univers de rêves extrêmement dense. Dans cet espace onirique, elle converse avec les morts (ancêtres, proches disparus), elle voit des fragments du futur, elle revisite le passé familial et collectif, elle traverse des paysages symboliques où identités et temporalités se mélangent. Pendant ce temps, dans la “réalité”, son mariage avec Mansour reste distant, presque abstrait, elle est enfermée dans des rôles sociaux rigides, elle observe sans vraiment agir. Le roman progresse par fragments, visions, souvenirs et rêves imbriqués plutôt que par narration linéaire. Peu à peu, les rêves deviennent plus cohérents que la réalité, les frontières entre les deux mondes se brouillent, Milia semble appartenir davantage à l’univers du sommeil qu’à celui des vivants. Le roman est profondément traversé par des références religieuses (chrétiennes et islamiques), une dimension mystique proche du soufisme, une poésie du langage et des images. L’amour y est diffus, spirituel, rarement incarné.
"The Journey of Little Gandhi"
("Le petit homme et la guerre : le voyage du petit Gandhi", traduit de l'arabe (Liban) par Luc Barbulesco, Actes Sud, 2004) Ce roman, publié à l’origine en arabe (1978), se déroule pendant la guerre civile libanaise, principalement à Beyrouth. Il est raconté par un narrateur anonyme, proche du protagoniste surnommé “Little Gandhi” (le “Petit Gandhi”), une figure marginale, à la fois naïve, mystique et profondément humaine. L’un des premiers grands textes de Elias Khoury.
“Little Gandhi” n’est pas un héros classique, c’est un jeune homme simple, presque enfantin, il survit dans un monde dominé par la violence, les milices et le chaos, et développe une philosophie de vie fondée sur la bonté, la patience et une forme de non-violence (d’où son surnom). Le roman suit ses errances dans une ville détruite, Beyrouth est fragmentée en zones de guerre, les combats, les enlèvements et la peur structurent le quotidien, les repères sociaux et moraux ont disparu.
Au fil du récit, Little Gandhi tente de préserver une forme d’humanité, aide les autres, parfois de manière dérisoire, et devient une figure presque mythique pour ceux qui l’entourent. Mais cette innocence est constamment menacée : la violence finit par le rattraper, son destin reste marqué par la tragédie, sa tentative de vivre autrement apparaît à la fois admirable et vouée à l’échec. Khoury ne décrit pas la guerre comme un conflit structuré : elle est chaotique, illisible, absurde, les motivations politiques passent au second plan. Le roman montre une guerre qui détruit le sens même de la réalité.
"Voices of the Lost" (Barīd al-layl, Hoda Barakat, 2017)
Hoda Barakat transforme la littérature en un espace de paroles sans destinataire, où des voix marginales témoignent d’un monde dans lequel les liens humains, sociaux et politiques sont irrémédiablement brisés.
Figure majeure de la littérature arabe contemporaine, Hoda Barakat (née en 1952 au Liban et installée à Paris) appartient à une génération profondément marquée par la guerre civile libanaise. Son œuvre, écrite en arabe, se distingue par une approche singulière : elle ne cherche pas à représenter directement les événements historiques, mais à explorer leurs effets sur les individus, leurs corps et leurs consciences.
Son premier roman, "Ḥajar al-ḍaḥik" (1985, حجر الضحك), traduit en français sous le titre "La pierre du rire" (The Stone of Laughter en anglais), constitue un texte fondateur. Il met en scène un personnage marginal, homosexuel, dont l’identité vacille dans un contexte de guerre, et annonce déjà les grandes thématiques de son œuvre.
"Ahl al-hawā" (أهل الهوى) - Traduction française, "Les Illuminés" (Actes Sud, 1999), pas de traduction largement diffusée ou canonique en anglais à ce jour - met en scène plusieurs personnages pris dans des relations intenses, souvent obsessionnelles, où le désir, la dépendance et la violence psychologique s’entremêlent. Les liens entre les individus ne sont pas stables : ils se construisent dans le manque, se déforment dans l’obsession, et finissent par enfermer les personnages. "al-hawā", en arabe, signifie passion, désir, mais aussi égarement et chute. Dans "Ahl al-hawā", Hoda Barakat montre que lorsque les structures collectives s’effondrent, les relations individuelles ne deviennent pas plus solides : elles se transforment en passions obsédantes et les personnages vont jusqu'à souffrir d’un excès de relation.
".. Je me tiens à la fenêtre pour jouir du paysage.
Sous l’emprise de cette lumière qui attire mes membres vers la chaleur et la pureté, là où je peux suivre des yeux la petite poussière dansant dans le faisceau braqué, là où je pose mes pieds nus pour les réchauffer et les observer des heures durant, pour jouer avec mes orteils, triturer leurs ongles et l’épiderme blanc et calcifié tout autour. Pour que ce petit espace soit mien et qu’étant là j’aie conscience d’être devenu différent des autres qui sont dans la pièce, dans ses recoins, sur les lits ou au-dessous.
Lorsque j’entends le clapotis de la pluie, je me dresse et j’observe. Je me mets à la fenêtre, la tête appuyée contre le grillage métallique qui nous protège des éclats de vitre ; ces vitres qui me permettent de voir et me séparent de ce que je vois. Je surplombe le jardin que les barreaux découpent en grands carrés, comme ceux que je traçais lorsque je devais dessiner avec précision une carte de géographie. Je subdivise le jardin en carrés et les contemple un à un. Quand de beaux oiseaux s’élancent des arbres mouillés, leur envol attire mon regard vers la vue d’ensemble ; c’est également ainsi quand je la vois.
Je la vois assise dans le jardin, par terre, sous le soleil éclatant ; assise sans bouger, sans rien faire. J’oublie qu’elle est morte. Je l’oublie complètement, ou bien je ne le sais pas. Je continue de la regarder et j’attends. J’attends qu’elle se tourne vers moi pour qu’elle sache que je suis là ou quelle me parle. Et j’attends qu’elle bouge pour voir ce qu’elle va faire. Puis j’oublie quelle est devant moi et que je l’observe de la fenêtre. Je m’en souviens de nouveau et la vois, toujours immobile. Je me lasse enfin et recule en me disant que ce n’est qu’une image irréelle. Je reviens à la fenêtre et je ne la vois plus. Je perçois les carrés blancs et la pluie, ou bien je la vois encore sous le soleil éclatant, là-bas, immobile. Quand le chagrin me gagne, il ne dure pas longtemps, et quand je deviens joyeux il m’arrive d’oublier ma joie. Je ne suis pas affligé de voir cette femme dans le jardin derrière la fenêtre, pas plus que je n’en éprouve de la joie ou de l’enthousiasme, après tout ce temps qui a passé. Je suis intrigué et hésitant. Je ne sais où placer en moi cette femme alors qu’elle est là, immobile devant la fenêtre. Où la mettre, comment lui ménager une place ? Dans la joie ou la tristesse, la mémoire ou l’oubli, le désir ou l’ennui, la passion ou la répétition monotone. Sa répétition, sa répétition, sa répétition en moi…
Très souvent, quand sa station se prolonge dehors sans qu’elle bouge, très souvent je pleure. Je sanglote et j’ignore toujours si ce sont des pleurs de souffrance, de rage ou de bonheur intense..."
Avec "Ḥāriṯ al-miyāh" (1998, حارث المياه), traduit en français par "Le laboureur des eaux" (The Tiller of Waters), Barakat approfondit son exploration de la mémoire et de Beyrouth, en proposant une écriture fragmentée où la ville apparaît comme un espace instable, hanté par la violence passée. C'est l’un de ses romans les plus importants ..
Un homme revient à Beyrouth après la guerre civile. Mais ce retour ne lui permet pas de retrouver un lieu familier : la ville qu’il découvre est transformée, méconnaissable, presque étrangère. En arpentant ses rues, il se laisse envahir par ses souvenirs — fragments du passé, images de violence, visages disparus. Peu à peu, il perd ses repères : le présent et le passé se confondent, la réalité devient instable.
" ... « … Je vis maintenant comme j’ai toujours voulu vivre, entouré de tout ce que j’ai souhaité avoir autour de moi depuis l’enfance. Je vois ce que je veux voir et je touche ce dont j’ai toujours rêvé, j’en entends le froissement, j’aspire à m’enivrer de son parfum, de tous les parfums, remplissant mes yeux de sa lumière et de ses ombres.
Le jour où je suis arrivé à notre boutique — il y a des mois déjà — j’ai trouvé son contenu réduit à de petits tas de cendres. Je ne pouvais pas les distinguer clairement, car la nuit avait commencé à abaisser ses rideaux d’obscurité et les murs de la boutique, noircis par l’incendie, rendaient encore plus difficile toute vision de l’intérieur.
Je suis ressorti dans la rue et me suis assis en face de la boutique, sur un petit rocher que j’ai trouvé au milieu de la ruelle et que j’ai poussé du pied jusqu’au mur d’en face. J’ai secoué la tête, attristé par la perte des revenus qu’aurait générés l’ancien stock du magasin, et je me suis demandé ce qui m’avait poussé à revenir ici. Dans quel état, après tout, m’attendais-je à trouver la boutique ?
Je ne ressentais aucune urgence à m’occuper de ma propre situation avant que la nuit ne tombe vraiment. On verra bien, me dis-je ; après tout, je vais bien pour l’instant. Le temps est printanier, il fait doux, et même passer la nuit ici ne poserait aucun problème. Il n’y a pas une seule personne à craindre, pas le moindre signe d’armes — il n’y a tout simplement personne dans tout le souk.
J’ai ouvert mon sac et en ai sorti un pain. J’ai posé une moitié fendue sur l’autre, en équilibre sur mon bras. Par-dessus, j’ai disposé quelques morceaux de fromage émietté et j’ai roulé le tout, utilisant le sac en plastique comme assiette. J’ai arraché des bouchées du sandwich, croquant dans la tomate entre chaque morceau de pain, remerciant mon Seigneur d’avoir gardé ce sac avec moi toute la journée et de ne pas l’avoir jeté après qu’Abou Adnan m’eut dit que ma maison n’était plus la mienne pour le moment.
Je me suis étendu et ai appuyé ma tête contre le rocher sur lequel j’étais assis, me couvrant de ma veste de laine.
Ce furent les pépiements des oiseaux, le lendemain matin, qui me réveillèrent. Des oiseaux ! Je dois rêver, me dis-je. Je n’ai pas vu ces étranges créatures dans le ciel de la ville depuis si longtemps, depuis le début de la guerre en fait. Je me suis levé d’humeur paisible. Dans le silence étrange qui m’entourait, j’ai observé attentivement les lieux.
Je suis entré dans la boutique. ہ côté des cendres noires et gris-blanc, j’ai remarqué des amas de petits cailloux de formes variées, étranges par leurs teintes et leurs formes arrondies. Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre qu’il s’agissait de morceaux de nylon brûlés et fondus en petits tas — les restes de l’assortiment de tissus bon marché que mon père, après une longue et pénible réflexion, avait décidé de vendre. Il avait vidé tout ce rez-de-chaussée pour ces étoffes. Car à cette époque, il ne parlait plus que rarement de la « vraie étoffe » — comme il l’appelait autrefois.
Seulement lorsque se présentait, à l’occasion, un homme ou une femme de quelque importance, quelqu’un qui méritait d’être accompagné au niveau inférieur.
Le niveau inférieur. Le niveau inférieur.
Je me suis retourné brusquement vers l’arrière de la boutique, qui avait perdu un mur. J’ai arraché un petit arbrisseau qui avait pris racine et s’était frayé un chemin à travers le sol. ہ l’aide d’une barre de fer tronquée, j’ai commencé à frapper les amas de matières synthétiques fondues qui recouvraient la trappe métallique donnant accès au niveau inférieur. J’ai continué à les marteler jusqu’à briser les gonds de la trappe et pouvoir la pousser complètement hors de son ouverture, laissant entrer la lumière du jour.
Je me suis allongé de tout mon long sur le sol et ai passé la tête dans l’ouverture. Une bouffée d’air froid m’a frappé le visage.
Mais cela n’a aucun sens, me dis-je en me redressant précipitamment et en me précipitant dans l’escalier.
Tout était à sa place. C’était exactement comme autrefois, quand je jetais chaque soir un dernier regard tout autour avant d’éteindre les lumières et de verrouiller la trappe. C’est exactement ce que j’avais fait lors de mon dernier jour de travail au souk.
Oui, tout était comme avant. Pas même une trace de poussière. Je n’avais pas besoin de toucher les rouleaux de tissu soigneusement enroulés pour en être sûr. ہ l’éclat particulier que renvoyait chaque textile, chaque tissage distinct, je le savais. C’était la lumière que chacun émettait lorsque rien n’obstruait ses pores. C’était cette luminosité propre à chaque étoffe que je cherchais et que je retrouvais. Je connais cette lumière si intimement que, depuis des décennies, les pupilles de mes yeux savent distinguer les différents tissus sans effort.
Je crois que ce fut le plus beau moment de ma vie, oui, depuis ma naissance. Je remontai précipitamment les marches vers le rez-de-chaussée, le cœur battant à tout rompre. Je sortis de la boutique, méditant sur ce que je venais de découvrir. Puis je me mis à parcourir le souk Tawilé de long en large, allant et venant à la recherche d’une âme vivante. Personne.
Je regrettai alors d’avoir complètement retiré la trappe et décidai de remettre les gonds en place pour que personne ne puisse s’en apercevoir. Je me hâtai de retourner à la boutique, y entrai puis ressortis pour m’asseoir sur le rocher en face de l’ouverture béante donnant sur la rue.
Il n’y avait plus de porte du tout. Je ne trouvai aucune trace des anciennes portes en bois. Elles avaient dû brûler entièrement, le verre ayant éclaté et s’étant réduit en fine poussière. La grille métallique coulissante s’était tordue sous l’effet des flammes et sans doute aussi à cause du bombardement qui avait ravagé toute la rue. Elle avait été soulevée parallèlement à l’asphalte et, dans un coin, elle se dressait presque à la verticale contre le mur d’un bâtiment.....»
Hoda Barakat montre que la guerre ne détruit pas seulement les villes : elle détruit la possibilité même de se souvenir de manière cohérente et d’habiter un lieu. Le retour à Beyrouth ne permet pas de retrouver une identité, mais révèle sa désagrégation.
Comment aimer quand le monde est détruit ? - "Sayyidi wa ḥabībī" (سيدي وحبيبي, 2004), "Mon maître, mon amour" (traduit par Edwige Lambert, publié chez Actes Sud, pas de traduction anglaise largement diffusée). Le roman met en scène une relation intense entre un narrateur et une figure masculine centrale, mêlant admiration, dépendance et désir. Cette relation est marquée par une forte asymétrie (maître / disciple), une tension entre amour et domination, une quête affective qui tourne à l’obsession. Une relation sous le signe de la domination et l’amour comme perte de soi. Un roman qui prolonge directement "Ahl al-hawā", la thématique de l’obsession, la difficulté d’un lien équilibré,mais qui introduit une dimension quasi mystique ou spirituelle dans la relation.
Plus récemment, "Barīd al-lay"l (2017, بريد الليل), publié en français sous le titre "Courrier de nuit" (Voices of the Lost), a été récompensé par l’International Prize for Arabic Fiction en 2019. Ce roman adopte une forme épistolaire et donne voix à des exilés, mettant en scène des existences suspendues entre départ et perte. Six lettres écrites par des personnages différents, vivant dans un monde marqué par la guerre, l’exil et la précarité. Ces lettres - souvent interceptées, perdues ou jamais envoyées - forment une chaîne : chaque destinataire devient à son tour narrateur, écrivant sa propre confession. On y rencontre un migrant sans papiers, une femme isolée dans un hôtel, un ancien tortionnaire hanté par ses crimes, une ex-prostituée, un jeune homme queer confronté à la maladie et au rejet, et enfin un facteur, qui clôt ce cycle de voix.
Des personnes marginalisées écrivent des lettres qui ne parviennent jamais à leur destinataire, révélant leurs vies brisées...
Là où d’autres écrivains libanais, comme Elias Khoury, construisent des récits collectifs pour penser la guerre et la mémoire, Barakat s’attache à montrer comment cette violence se répercute à l’intérieur des individus. Chez elle, la guerre n’est pas seulement un événement historique : elle devient une expérience psychique. Les personnages sont souvent isolés, marginaux, incapables de trouver leur place dans une société disloquée. L'identité elle-même apparaît instable, fragmentée, parfois menacée de dissolution.
Son écriture reflète cette crise : elle privilégie les formes discontinues, les monologues intérieurs, les récits non linéaires. Le monde n’y est plus cohérent — et la littérature en porte la trace.
"An Unnecessary Woman" (Rabih Alameddine, 2014)
Rabih Alameddine (né en 1959 à Amman, d’origine libanaise) est un écrivain et artiste visuel libano-américain, ayant grandi entre le Liban, le Koweït, le Royaume-Uni et les ةtats-Unis. Son œuvre est profondément marquée par l’expérience de la diaspora, de la guerre civile libanaise et par une forte intertextualité littéraire. Il écrit principalement en anglais, mais son univers est traversé par les langues (arabe, français, anglais) et les traditions narratives. Parmi ses œuvres majeures figurent
- "The Hakawati" (2008) - Osama al-Kharrat, un Libanais installé aux ةtats-Unis, revient à Beyrouth pour veiller son père mourant. Autour du lit d’hôpital, la famille se réunit et commence à raconter des histoires : souvenirs familiaux, anecdotes, récits du passé.
Mais ces histoires se mêlent peu à peu à d’autres récits — légendes, contes, épisodes inspirés des traditions arabes — si bien que le roman devient un enchevêtrement de narrations, où l’on passe sans cesse du réel à l’imaginaire. ("Le conteur", éditeur, Les Escales - 10-18) ..
"An Unnecessary Woman" (2014) - Aaliya, une femme âgée vivant seule à Beyrouth, passe ses journées à lire et à traduire des romans en arabe — sans jamais montrer son travail à qui que ce soit. Elle n’a presque plus de relations avec sa famille et vit en marge de la société. Le roman suit ses pensées : ses souvenirs de la guerre civile, ses réflexions sur les livres, ses petites interactions avec ses voisines. Tout bascule lorsqu’un incident menace de détruire les manuscrits qu’elle a accumulés pendant toute sa vie. ("Les vies de papier", ةdition française publiée par ةditions Les Escales / ةdi8, 2016, prix Femina 2016).
Les deux romans ne s’opposent pas simplement mais tracent une évolution, un tournant dans la littérature libanaise : on ne cherche plus à penser la coexistence, mais à survivre à son effondrement. On peut croire encore au pouvoir du récit collectif dans "The Hakawati", mais "An Unnecessary Woman", force est de constater que ce pouvoir s’est retiré dans l’individu.
" ... Pendant pratiquement toute ma vie d’adulte, depuis que j’ai vingt-deux ans, j’ai entamé une traduction le 1er janvier. Je sais bien que ce sont les vacances et que la plupart choisissent de faire la fête, que la plupart ne choisissent pas de travailler le jour de l’an. Une fois, en feuilletant les partitions des sonates de Beethoven, j’ai remarqué que seule l’avant-dernière, celle du splendide opus 110 en la bémol majeur, était datée dans le coin en haut à droite, comme si le compositeur avait voulu que nous sachions qu’il avait été occupé à travailler en ce jour de Noël 1821. Moi aussi je choisis de m’occuper pendant les vacances.
Au cours de ces cinquante dernières années, j’ai traduit moins de quarante livres – trente-sept, si je compte bien. Certains livres m’ont pris plus d’un an, d’autres ont refusé de se laisser traduire et un ou deux m’ont tant ennuyée que j’ai abandonné – non pas les livres eux-mêmes, mais la traduction que j’en faisais. Les livres en eux-mêmes sont rarement ennuyeux, à part les mémoires de présidents américains (Non, Non, Nixon) – enfin, les mémoires d’Américains en général. C’est le syndrome « Je vis dans le pays le plus riche au monde mais plaignez-moi parce que je suis née avec les pieds plats et un vagin malodorant mais je triomphe à la fin ». Tfeh !
Des livres dans des cartons – des cartons remplis de papier, des feuilles volantes de traduction. C’est ma vie.
Je me suis depuis bien longtemps abandonnée au plaisir aveugle de l’écrit. La littérature est mon bac à sable. J’y joue, j’y construis mes forts et mes châteaux, j’y passe un temps merveilleux. C’est le monde à l’extérieur de mon bac à sable qui me pose problème. Je me suis adaptée avec docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métaphore sableuse, si la littérature est mon bac à sable, alors le monde réel est mon sablier – un sablier qui s’écoule grain par grain. La littérature m’apporte la vie, et la vie me tue.
Enfin, la vie tue tout le monde.
Mais c’est un sujet morose. Ce soir je me sens vivante – vivante avec cheveux bleus et vin rouge. La fin de l’année approche, le début d’une nouvelle année. L’année est morte. Vive l’année ! Je vais entamer mon projet suivant. C’est le moment qui m’excite le plus. Je ne prête nulle attention aux décorations de Noël qui éclatent avec exubérance dans divers quartiers de ma ville, ni aux lumières qui célèbrent le nouvel an. Cette année, Achoura tombe presque en même temps, mais je m’en fiche.
Que les gens se flagellent pour entrer dans une frénésie du souvenir. Gémissements, fouets, sangs : la trahison de Hussein ne m’émeut guère.
Que les masses se parent d’or, d’encens et de Chanel pour honorer la naissance de leur Sauveur. Je n’ai que faire des futilités.
Les débuts sont gros de possibilités. Certes j’aime terminer une traduction, mais c’est cette période-ci qui me chatouille le plus la moelle. Le rituel de préparation : les deux versions du livre choisi côte à côte – une anglaise, l’autre française – les feuilles, le bloc-notes qui se remplira de véritables notes, les crayons de papier 2B avec le taille-crayon et la gomme Pearl, les stylos. Le nettoyage de la salle de lecture : l’époussetage de la desserte, le passage de l’aspirateur sur les rideaux et l’antique fauteuil, aux franges en tissu chenille bleu marine à nœuds pendant de ses accoudoirs. Le jour de la genèse, le 1er janvier, j’entame la matinée avec la cérémonie du bain, un rite de récurage et de nettoyage, après quoi j’allume deux bougies pour Walter Benjamin.
Que la lumière soit, dis-je.
Oui, je suis un brin obsessionnelle. En tant que femme non religieuse, ceci est ma profession de foi.
Cette année cependant, pour la première fois depuis un certain temps, je ne suis pas fixée quant au livre sur lequel je veux travailler. Cette année, pour la première fois de ma vie, il est possible que je sois obligée de commencer une traduction en ayant les cheveux bleus. Aïe.
J’ai opté pour 2666, le roman inachevé de Roberto Bolaٌo, mais j’ai des doutes. Avec plus de neuf cents pages dans les deux versions, ce n’est pas une mince affaire. Cela me prendra au moins deux ans. Est-ce raisonnable d’entreprendre un projet de si longue haleine ? Devrais-je prévoir des aménagements, eu égard à mon grand âge ? Je ne parle pas de mourir. Je suis en bonne santé et les femmes dans ma famille vivent longtemps. Ma mère devient chaque jour un peu plus folle.
Présentons les choses ainsi : je n’hésite pas lorsqu’il s’agit d’acheter des bananes vertes, mais je ralentis. 2666 est un gros projet. Il m’a fallu dix-neuf mois pour Les Détectives sauvages, et je pense que mon rythme de travail n’est plus ce qu’il était à l’époque. Alors je regimbe.
Oui, je suis en bonne santé, il faut sans cesse que je me le rappelle. Lors de mon check-up biannuel, en début de semaine, mon médecin a affirmé que j’étais robuste, que j’avais une santé de fer. Il a raison, bien sûr, et je m’en réjouis, mais c’est à un fer rouillé qu’il aurait dû me comparer. Je me sens oxydée. Que dit Yourcenar, par la bouche d’Hadrien, à propos des médecins ? « Il sait combien je hais ce genre d’imposture, mais on n’a pas impunément exercé la médecine pendant plus de trente ans. » Mon médecin exerce depuis plus longtemps que cela. Nous avons vieilli ensemble. Il m’a dit que mon cœur était en bon état, m’a parlé le visage caché derrière un tirage papier de mes résultats d’analyses. Même moi, une vraie luddite, je n’avais pas vu depuis des années un tirage informatique sur papier perforé aussi archaïque. Son téléphone portable, un BlackBerry, posé sur le bureau à côté de son coude gauche, était assurément le dernier modèle, ce qui doit bien vouloir dire quelque chose. Je n’en possède pas. Mais bon, je n’ai nul besoin d’un phone, et encore moins qu’il soit smart ; personne ne m’appelle.
De grâce, pas de pitié ni de compassion hypocrite. Je ne suggère pas que je suis dépitée parce que personne ne m’appelle ou, pire, que je devrais m’en désoler. Personne ne m’appelle. C’est un fait.
Je suis seule.
C’est mon choix, mais c’est aussi un choix qui tient compte du peu d’autres options disponibles. La société beyrouthine n’appréciait pas les femmes divorcées sans enfants en ce temps-là.
Il n’empêche, j’ai fait mon lit – un lit simple, confortable et convenable, pourrais-je ajouter...."
Aaliya Sohbi, une femme âgée, célibataire, isolée, vit recluse dans son appartement à Beyrouth. Définie par les autres comme une « femme inutile », elle incarne une figure de marginalité radicale, à la fois sociale, familiale et affective. Mais cette inutilité apparente est renversée par le texte : Aaliya se constitue une existence dense et signifiante à travers la lecture et la traduction. Sa solitude n’est pas seulement subie — elle devient un mode d’être au monde, une forme de résistance à l’ordre social. Contrairement aux personnages d’Elias Khoury, souvent pris dans des dynamiques collectives (guerre, mémoire nationale), Aaliya représente une subjectivité désengagée du collectif, presque hors du monde. Chaque année, Aaliya traduit un livre en arabe — non pour le publier, mais pour le conserver. Ces traductions ne sont jamais lues.Ce geste lui est d'autant plus fondamental qu'il lui permet de détourner la traduction de sa fonction de transmission,d'en faire un acte purement personnel, presque rituel, et de transformer la littérature en espace d’auto-construction intérieure. La traduction devient ainsi un refuge face au chaos extérieur, un moyen de créer une bibliothèque intime parallèle, une pratique qui interroge le sens même de la littérature : faut-il être lu pour exister ?
Le roman ne propose pas une narration linéaire, mais une succession de digressions, souvenirs, réflexions. Beyrouth apparaît à travers des éclats de mémoire de la guerre civile, des observations quotidiennes, des tensions avec les voisins (« les trois sorcières »). La ville n’est jamais décrite de manière objective : elle est médiatisée par la conscience d’Aaliya, ce qui produit une géographie subjective, instable, fragmentée.
Le roman lui-même ne traite pas directement des communautés confessionnelles, mais propose une coexistence entre langues, entre textes, entre temporalités. La coexistence devient intérieure et intertextuelle, non politique.
Dans "The True True Story of Raja the Gullible" (2024), Raja, un professeur de philosophie à Beyrouth, vit avec sa mère âgée, envahissante et autoritaire. Homosexuel assumé mais marginalisé, il mène une vie faite de solitude, de lectures et de routines. Lorsqu’il reçoit une invitation pour une résidence d’écriture aux ةtats-Unis, il y voit une occasion d’échapper à la fois à sa mère, à ses déceptions personnelles, et au chaos libanais. Mais ce départ déclenche un retour sur sa vie : souvenirs d’enfance, relations, trahisons, guerre, attachement à sa mère. Peu à peu, il comprend qu’il ne peut pas simplement fuir — ni son passé, ni son pays, ni lui-même. On n’est plus ici dans la communauté large ni dans l’isolement total, mais dans un huis clos familial intense. Le Liban est réduit à l’espace domestique. Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, la résidence aux ةtats-Unis n’est pas une libération, mais un déclencheur de mémoire. Le roman montre que l’exil ne résout rien et que le passé suit le sujet. C’est une correction importante du modèle diasporique classique.
"The Angel of History" (2016, "L’Ange de l’histoire", trad. fr. 2018) marquera une étape supplémentaire, le souvenir comme une épreuve imposée. Jacob, un poète d’origine yéménite, passe une nuit dans la salle d’attente d’un hôpital psychiatrique. Pendant cette nuit, il replonge dans sa vie : son enfance en Egypte, sa relation compliquée avec son père, sa vie à San Francisco dans les années 1980, marquée par l’épidémie du sida. Mais il n’est pas seul : deux voix - Satan et la Mort - l’accompagnent, discutent, s’affrontent et influencent ses souvenirs...
"Gaza, Vie: L'histoire d'un père et d'un fils" ( Rami Abou Jamous, Stock, 2025)
Rami Abou Jamous est un journaliste palestinien basé à Gaza, connu pour son travail de terrain au cœur des conflits récents. Il est fondateur de Gaza Press House, une organisation qui forme des journalistes locaux. Il a longtemps travaillé comme fixeur et collaborateur pour des médias internationaux (aidant des reporters étrangers à couvrir Gaza). Depuis les guerres récentes, notamment celle déclenchée en 2023, il est devenu une voix directe et reconnue de l’intérieur de Gaza et mêle témoignage personnel, regard journalistique et dimension familiale. Il écrit principalement en arabe mais ses chroniques et textes sont souvent traduits en français.
"Gaza. Vie" est issue de ses chroniques, un journal de guerre construit à partir de textes écrits pendant les bombardements et centré sur sa vie quotidienne, sa famille (notamment son fils) et la survie à Gaza. Il montre une région enfermée, détruite, mais toujours habitée, vivante, humaine. Lui, témoigne mais parle très peu en termes de factions politiques : il met l’accent sur les civils, la survie, la vie quotidienne, ne propose pas une “solution” au conflit mais donne à voir une condition...
"Les bombardements israéliens ont commencé il y a quatre jours. Sabah et moi faisons toujours croire à Walid que tout est un jeu, alors nous applaudissons tous les trois à chaque détonation. Notre objectif est qu’il ne ressente pas à quel point notre vie a basculé. Pourtant, notre magnifique baie vitrée s’est transformée en une vue sur l’enfer. Les bombardements israéliens peignent notre ciel en rouge feu. On se croirait dans Star Wars.
Je garde un œil en permanence sur la presse israélienne pour comprendre ce qui nous attend. Je lis les déclarations du ministre de la Défense, qui nous qualifie d’« animaux humains ». Comment est-ce possible ? Quand j’entends son Premier ministre dire que nous sommes des Amalek, je comprends que c’est la fin de Gaza. Je sais que le pire est à venir pour nous.
La nuit, nous dormons désormais habillés. En cas de bombardements, nous ne voulons pas devoir courir dans la rue en pyjama, torse nu ou en sous-vêtements. De la même manière, nous plaçons nos chaussures devant la porte pour les enfiler au plus vite et prendre la fuite, sans oublier le sac de secours.
Notre quartier s’est progressivement vidé de ses habitants. Comme des milliers de déplacés d’autres zones, certains vivent désormais à l’hôpital Al-Shifa, non loin, sous des tentes ; d’autres sont partis dans les villes du sud de la bande de Gaza, à Deir el-Balah, Khan Younès ou encore à Rafah, pour fuir les menaces de l’armée israélienne. Celle-ci envoie des ordres d’évacuation sur Internet et les téléphones portables des civils.
Hier, en fin d’après-midi, l’un de mes voisins reçoit un appel téléphonique : un message préenregistré en arabe nous demande de quitter la zone. Pris de panique, il sort en criant que l’immeuble va être pilonné. Sabah m’appelle immédiatement : « Rami, je suis en bas de l’immeuble avec Walid et le sac, ils ont prévenu qu’ils allaient bombarder la tour ! » À ce moment-là, je suis entre Jabalia et Gaza Ville, à 5 kilomètres de chez nous, et je lui dis de s’éloigner de l’immeuble. Je veux les rejoindre le plus rapidement possible.
Encerclé par des bruits de détonation, je conduis vite comme jamais. À mon arrivée, je prends Walid dans mes bras, et nous courons jusqu’à l’hôpital Al-Shifa pour y passer la nuit. Tout le trajet, je fais le clown et nous rions avec le petit : il doit croire que tout cela est amusant.
Sur place, nous découvrons des milliers de personnes entassées sous des bâches, des couvertures tenant lieu de tentes. Des réfugiés partout dans la cour et à tous les étages de l’hôpital, des femmes en file d’attente pour faire leurs besoins, des enfants qui courent, des pleurs, des bruits d’explosions, des sirènes d’ambulances, à chaque instant des blessés et des morts qui affluent. Cet épisode marque pour moi le début de l’humiliation : nous avons été chassés de chez nous et nous devons à présent vivre dans ces conditions.
Une rue en pente jouxte l’hôpital, idéale pour proposer à Walid une course afin qu’il puisse se dépenser. Alors le voilà qui monte, descend, monte, descend… Il rit, et continue d’applaudir chaque bombe. Je nourris l’espoir qu’il s’endorme ensuite au plus vite.
Il y a quelques jours déjà, mon ami Hassoun s’est installé ici avec sa famille. Il a garé sa voiture à l’arrière du bâtiment, près de la morgue, dans un coin. Il y a accroché des couvertures pour créer une petite chambre et y vit désormais avec son père et son frère. Sa maman et son épouse sont à l’intérieur, dans la maternité. Les hommes dehors, les femmes dedans, au chaud. Sabah les rejoint à l’étage, et je décide de dormir dans la voiture. Walid veut absolument rester avec moi, et c’est ce qu’il y a de mieux à faire : à l’intérieur, il y a trop de blessés, de malades, de gens entassés, trop de souffrances. Je dois le protéger de tout ça. Il est tellement épuisé d’avoir couru qu’il s’endort sur mes genoux. À l’aube, les sirènes des ambulances le réveillent. Vers 6 heures du matin, j’appelle un de nos voisins pour savoir ce qu’il en est de notre immeuble. Il s’agissait d’une fausse alerte, me dit-il, le message enregistré demandant l’évacuation concernait en réalité toute la ville de Gaza, et pas précisément notre immeuble. Sabah et moi décidons de rentrer à la maison. Je mets Walid sur mes épaules et commence à chanter avec lui : « Un kilomètre à pied, ça use, ça use, 2 kilomètres à pied, ça use, ça use… »
Nous retrouvons ceux de nos voisins qui, comme nous, ont fait le choix de rester à Gaza Ville. Nous ne sommes plus que cinq familles, une vingtaine de personnes. Après cette fausse alerte, nous nous organisons pour ne pas devoir fuir à chaque message : je propose à tout le monde que nous passions dorénavant chaque nuit au rez-de-chaussée de l’immeuble, ensemble. Dans un appartement vide, nous disposons des matelas et des couvertures pour les femmes et les enfants. Nous, les hommes, dormirons dans le hall de l’immeuble et Walid restera avec moi la plupart du temps. J’installe mon matelas près de la porte d’entrée du bâtiment pour m’assurer qu’il n’y ait pas d’intrusions.
Cette nouvelle organisation nous permet d’être plus près de la sortie en cas d’alerte. Le réseau téléphonique est instable, et il est désormais trop compliqué de prévenir tout l’immeuble rapidement. Maintenant, si l’un de nous est informé d’un bombardement imminent, nous le serons en même temps. Et puis le bourdonnement permanent des drones et le bruit assourdissant des avions de chasse sont moins difficiles à supporter ici qu’au neuvième étage.
Ce soir, Walid joue un peu avec les filles de nos voisins, elles ont une quinzaine d’années. Elles adorent jouer avec lui et lui glissent quelques mots qu’elles connaissent en français. Il rit, il s’amuse. Quand la fatigue le rattrape, il vient me voir : « Papa, dodo. » J’attrape sa couverture, je m’allonge près de lui et je lui mets un dessin animé sur mon téléphone portable. Ça ne dure pas très longtemps, il s’endort vite. Il se sent en sécurité dans mes bras, même si cette première nuit dans le hall est très difficile : nous sursautons à chaque détonation, et l’inquiétude se ressent chez chacun d’entre nous. Mais être ensemble est rassurant, et progressivement la peur laisse place au courage...."
"Mornings in Jenin" (2010, Susan Abulhawa)
Susan Abulhawa est une écrivaine palestino-américaine née en 1970, dont l’œuvre est profondément marquée par l’exil, la mémoire et la question de l’identité palestinienne. Elle écrit en anglais et s’adresse principalement à un public international, avec une volonté explicite de rendre l’expérience palestinienne intelligible et sensible au-delà du monde arabe.
Son roman le plus célèbre, "Mornings in Jenin", publié dans sa version définitive en 2010 (après une première édition en 2006 sous le titre The Scar of David), s’inscrit dans une démarche à la fois littéraire et mémorielle. Il ne s’agit pas d’un ouvrage historique au sens strict, mais d’une fiction fortement ancrée dans des événements réels, notamment la Nakba de 1948 et les décennies de conflit qui ont suivi.
Le roman retrace l’histoire de quatre générations de la famille Abulheja, expulsée de son village lors de la création de l’État d’Israël et contrainte de s’installer dans le camp de réfugiés de Jénine. À travers cette fresque familiale, Abulhawa met en scène les effets durables de l’exil et de la perte : disparition de la terre d’origine, fragmentation des liens familiaux, transmission du traumatisme. Le personnage central, Amal, incarne cette mémoire vivante. Son parcours — de l’enfance dans le camp à l’exil puis à la tentative de reconstruction — permet de traverser plusieurs moments clés du conflit israélo-palestinien. Les destins divergents de ses proches, notamment celui de ses frères (l’un élevé du côté israélien, l’autre engagé dans la lutte palestinienne), symbolisent la violence des ruptures historiques et identitaires.
"JÉNINE, 2002
Amal voulait regarder le soldat au fond des yeux, mais le canon du fusil automatique qu'il lui collait sur le front le lui interdisait. Néanmoins, elle se trouvait assez près pour remarquer qu'il portait des lentilles de contact. Elle l'imagina en train de les mettre en place, penché vers le miroir, avant de s'habiller pour aller tuer. On pense à des choses étranges quand on est pris entre la vie et la mort, songea-t-elle.
Elle se demanda si George Bush, ou d'autres, à la Maison-Blanche, exprimeraient des « regrets » pour son décès « accidentel », celui d'une citoyenne américaine. À moins que sa vie ne se termine dans la foulée de simples « dommages collatéraux ».
Une unique goutte de transpiration coula du front à la joue du soldat. Brusquement, il cilla. Le regard qu'elle fixait sur lui le gênait. Il avait déjà tué, mais jamais en regardant sa victime dans les yeux. Amal le remarqua, perçut son trouble pendant que le carnage faisait rage autour d'eux.
C'est étrange, songea-t-elle encore, je n'ai pas peur de la mort. Peut-être parce que, en voyant le soldat ciller, elle savait qu'elle vivrait.
Se sentant renaître, elle ferma les yeux, l'acier froid toujours pressé sur son front. Ses souvenirs la tiraient vers un passé lointain, très lointain, dans un pays natal qu'elle n'avait pas connu." ("Les matins de Jénine", Buchet/Chastel, Meta-Editions, 2008)
L’une des grandes forces du roman réside dans sa capacité à humaniser un conflit souvent perçu à travers des grilles politiques abstraites. En racontant l’histoire à hauteur de famille, Abulhawa rend sensibles des réalités complexes : la vie dans les camps, la perte, l’attachement à la terre, mais aussi les formes de résilience et de transmission. Le style, fluide et émotionnel, contribue à cette accessibilité et explique en partie le succès du livre auprès d’un large public, parfois comparé à "The Kite Runner" pour l’Afghanistan.
Cependant, cette force est indissociable de certaines limites. Le roman adopte un point de vue clairement situé, centré sur l’expérience palestinienne, ce qui peut entraîner une représentation partielle du conflit. Les personnages israéliens, par exemple, sont souvent moins développés, et la complexité politique est parfois simplifiée au profit de l’émotion. Par ailleurs, l’intensité dramatique — marquée par une accumulation de tragédies — peut donner au récit une dimension mélodramatique qui, pour certains lecteurs, affaiblit la nuance.
Il faut donc lire "Mornings in Jenin" pour ce qu’il est : non pas une analyse historique ou géopolitique, mais une fiction mémorielle, qui cherche à transmettre une expérience collective à travers une histoire individuelle.
NATION / ETAT - Dans le cas libanais, Hakim montre que l’“idée libanaise” se forme progressivement entre 1840 et 1920, et qu’une idéologie nationale cohérente n’émerge véritablement qu’avec la création de l’Etat du Grand Liban en 1920 ; autrement dit, au Liban, l’Etat précède en partie la consolidation nationale.
Pour la Palestine, Khalidi soutient au contraire que l’identité palestinienne moderne se construit à la fin de l’époque ottomane et sous le Mandat, donc avant qu’un Etat palestinien souverain n’existe ; on a ici une nation forte sans Etat accompli.
La Syrie occupe une troisième position : l’Etat existe, mais la société et la production littéraire y sont durablement façonnées par la centralisation autoritaire, notamment après la prise de pouvoir baassiste en 1963, ce qui infléchit fortement la manière dont le national et le social peuvent se dire.
Pour se résumer, le Liban est le cas d’un Etat à nation inachevée, la Palestine celui d’une nation sans Etat stable, et la Syrie celui d’un ةtat fort politiquement mais souvent verrouillé dans ses formes d’expression sociale et culturelle.
Cette tripartition est très utile, car elle explique pourquoi la littérature n’y joue pas le même rôle. Au Liban, elle intervient dans un espace pluraliste mais fracturé ; en Palestine, elle compense souvent l’absence d’Etat par la mémoire, le récit et la transmission ; en Syrie, elle contourne plus fréquemment la contrainte politique par l’allégorie, le témoignage, puis l’écriture de guerre et d’exil, surtout après 2011.
PLURALISME - Au Liban, la pluralité confessionnelle est institutionnalisée ; c’est sa force historique et son blocage structurel. Hakim montre bien que l’idée libanaise s’élabore dans un cadre où les références religieuses, locales et politiques restent longtemps fluides, avant leur cristallisation dans un ordre politique spécifique. En Palestine, la question n’est pas d’abord celle d’un partage institutionnel entre communautés, mais celle d’une identité nationale construite sous contrainte coloniale, puis dispersée par l’exil. En Syrie, la pluralité confessionnelle et sociale existe bien sûr, mais elle a longtemps été politiquement surcodée par l’ةtat autoritaire, ce qui rend la littérature d’autant plus importante comme lieu indirect d’expression du conflit social, des silences et des fractures.
LE RAPPORT AU TERRITOIRE - Le Liban possède un territoire étatique reconnu depuis 1920, mais l’adhésion nationale y demeure historiquement disputée. La Palestine, à l’inverse, a vu son identité moderne se renforcer alors même que l’expérience du territoire a été brisée par le Mandat, 1948, l’occupation et la diaspora ; c’est précisément pourquoi un ouvrage comme Being Palestinian est si précieux, puisqu’il montre comment la Palestine continue d’exister comme mémoire, pratique symbolique et appartenance vécue au Royaume-Uni et en Amérique du Nord. La Syrie, enfin, conserve un cadre territorial étatique, mais la guerre déclenchée à partir de 2011 a profondément transformé le rapport entre territoire, société et littérature, avec une montée des récits d’exil, de prison, de siège et de dispersion.
LE CORPUS LITTERAIRE, la fonction de la littérature. - Au Liban, elle participe souvent à penser une coexistence problématique, une histoire partagée mais disputée, et les limites du cadre confessionnel. En Palestine, elle devient volontiers un lieu de conservation de la nation — non pas seulement au sens militant, mais au sens existentiel : elle maintient le lien entre mémoire, perte, filiation et identité. En Syrie, la littérature a longtemps eu pour fonction de dire obliquement ce que le champ politique empêchait de dire directement ; après 2011, une part importante de l’écriture syrienne s’est déplacée vers le témoignage, la mémoire traumatique et la mise en récit de la destruction. Cela crée trois usages différents de l’écriture : penser la coexistence au Liban, maintenir la nation en Palestine, sauver ou déplacer la parole en Syrie ...
La société syrienne est profondément structurée par des contextes politiques successifs ...
- Empire ottoman (jusqu’en 1918): contrôle et censure des productions culturelles
- Mandat français (1920–1946) : modernisation partielle + émergence d’élites intellectuelles
- Régime baasiste (à partir de 1963) : centralisation autoritaire
- Pouvoir des Assad, Hafez al-Assad (1970–2000), Bashar al-Assad (2000–2024): contrôle strict de l’expression publique, lois sur la presse (2001), surveillance généralisée.
Conséquence majeure : une société où la parole politique est limitée, surveillée et risquée.
Une littérature façonnée par la contrainte ...
La littérature syrienne ne peut pas être comprise comme un simple reflet de la société, car elle est produite dans un environnement de censure étatique forte, des interdictions et des réécritures d’œuvres, une faible diffusion du livre. La littérature devient donc indirecte, métaphorique, et parfois publiée en exil.
Contrairement à d’autres contextes, la littérature syrienne ne reflète pas directement la société, la réalité sociale est souvent indicible publiquement, mais elle en révèle les tensions profondes.
La rupture majeure de 2011 ...
Soulèvement syrien (début de la guerre) et transformation radicale de la littérature (émergence de la littérature de guerre, des récits de prison, de l'écriture de l’exil). La littérature devient un espace de témoignage et de mémoire. La littérature en exil en est le phénomène clé : depuis les années 1980 (et surtout après 2011), de nombreux écrivains publient à Beyrouth, Paris ou Londres, la littérature syrienne devient transnationale. Elle ne correspond plus exactement à la société syrienne intérieure, mais à une expérience dispersée (exil, diaspora, guerre)
Autant la société syrienne reste marquée par la contrainte politique, la littérature va constituer quant à elle un espace de déplacement, de contournement et de révélation indirecte du réel.
"No Knives in the Kitchens of This City" (Khaled Khalifa, 2013, Lâ sakâkîna fi matâbikhi hâdhihi-l-madîna, Syrie)
Khaled Khalifa (1964–2023) est considéré comme l’un des plus grands romanciers syriens contemporains. Né près d’Alep, romancier, mais aussi scénariste, de la dictature syrienne (Baath, Assad), de la mémoire collective et de la décomposition sociale lente. Ses romans sont souvent critiques du régime, ce qui explique leur censure partielle en Syrie et leur publication fréquente à Beyrouth ou au Caire. Selon The Guardian, il est un écrivain qui a décrit l’histoire d’un pays sous autoritarisme et “chroniqué l’effondrement politique, social et culturel” de la Syrie, en racontant une famille sur plusieurs décennies : "In Praise of Hatred" explore la genèse de la violence, à travers la formation d’une subjectivité radicalisée, "Death Is Hard Work" montre son aboutissement, dans un monde où toute structure s’est effondrée. Dans les deux cas, Khalifa refuse les explications simplistes. Il ne décrit pas seulement des événements politiques, mais les effets profonds du pouvoir et de la violence sur les individus. Son œuvre s’inscrit ainsi dans une littérature de la mémoire et de la catastrophe lente, où l’histoire collective se lit à travers les corps, les familles et les silences....
"Sur le chemin de la maison, je me répétais qu’à seulement soixante-cinq ans, ma mère était morte trop jeune. Je me réjouissais secrètement, me disant qu’elle avait probablement eu dix années de sursis, elle qui se plaignait sans cesse de manquer d’oxygène. Mon oncle Nizar me raconta qu’un jour, en se réveillant, elle se mit à écrire une longue lettre à quelqu’un, peut-être un ancien amant ou encore une vieille amie avec laquelle elle aimait évoquer une époque révolue et qui n’intéressait plus personne.
Au cours des dernières années, ma mère s’était quasiment installée dans le passé. Elle refusait de croire que le Président était mort comme n’importe qui d’autre, et cela malgré les obsèques grandioses et le deuil national dont nous fûmes les témoins. La télévision avait diffusé en boucle ses photos et ses discours, interviewé des centaines de personnes qui évoquaient ses bienfaits et énuméraient ses titres avec vénération. Les yeux remplis de larmes, elles recensaient les largesses du père de la patrie, du leader des temps de guerre et de paix, du guide des Arabes, du meilleur des athlètes, du plus juste des juges et du plus grand des architectes. Certaines semblaient frustrées de ne pas pouvoir lui donner le nom de “dieu suprême”.
Ma mère disait : “La dureté et l’oppression ne meurent jamais” puis elle ajoutait : “Le sang des victimes ne fait pas mourir le tyran, c’est une porte entrebâillée qui se referme petit à petit jusqu’à étrangler l’assassin.” Elle choisissait soigneusement ses mots pour raconter ses histoires favorites, elle évoquait avec enthousiasme les robes et les parfums de ses amies militantes qu’elle décrivait comme des fleurs de cotonnier éclatantes de blancheur à l’heure du couchant. Elle s’abandonnait à chanter les louanges d’un passé resplendissant, comme pour prendre sa revanche sur sa triste vie. Elle racontait le soleil et les effluves de la terre d’antan après la première pluie, elle affirmait que tout avait changé et que nous étions malchanceux de ne pas avoir connu cette belle époque où la laitue romaine était plus tendre et les femmes plus féminines.
Après de longues heures d’assoupissement, ma mère se leva pour s’asseoir à la table branlante, à côté de Nizar, qui grommelait comme une mouche sourde. Elle lut quelques lignes d’une lettre adressée à un certain “Cher ami” dans laquelle elle disait qu’elle ne croyait plus en sa promesse d’un tango sur le pont d’un navire en croisière. Elle avait abandonné le style sibyllin de ses anciennes missives pour écrire, dans un style direct, qu’elle n’accordait aucune confiance aux hommes qui dégageaient une odeur de rat en décomposition. Elle ne craignait plus de voir son courrier tomber entre les mains d’un contrôleur du bureau de poste et déclarait, dans un dernier sursaut de courage, que désormais tout lui était indifférent. Sûre de ne jamais avoir commis de péché, elle affirmait vouloir aller vers la mort avec une énergie digne des grands rêves qu’elle s’était forgés.
Nous ne prêtions plus aucune attention à la pile de lettres poussiéreuses qui s’entassaient sur la table, écrites à l’encre de Chine, sur du papier ligné qui sentait la cannelle. Durant vingt ans, elle se l’était procuré à la papeterie de mon oncle Abdelmounem, à l’entrée du souk Bab al-Nasr. Habitué à ses visites, il n’évoquait plus avec elle les souvenirs du beau tramway. C’était le surnom qu’ils donnaient à leur enfance difficile et à leurs relations compliquées. Il lui tendait une rame de papier blanc et lui rendait son argent avant de reprendre sa place derrière son comptoir, le regard rivé sur la photo de famille aux couleurs pâlies. L’oncle n’avait d’yeux que pour son fils Yahya, au centre de la photo, les cheveux gominés et le sourire aux lèvres. Ses deux frères, Hassan et Hussein, l’entouraient de leurs bras forts et assurés, comme une preuve irréfutable de la solidarité entre les descendants de la famille.
Les derniers mois avant la mort de ma mère, Nizar était devenu familier de nos soirées. Assis sur une vieille chaise branlante, il prêtait l’oreille au délire de sa sœur lorsqu’elle sortait de sa léthargie pour lui raconter ses élucubrations, avec un air pourtant lucide, comme si elle visionnait un film invisible pour tous les autres. Elle parlait des fantômes qui pourchassaient mon frère Rachid, elle interrogeait Nizar sur la situation du pays, tout en évoquant pêle-mêle le prix des légumes du marché et les souvenirs de notre père dans cette vieille maison près de la gare de Midân Ikbès. Elle ajoutait avec amertume avoir préparé du café pour Helena et lui avoir appris à faire la confiture d’abricots.
Pour ceux qui ne les connaissaient pas, ils avaient l’air de gens normaux, un frère et une sœur, décidés à passer leur vieillesse côte à côte, bavardant, grignotant des pépins de pastèque grillés, réglant son compte au passé de leur famille qui s’agrippait encore à leurs basques. Ils passaient en revue certains de leurs anciens amis avant de se rappeler qu’ils étaient morts ou partis depuis longtemps. Puis ils se taisaient après avoir conclu que leur merveilleux passé ne leur avait apporté que du malheur.
Durant les derniers jours de ma mère, Rachid était porté disparu. Son absence était insupportable à ma mère, elle pensait à lui dans ses moments de lucidité comme dans ses moments de délire, elle affirmait qu’il n’était pas mort, qu’il allait revenir. Je me taisais, incapable d’inventer de nouveaux scénarios pour justifier son absence. Je me disais qu’elle s’était toujours bercée d’illusions et qu’il ne fallait pas la berner davantage avec des histoires montées de toutes pièces à propos de mon frère. J’étais désolé à l’idée que Rachid ne puisse faire ses adieux à notre mère et partager nos larmes. Sa présence à mes côtés m’avait manqué lors de la réception des condoléances, à la porte de la salle que mon oncle Nizar avait louée pour nous éviter la gêne de voir les gens entrer dans notre maison et, d’un seul coup d’œil, capter le malaise qui traversait notre famille..."
"No Knives in the Kitchens of This City", une fresque familiale comme métaphore nationale ..
Le roman suit une famille d’Alep sur plusieurs générations, une mère abandonnée, des enfants brisés (Sawsan, Rashid, le narrateur…), des trajectoires marquées par la frustration, le désir impossible, l'échec. Mais cette famille n’est pas seulement individuelle: elle représente la Syrie entière en décomposition. Alep, autrefois raffinée, culturelle, est une ville détruite de l’intérieur, progressivement appauvrie, dégradée, envahie par la peur. La dictature est invisible mais omniprésente, une peur diffuse, des services secrets omniprésents et une surveillance généralisée.
Une idée essentielle : ce n’est pas seulement l’Etat qui détruit, mais un système qui pénètre les consciences.
Chez Khalifa, la peur n’est presque jamais spectaculaire, il n'est pas besoin d'évoquer des arrestations visibles à chaque page ni des scènes constantes de violence directe : les personnages survivent en anticipant le danger en permanence et en se surveillant eux-mêmes. La peur devient un réflexe mental. Les personnages ne disent pas ce qu’ils pensent, évitent certains sujets et adaptent leur langage, même dans la sphère intime (famille, amour). Les personnages vivent une dissociation permanente, ce qu’ils pensent vs. ce qu’ils disent, ce qu’ils désirent vs. ce qu’ils font : la dictature produit une lente destruction des êtres, même l’amour échoue systématiquement, contaminé qu'il est par la peur ou récupéré par le pouvoir.
Une violence sans couteaux (« Pas de couteaux dans les cuisines… »), une violence sociale, psychologique, intime.
La domination ne passe pas seulement par l’ةtat : les parents surveillent les enfants, les voisins observent, la rumeur circule.C'est dire qu'une dictature efficace ne repose pas seulement sur la force, mais fonctionne en créant de l’incertitude, en rendant les règles floues, en laissant planer une menace constante. Au fond, les individus font alors le travail eux-mêmes. La peur se transmet ainsi de génération en génération, dans les comportements, dans les silences et devient culturelle.
Chez Khalifa, le pouvoir ne se contente pas de réprimer mais fabrique des subjectivités adaptées à la peur.
Dans son entretien à ArabLit, il nous explique que la période 1963-2005 a transformé les rêves des Syriens : d’un désir de bâtir un pays moderne et ouvert, ils sont passés à une société « fermée et opprimée », gouvernée par une culture de parti unique et une idéologie de flatterie. Arab News résume très bien cette atmosphère quand il évoque une Alep où « marcher dans les rues était devenu une expérience terrifiante » et où la peur est visible sur les visages. Khalifa décrit cette pénétration des consciences par la déformation des trajectoires personnelles. Sawsan passe de la séduction politique à la religiosité rigoriste ; Rashid remplace la musique d’Alep par le mawlid religieux ; la mère vit dans la honte et le regret. Ce ne sont pas chez lui de simples “destins individuels” : ce sont des vies qui montrent comment un système autoritaire pousse les êtres à se replier, à se contredire, à chercher un salut de substitution dans l’idéologie, la religion ou la nostalgie. Il montre aussi que le pouvoir agit à travers la société elle-même. Le parti, les loyautés, le regard des autres, la honte familiale, la nécessité de paraître conforme : tout cela fait du social un relais du politique. Arab News note que le roman met en scène des rues surpeuplées de partisans loyaux, prêts à punir ceux qui ne louent pas le chef. Le contrôle n’est donc pas seulement policier ; il devient moral, voisinage, famille, réputation. C’est ainsi que la tyrannie “pénètre les consciences” : elle n’a plus besoin d’être toujours visible, parce que chacun apprend à l’héberger en lui.
Pourquoi ce phénomène ? D’abord à cause de la durée.
Khalifa insiste sur le fait que ces décennies ont façonné la Syrie de sa génération. Un régime installé sur quarante ans n’impose pas seulement des règles ; il produit des habitudes mentales. ہ force de vivre dans un espace fermé, les individus cessent d’imaginer des alternatives réalistes. La peur devient normale, puis presque naturelle. Ensuite parce que, pour Khalifa, la dictature détruit aussi la mémoire profonde des villes et des êtres. Dans l’entretien à Ahram Online, il explique qu’un des grands crimes des régimes arabes est d’avoir « volé et détruit cette mémoire profonde ». Quand la mémoire d’une ville comme Alep est abîmée, ce ne sont pas seulement les bâtiments qui disparaissent : les habitants perdent leurs repères, leurs rêves, leur continuité intérieure. Il dit aussi qu’« quand un lieu est détruit, il ne devient pas seul ruiné ; il ruine aussi ses habitants ».
C’est essentiel : la tyrannie s’installe dans les consciences parce qu’elle détruit les cadres symboliques qui permettaient de résister.
Enfin, Khalifa suggère que la dictature prospère sur une fermeture de l’horizon. Quand toutes les voies de réforme sont bloquées, quand l’espace public est vidé, quand l’art, l’amour ou la musique ne survivent que par poches fragiles, les individus n’ont plus qu’à composer avec le pouvoir ou à se réfugier dans des substituts. C’est pour cela que son roman est si sombre : il ne montre pas seulement la violence d’un Etat, mais la manière dont cette violence finit par devenir un climat moral et psychique.
"Ma mère considérait que, tant qu’elle pouvait ouvrir la fenêtre de la maison pour contempler le coucher du soleil sur les champs de laitues et apercevoir le mûrier au loin, tout allait pour le mieux. Elle interrogeait notre directeur d’école sur nos résultats scolaires et était rassurée pour notre avenir, qui s’annonçait radieux. L’odeur des ruelles de Midân Ikbès avait disparu et nous oublierions à coup sûr celle des huiles, des carburants et des graisses de train, tant ma mère prenait soin de tout asperger de parfums et de détergents. Elle se félicitait de sa décision d’avoir fait construire sa maison au milieu des vergers proches du centre-ville, enveloppée par un calme qu’elle appréciait et considérait comme un luxe.
La page de notre père était bel et bien tournée, nous ne l’évoquions plus du tout et n’attendions plus de lettre de sa part. Nous étions fiers de dire qu’il vivait aux ةtats-Unis et nous ne manquions jamais d’ajouter qu’il viendrait nous chercher une fois notre baccalauréat en poche. Mes camarades de classe me regardaient avec un air de suspicion, cherchant à s’imaginer la distance qui nous séparait de l’Amérique. Ma mère ne s’insurgeait plus de mon léger accent provincial de Midân Ikbès. M’abandonnant à mon sort, elle répétait à qui voulait l’entendre que la ville ne tarderait pas à me conquérir et à vaincre le campagnard qui veillait en moi. Elle ignorait combien j’aimais le son des mots dans la bouche des campagnards, l’étendue des champs de blé et les plaines d’oliviers et de grenadiers. Jamais je n’oublierai le bonheur de flâner sous leur ombre avec les enfants des cheminots de la gare de Midân Ikbès, quand nous passions des heures à contempler le pont de pierre et les trains avancer à travers les champs. Nous faisions signe aux gardes-frontières turcs dans leurs guérites, nous leur lancions des grappes de raisin et des graines de grenade, bafouillant en langue kurde – dont j’avais appris quelques mots – que nous étions les habitants de la gare et que, une fois grands, nous leur ferions face, de l’autre côté de la frontière, en uniforme militaire. Eux s’étaient contentés de pointer leurs fusils vers nous lorsque notre groupe avait grossi sous la férule d’Azad, le jeune berger qui nous racontait des histoires abracadabrantes sur ses transgressions quotidiennes de la frontière. Il nous distribuait des noisettes de contrebande pour nous faire croire que sa vie était à la fois ici et là-bas. Il nous confiait que plus tard il épouserait Barihane, sa bien-aimée turque qui l’attendait chaque jeudi du côté turc de la gare. Il ajoutait fièrement qu’elle était la fille d’un célèbre ingénieur ferroviaire qui attendait d’un jour à l’autre sa nomination à la tête de toutes les gares de Turquie.
Le chevrier avait toujours de quoi nous surprendre, avec ses talons crevassés, ses pieds nus, sa carrure énorme malgré son jeune âge, et sa voix magnifique quand il chantait des chansons kurdes que nous répétions par cœur en essayant d’en comprendre le sens.
Je me souviens encore de cet ami d’enfance qui empestait l’odeur de chèvre. Dix ans après l’avoir perdu de vue, je l’ai rencontré au restaurant Kilikia, près de chez nous. Il sirotait de l’arak en compagnie d’un vieillard aux sourcils épais à qui il vantait les avantages du tabac de contrebande. Je me précipitai pour le saluer. Il ne semblait pas se souvenir de moi mais paraissait plutôt heureux de serrer la main d’un jeune homme à la chemise élégante et aux cheveux coupés à la mode. Je lui parlai du jour où il nous avait conduits de l’autre côté de la frontière. Nous nous étions égarés dans les champs de haricots et de cornes grecques, les soldats turcs avaient surgi et nous avaient menacés de leurs fusils, mais, en fin de compte, ils s’étaient contentés de nous tirer les oreilles et de nous renvoyer vers chez nous. Ils avaient donné à Azad quelques coups de crosse de fusil après qu’il avait tenté de résister et qu’il les avait insultés en kurde. Longtemps nous avons cru à ses histoires et à son amour malheureux pour Barihane, la fille de l’ingénieur turc.
Azad se mit à rire, je vis ses dents jaunes. Il m’embrassa avec effusion et me présenta le vieillard qui l’accompagnait, en disant avec emphase : “Mon oncle, Hamed Badrakhane, le grand poète des Kurdes.” Puis il ajouta : “Il était l’ami de Nazim Hikmet en prison.”
Le sexagénaire semblait comme un oiseau en cage devant l’exubérance d’Azad. Ce dernier poussa vers moi une chaise et me proposa de m’installer du côté de la fenêtre. Je me contentai de dire quelques paroles mesurées et lui tendis un papier avec le numéro de téléphone de la maison, il le plia et le glissa fièrement dans la poche de son large pantalon avant de m’embrasser avec outrance en me recommandant de saluer ma famille de sa part, et promettant de nous rendre visite dès qu’il reviendrait à Alep.
L’image d’Azad adulte n’était pas si différente de son image d’enfant. Je me souvenais bien de lui, comme tous les gosses des employés de la gare de Midân Ikbès et comme toutes les femmes qui lui achetaient du fromage frais, dont le goût fort et l’odeur avaient persisté sur ma langue et dans mon nez.
ہ l’époque, ma mère appréciait la saveur de son fromage, mais elle n’aimait pas trop qu’un campagnard, kurde de surcroît, fasse partie de mes amis. Aussi prétendait-elle avoir oublié tout ce qui concernait cette lointaine période, qui la voyait s’esquiver pour ne pas avoir à recevoir ses amies, les paysannes de Midân Ikbès, avec lesquelles elle bavardait souvent sur le seuil de la maison et qui auraient voulu obtenir sa nouvelle adresse. Elle s’était dérobée avec légèreté, comme si elle jetait par la fenêtre la tête d’un chat dévoré par les vers, avec la détermination de quelqu’un qui sectionne son propre doigt pour ne pas se rappeler un passé douloureux. Elle rejeta allègrement les dix années vécues dans ce village frontalier qui dégageait des relents de pauvreté et dont on pouvait prévoir le sombre destin de ses habitants, assiégés par des gardes-frontières et par les wagons désaffectés livrés aux araignées, ce qui faisait de l’endroit un lieu idéal pour reléguer quelques employés des chemins de fer.
Ma mère affirmait que les maisons qui proliféraient autour de la nôtre allaient bientôt disparaître et que tout rentrerait dans l’ordre. Elle n’en crut pas ses yeux en se promenant dans les champs de laitues, car les anciens propriétaires, surpris par l’avancée de la ville, s’étaient enrichis en vendant leurs terres cent fois leur valeur, laissant les plantes périr et les noyers se dessécher. Les magnifiques champs s’étaient transformés en constructions serrées les unes contre les autres, d’où s’élevait en hiver le grésillement des grillons lorsque les ruelles étroites se transformaient en marécages. En se rendant à son école, ma mère se couvrait le nez d’un mouchoir, sous les regards des nouveaux habitants qui ne connaissaient pas cette respectable enseignante.
Sa manie de tout nettoyer aux détergents transforma notre vie en enfer. ہ ses yeux, nous étions des wagons chargés de microbes qu’il fallait nettoyer avant de pénétrer dans la maison, comme si elle n’avait pas encore remarqué la crasse qui envahissait la façade en pierre ni la disparition des magnifiques gravures.
Nos retrouvailles autour du dîner n’étaient plus une occasion de rire, d’échanger des blagues et de nous moquer de la timidité de Rachid, qui se réfugiait dans les bras de Sawsan. Il évitait ma mère, prétendait ne pas l’avoir entendue lui demander de rejouer un morceau dont elle avait oublié le titre. Elle lui rappelait les occasions passées où il l’avait joué sur les scènes des associations arméniennes. Il lui répondait qu’il ne s’en souvenait pas et chuchotait à Sawsan que sa mère était une prétentieuse qui ignorait tout de la musique classique et qu’elle ferait mieux de se contenter des chansons de Sabâh et de danser dans les mariages sur des rythmes primaires. Sawsan se réjouissait des critiques adressées à notre mère, ne sachant pas si elle la détestait vraiment ou si elle la prenait en pitié.
Les amis de Sawsan qui avaient récemment adhéré au parti se vengeaient souvent de leurs anciennes condisciples plus belles qu’elles. Ainsi, le lendemain de la réunion avec un haut responsable du parti venu spécialement de la capitale, elles avaient projeté de donner une leçon à Hiba. Elles se mirent en travers de sa route en brandissant le drapeau du parti afin de l’obliger à le baiser et à le mettre sur son front avec vénération, mais elle poursuivit son chemin avec mépris. Elles l’attendirent à la sortie de l’école, lui arrachèrent son foulard, la frappèrent avec les crosses de leurs revolvers, l’appelèrent “la putain réactionnaire”, déchirèrent ses vêtements et l’abandonnèrent presque nue dans la rue. Une passante s’empressa de la couvrir de son abaya, sous les regards des autres passants, qui poursuivirent leur chemin en détournant la tête.
Hiba ne remit plus les pieds à l’école. Sawsan n’oublia jamais sa douceur et ses traits d’esprit et, en la rencontrant des années plus tard, elle constata que son ancienne amie était à présent la propriétaire de l’une des boutiques de prêt-à-porter les plus chics d’Alep, spécialisée en vêtements de luxe pour femmes voilées. Hiba fut stupéfaite de voir Sawsan habillée en femme voilée. ہ son manteau bon marché, elle comprit qu’elle n’avait pas beaucoup de moyens. Elle la conduisit gentiment vers un petit bureau coquet où trônait une magnifique table en noyer. Elle commanda pour elle un café fort, se rappelant que naguère Sawsan l’aimait ainsi. Elle ouvrit le tiroir de son bureau, y prit un petit album fermé à clé qui contenait les photos de ses anciennes camarades d’école, celles qui lui avaient lacéré les vêtements le 9 avril 1982, et dit à Sawsan : “J’attends ces putes dans ma boutique.” Elle prit dans un autre tiroir un revolver plaqué or en ajoutant : “Et ça, c’est pour me venger.” Elle ouvrit ensuite la porte de derrière qui donnait sur un grand jardin en poursuivant : “Je les enterrerai ici.”
Les dix années passées n’avaient pas fait oublier à Hiba son humiliation. Elle raconta à Sawsan que ses parents l’avaient forcée après cet événement à épouser Ziad Hayyani, le fils de l’associé de son père à la manufacture textile, le même qui l’attendait à la sortie de l’école et lui lançait des œillades passionnées par la fenêtre de sa somptueuse Mercedes.
Sawsan se souvenait avec désolation des filles dont Hiba voulait se venger et qui s’étaient récemment retrouvées dans le local du parti, écoutant d’une oreille distraite un discours insipide. Après avoir attendu en vain des questions qui ne venaient pas, l’orateur avait rassemblé ses papiers et était sorti. De dos, il avait l’air d’un vagabond qui portait un vieux costume élimé et aux couleurs défraîchies.
Les anciennes amies parachutistes qui avaient terrorisé la ville et déchiré les vêtements de Hiba étaient maintenant des femmes pauvres dont les habits empestaient les odeurs de friture. Les unes étaient à l’affût de quelques élèves du primaire qui souhaitaient des leçons particulières, alors que les autres recherchaient un travail supplémentaire pour leurs époux, afin de pouvoir régler les traites du réfrigérateur et de la machine à laver.
Je pensais avec douleur à ma vie qui avait commencé le jour du coup d’ةtat du parti. Nous menions des vies parallèles qui ne se croisaient jamais. Je comprenais bien la déception de Sawsan lorsqu’elle disait que quatre-vingt-dix pour cent des Syriens menaient une vie parallèle à celle du parti. Le pays était divisé en deux : sur une rive se trouvaient les mercenaires qui ignoraient tout des habitants de l’autre rive, où la vie se poursuivait lentement, et qui, eux, savaient tout de ce qui se passait sur la rive du régime. Sawsan se taisait ensuite, avant de développer son idée, comme si elle regrettait de donner à penser qu’elle aspirait à revenir sur notre rive. Elle semblait avoir les yeux éteints, et je commençais à craindre pour elle ses propres réactions. Je la connaissais bien, elle n’accepterait jamais de vivre comme une souris traquée, et ses paroles sur la vie parallèle et sur les deux rives n’étaient qu’une manière de renouer avec les valeurs qu’elle avait perdues...." ("Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville", 2015, Actes Sud (collection Sindbad), Rania Samara)
"In Praise of Hatred" (2006, مديح الكراهية, Madīḥ al-karāhiyya)
Khaled Khalifa plonge le lecteur dans la Syrie des années 1980, au moment où le régime autoritaire affronte violemment les mouvements islamistes.
Le roman (Eloge de la haine) adopte le point de vue d’une jeune femme issue d’un milieu conservateur d’Alep, dont la voix, à la fois intime et troublante, retrace un parcours de radicalisation progressive.
Au départ, la narratrice évolue dans un univers familial marqué par la religion, la discipline et l’enfermement des femmes. Mais cet espace clos est lui-même traversé par les tensions politiques qui déchirent le pays. ہ mesure que la répression du régime s’intensifie, la jeune femme développe une haine croissante envers l السلطة en place. Cette haine n’apparaît pas comme un surgissement brutal, mais comme le produit d’une accumulation : humiliations, injustices, peur quotidienne, et sentiment d’impuissance.
Peu à peu, la narratrice bascule dans un engagement radical, rejoignant les réseaux clandestins islamistes. Cependant, Khalifa ne propose jamais une lecture simpliste opposant un pouvoir tyrannique à une résistance légitime. Au contraire, il montre comment la violence se reproduit des deux côtés et comment l’idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse, peut dévorer les individus. La protagoniste elle-même devient prisonnière d’un système de croyances qui transforme sa souffrance en haine structurée.
Mais quel est ce système de croyances ?
Ce n’est pas une simple “idéologie islamiste” au sens réducteur. C’est un assemblage puissant de plusieurs éléments ..
- Une religiosité absolutisée, une vision du monde divisée en pur / impur, croyants / ennemis, l'idée d’une vérité unique, totale. La religion devient ici non pas une spiritualité, mais une grille totale d’interprétation.
- Une morale de la pureté et du sacrifice : rejet du compromis, valorisation dela souffrance, du renoncement, martyre. La douleur personnelle acquiert un sens, elle devient preuve de vérité.
- Une logique de la haine comme justice : la haine n’est pas vécue comme négative mais perçue comme lucidité, justice, résistance. Aimer devient suspect, haïr devient moral.
- Une intériorisation du contrôle, contrôle du corps, contrôle du désir, discipline personnelle extrême. La protagoniste s’auto-surveille, elle devient à la fois victime et gardienne du système.
Ce système est d'autant plus si puissant qu'il donne un sens à la souffrance.
La protagoniste vit frustration, enfermement, humiliation, dans et pour un système qui lui offre une réponse : « ta souffrance a un sens, elle est justifiée ». Un système qui simplifie le monde dans un contexte chaotique : tout devient lisible, amis / ennemis, bien / mal, il offre la sécurité psychologique, mais donne plus encore, une identité forte ...
La protagoniste passe de l'invisibilité (femme enfermée) à rôle actif (militante, croyante), elle existe enfin. C’est fondamental : au lieu de subir, elle agit, quand bien même cette action serait violente. Et une fois adopté, toute critique devient trahison, faiblesse, toute nuance disparaît. Khalifa se garde bien d'écrire que son personnage devient "extrémiste", mais qu'elle se construit une cohérence mentale qui la protège… en la détruisant ...
C'est toute la tragédie intérieure et le paradoxe : le système apaise, donne un sens, mais tout en enfermant, en radicalisant, en isolant. Et plus elle y croit, moins elle peut en sortir. Chez Khaled Khalifa, la radicalisation n’est pas une folie soudaine, mais une réponse logique à une situation insupportable, une réponse qui simplifie le monde au prix de sa complexité et de l’humanité elle-même.
Le système de croyances est ici si puissant parce qu’il donne sens à la douleur, offre une identité, structure le monde, transforme la faiblesse en force, mais en échange, enferme l’individu dans une vision fermée, violente et irréversible ...
"... Quelque chose que je ne savais pas décrire grandissait en moi et m’apportait un calme que je n’avais jamais connu auparavant. Après des paroxysmes d’angoisse et des peurs qui me causaient une douleur physique, après les leçons de Maryam sur la virginité et sur un corps qui devait se préparer à l’Enfer à cause de ses péchés, je sentais que je me rapprochais peu à peu d’une image lumineuse. Ses traits devenaient chaque jour plus nets pour une croyante vierge, préservée de tout homme autre que celui, licite, qui viendrait un jour. Je m’assiérais à ses côtés comme une servante obéissante et reconnaîtrais son autorité sur moi. Je le servirais comme une esclave et j’adorerais mon seigneur afin qu’il m’inspire à être une captive vertueuse.
C’était une image que Maryam avait tracée pour moi avec une précision douloureuse, citant des versets du Coran, des hadiths du Prophète et des récits de pieux musulmans qu’elle admirait jusqu’à l’obsession. Je m’asseyais en face d’elle près de la fontaine lorsque les soirées d’été devenaient agréablement fraîches, ou à ses côtés sur le canapé pendant les nuits d’hiver, ou encore accrochée à elle lors des réunions de Hajja Radia, lorsque sa voix douce répondait au rythme des tambourins et qu’elle chantait la vie de Râbi‘a al-‘Adawiyya. Une émotion intense me saisissait, ainsi que les autres femmes ; les larmes coulaient sur nos joues et nous nous balancions comme les branches fines d’un peuplier, entamant un long voyage dont les chemins s’ouvraient sur des fleuves de lait et de miel, et sur la jouissance d’une certitude absolue. Hajja Radia chantait un nashid, et le son des tambourins s’imprégnait dans mes pores.
Je volais au-dessus des villes et des maisons ; j’accomplissais mes ablutions et survolais les murs du Paradis. Je voyais les meilleurs musulmans voltiger dans leurs abayas blanches comme des mouettes au-dessus d’une mer azurée. J’étais absorbée par la douceur des sons, par les chants des femmes, par ce voyage vers la transe dont j’avais appris les secrets. Je m’élevais, lentement, graduellement, jusqu’à atteindre un sommet d’où s’étendaient devant moi de vastes plaines. Je les rejoignais, eux, les plus pieux et les plus croyants, et je voyais leurs visages heureux et souriants.
Quelle douceur s’emparait de moi, me purifiait, me dépouillait, me rendait captive de ce long rêve qui cherchait à me séduire toute ma vie ? Le Prophète apparut de loin, vêtu d’une abaya d’un blanc immaculé, marchant sur l’eau dans une méditation silencieuse. Il s’approcha et je reculai. Je le vis tendre les bras vers moi, entouré d’oiseaux colorés dont le chant rappelait celui de cloches d’or. Le Prophète venait… ses pas éclaboussaient l’eau… je reculai encore… je m’assis en tailleur, attendant son arrivée glorieuse… j’entendis sa voix douce, dont l’écho m’engloutit :
« Approche, ma fille, ô croyante. »
Je m’approchai — et il s’envola.
Maryam me dit avec joie :
— « Voilà les portes du Paradis. »
Je lui répondis :
— « Mais il volait ! »
— « Oui, il s’est élevé vers le ciel. »
Maryam me bénit. Des larmes coulaient de ses yeux lorsqu’elle me conseilla :
— « Garde tes secrets. »
Je suivis ce conseil et commençai à cacher mes secrets. J’évitais les longues conversations avec Safaa ; je ne pouvais croiser son regard sans ressentir le désir de tout lui avouer.
Safaa me mit en garde contre le fait de me plonger trop profondément dans les transes de Hajja Radia, sans vraiment expliquer ce qu’elle voulait dire. Elle entrait la nuit dans ma chambre, s’allongeait sur le lit, prenait un livre, puis le reposait aussitôt. Elle semblait distraite, le regard fixé au plafond, son corps détendu. Puis, maudissant le silence et le renoncement, elle sortait dans la cour et s’asseyait sur la grande chaise en osier près du bassin, attendant quelque chose.
Parfois, le matin, elle sortait seule rendre visite à sa sœur Marwa. J’entendais ses disputes violentes avec Maryam, qui refusait de la laisser sortir seule, l’accusant d’immoralité. Safaa répondait durement, laissant tomber son voile sur son visage en quittant la maison. Maryam s’habillait à la hâte et partait à sa poursuite, bientôt rejointe par Radwan l’aveugle. La scène était familière aux habitants de Jalloum : mes tantes vêtues de noir, cachant la blancheur de leurs corps jusqu’au bout de leurs doigts, et Radwan marchant devant, silencieux. Personne ne voyait les larmes de Safaa sous son voile.
Je restais seule dans la maison morne.
Une curiosité intense me poussait à explorer les lieux, à examiner mon visage et les détails de mon corps misérable. Je détestais mes seins naissants, semblables à des bois de cerf ; je souhaitais qu’ils ne ressortent pas autant. Je me demandais : comment le corps meurt-il ? Comment meurent les désirs ?
Je cherchais la voie lumineuse menant à l’eau où Râbi‘a cherchait le visage de Dieu. Je tendais la main vers elle. Elle me prit la main. Un frisson me traversa. Les eaux immobiles commencèrent à bouger. Je lui demandai de me purifier et de me laisser seule sur le rivage de Dieu.
Des tambourins lointains se rapprochaient. Des visages fantomatiques apparaissaient. Le désir montait en moi comme une sève. Nous avancions parmi des chevaux noirs, des chants, des rythmes. ہ la fin, l’espace se resserra et je ne pus passer. Râbi‘a, elle, passa aisément. Elle se retourna, me sourit, puis disparut vers une étendue infinie d’eau.
Je restai seule.
Tout était silencieux.
Mon grand-père me prit la main, mes tantes marchaient derrière nous. Nous rentrâmes dans la maison. J’étais certaine que Râbi‘a ne reviendrait jamais me chercher.
Je me sentais épuisée. Je me couchai et m’endormis profondément.
Je fus réveillée par les cris de mes tantes. Marwa pleurait. Elle ne supportait plus son mari, qui la battait. Elle montra son dos couvert d’ecchymoses. Selim promit d’intervenir. Bakr jura de tuer l’homme.
Et moi, je restais hantée par ces marques, comme une terre brûlée ..."
L’un des aspects les plus frappants du roman est son articulation entre le politique et l’intime. Le corps féminin, constamment surveillé et contraint, devient un lieu où se rejouent les tensions du monde extérieur. L’enfermement domestique fait écho à l’enfermement politique, et la quête de pureté religieuse devient une réponse à un monde vécu comme corrompu.
Ainsi, "In Praise of Hatred" n’est pas seulement un roman sur la Syrie des années 1980 : c’est une réflexion profonde sur la fabrication de la violence. Khalifa y montre que la haine n’est pas une essence, mais une construction lente, nourrie par un contexte historique, social et psychologique. En ce sens, le roman éclaire les racines des conflits contemporains en révélant leurs dimensions intérieures.
"Death Is Hard Work" (2016, الموت عمل شاق, al-mawt ʿamal shāqq)
Publié une décennie plus tard, un roman qui se situe dans une Syrie ravagée par la guerre. Le roman suit trois frères et sœurs — Bolbol, Hussein et Fatima — chargés de transporter le corps de leur père depuis Damas jusqu’à son village natal, conformément à son dernier souhait. Ce qui pourrait être un simple récit de deuil se transforme rapidement en une traversée cauchemardesque d’un pays en ruines. Le trajet est semé d’obstacles absurdes et violents : checkpoints militaires, contrôles arbitraires, corruption, milices rivales. ہ chaque étape, les personnages doivent négocier, mentir ou se soumettre pour avancer. Pendant ce temps, le corps du père se décompose lentement dans la chaleur, imposant une urgence macabre à leur périple.
Mais le véritable sujet du roman dépasse ce simple voyage. ہ travers cette odyssée funèbre, Khalifa propose une allégorie saisissante de la Syrie contemporaine. Le cadavre devient le symbole d’un pays dont les structures sociales et politiques se sont effondrées. L’impossibilité d’enterrer dignement le père reflète l’impossibilité de donner un sens à la mort dans un contexte de violence généralisée.
Le roman se distingue aussi par son atmosphère d’absurde. Les règles semblent arbitraires, les autorités incohérentes, et la logique administrative se transforme en piège. Cette dimension rappelle l’univers kafkaïen : les personnages sont pris dans un système qui les dépasse, où chaque tentative d’action produit de nouvelles entraves.
Parallèlement, Khalifa explore les relations entre les trois protagonistes. Leur voyage ravive des tensions anciennes, des rancœurs et des incompréhensions. La famille, loin d’être un refuge, apparaît comme un espace fragmenté, à l’image de la société syrienne elle-même. Le deuil devient alors double : celui du père, mais aussi celui d’un monde disparu.
Ainsi, "Death Is Hard Work" est un roman sur l’impossibilité : impossibilité de circuler librement, de faire son deuil, de maintenir des liens humains dans un univers désintégré. En transformant un rite funéraire en parcours chaotique, Khalifa montre que la guerre ne détruit pas seulement les vies, mais aussi les structures symboliques qui donnent sens à l’existence.
"Deux heures avant sa mort, Abdellatif al-Sâlim regarda son fils droit dans les yeux, comme pour lui arracher une promesse solennelle, et avec le peu de force qui lui restait, il lui rappela son vœu d’être enterré dans le cimetière du village de ‘Anâbiyya. Longtemps après, ses os iraient reposer près des cendres de sa sœur Leila, dit-il. Il faillit ajouter : près de son odeur, mais il n’était pas sûr que les morts conservent leur odeur propre, quarante ans après. Il considéra ces quelques mots comme son ultime testament, prenant soin de n’y ajouter aucune autre parole qui pût en rendre l’interprétation ambiguë. Pendant les dernières heures qu’il lui restait à vivre, il décida de se taire. Il ferma les yeux, faisant abstraction des personnes qui l’entouraient, et sombra dans sa solitude, le sourire aux lèvres. Il se remémora le visage de Nevin, son sourire, son odeur, son corps nu enveloppé dans une ‘abâya noire, tentant de s’envoler comme un papillon. Il se souvint qu’à cet instant-là ses yeux s’étaient mis à briller, son cœur à battre fort et ses genoux à trembler. Il l’avait portée jusqu’au lit, l’avait embrassée avec effusion et, avant de se repasser tous les instants de la nuit des secrets éternels, ainsi l’avaient-ils dénommée, il mourut. Dans un instant de courage rare, bien qu’ému par les paroles d’adieu de son père et par ses yeux sombres et tristes, Boulboul fit preuve d’aplomb et ne céda pas à la peur. Il promit à son père d’exécuter son testament qui, tout en étant simple et clairement énoncé, n’en constituait pas moins pour lui une lourde tâche. Rien de plus normal pour un homme dans un état en tout point lamentable, qui sait qu’il va mourir dans quelques heures, de faire preuve de faiblesse et d’émettre des désirs difficiles à réaliser, tout comme il est normal pour un homme sensible comme Boulboul de ne pas le décevoir. Le dernier instant est toujours sentimental, un moment généralement non propice à la réflexion ou aux échanges rationnels. Le temps y est condensé. Faire la paix avec son passé, régler des contentieux nécessite du calme et une longue réflexion, dont sont incapables ceux qui sont à quelques instants de la mort. Ils se débarrassent rapidement de leurs fardeaux, et s’en vont traverser l’isthme pour rejoindre l’autre rivage, là où le temps n’a plus de valeur...."
(ACTES SUD, 2018, pour la traduction française, "La mort est une corvée", traduit de l’arabe (Syrie) par Samia Naïm)
