Realismo Mágico - Gabriel Garcia Marquez (1927-2014), "La hojarasca" (Des Feuilles dans la bourrasque, 1955), "El coronel no tiene quien le escriba" (1961, Pas de lettre pour le Colonel), "La mala hora" (1962), "Cien anos de soledad" (Cent Ans de solitude, 1967), "La increíble y triste historia de la cándida Eréndira y su abuela desalmada" (1972, L'incroyable et Triste histoire de la candide Erendida et de sa grand-mère diabolique), "El otoño del patriarca" (1975, L'Automne du patriarche), "Crónica de una muerte anunciada" (1981, Chronique d'une mort annoncée), "El amor en los tiempos del cólera (1985, L'Amour aux temps du choléra), "El General en su laberinto" (1989, Le Général dans son labyrinthe) - .... ...

Last update: 03/11/2017


Gabriel Garcia Marquez, tout comme Julio Cortazar ou Mario Vargas Llosa, s'inscrit dans cette mouvance des années 1960 qui réveille la créativité littéraire du continent latino-américain : le voici puisant dans la fusion des cultures précolombienne, européenne et africaine les élements d'une fabuleuse métaphore de l'histoire de la Colombie, de son continent, de l'humanité. Et si Gabriel Garcia Marquez entendait effacer toutes lignes de démarcation entre réel et fantastique, c'est bien parce que cette barrière n'existe pas dans le monde qu'il entend évoquer...

Récit de solitude étrange et émouvant, reconnu comme le meilleur roman de García Márquez, "Cent Ans de solitude" est l'histoire d'une bourgade colombienne fictive, Macondo, - inspirée de la petite ville d'Aractaca où l'auteur a grandi -, et de l'essor et du déclin de ses fondateurs, les Buendía. Décrits à travers des cycles temporels, les personnages héritent de leur famille leur nom et leur caractère selon des motifs qui se répètent. José Arcadia Buendía, l'intrépide et charismatique fondateur de Macondo, finit par perdre la tête et par errer à la lisière du village. Macondo lutte contre I'insomnie, la guerre et la pluie. Des mystères surgissent de nulle part, le temps y est à la fois linéaire et circulaire, on y retrouve des faits historiques, entre 1850 et 1950, des guerres civiles qui ont secoué la Colombie, l'arrivée du chemin de fer, la grève réprimée par la United Fruit Company, en 1928, mais tout autant des cycles de catastrophes, personnelles, mythologiques ou environnementales. Cette saga, d'un pittoresque captivant, est aussi une allégorie politique et sociale - parfois jugée trop surréaliste pour être plausible, - à la mort de José Arcadio Buendia, il pleut une telle quantité de fleurs qu'on les doit les dégager avec pelles et rateaux; lorsque Aureliano Babilonia parvient à lire les parchemins de Melquiades, il se met à déchiffrer l'instant qu'il est en train de vivre -, mais parfois aussi plus réelle que n'importe quel réalisme convenu. C'est une oeuvre de référence de ce qu'on appelle le "réalisme magique", le roman abrite un sens de l'étrange, du fantastique et de I'incroyable.

Le fait sociopolitique le plus marquant est le massacre par l'armée de plusieurs milliers de travailleurs en grève, dont les cadavres semblent avoir été empilés dans des trains de marchandises avant d'être jetés à la mer. Derrière le rideau de fumée de la version officielle, le massacre se transforme en cauchemar perdu dans le brouillard de la loi martiale. L'hístoire vraie des disparus se pare d'un caractère réel plus étrange que n'importe quelle fiction conventionnelle; il est nécessaire de recourir à la fiction si l'on veut exposer la vérité. Tandis que l'on peut lire ce roman comme une histoire alternative, non officielle, le récit inventif met en relief sensualité, amour, intimité et diverses sortes de privation...

 


« La vie n’est pas ce que l’on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient. »

Cette phrase pourrait résumer toute l'œuvre de Gabriel García Márquez (1927-2014), écrivain colombien qui transforma la mémoire de son enfance caraïbe en l'une des plus puissantes mythologies de la littérature moderne. Avec lui, l'Amérique latine cesse d'être une périphérie exotique pour devenir le centre d'un univers romanesque où se mêlent histoire, légende, politique et poésie.

* Le maître du réalisme magique

S'il n'a pas inventé le réalisme magique, García Márquez lui a donné sa forme la plus accomplie. Dans ses récits, le surnaturel est accueilli avec le même naturel que les événements les plus ordinaires. Dans "Cent ans de solitude", des fantômes conversent avec les vivants, une jeune femme s'élève dans le ciel en pliant des draps, la pluie tombe pendant près de cinq années sans interruption. Rien n'est présenté comme extraordinaire. Le merveilleux fait partie du réel. Cette fusion entre mythe, croyances populaires et réalité historique traduit une vision du monde profondément latino-américaine, où l'imagination n'est pas l'opposé de la vérité mais l'une de ses formes.

* La mémoire contre l'oubli

Toute l'œuvre de García Márquez est hantée par le passé. Les morts continuent de vivre parmi les vivants, les souvenirs ressurgissent sans cesse et les générations répètent les mêmes erreurs. Chez lui, le temps n'avance pas en ligne droite : il tourne en cercle. Les mêmes noms, les mêmes passions et les mêmes tragédies reviennent de génération en génération. Cette conception cyclique du temps donne à ses romans la dimension d'une légende universelle.

* Macondo, le village-monde

Inspiré de son enfance à Aracataca, Macondo est sans doute l'un des lieux imaginaires les plus célèbres de la littérature. À la fois village colombien, métaphore de l'Amérique latine et miroir de l'humanité tout entière, il devient le théâtre de guerres, d'amours, de miracles, de catastrophes et de révolutions. Comme le Yoknapatawpha de Faulkner, Macondo constitue un territoire fictif capable de contenir l'histoire d'un continent.

* Une épopée politique

Derrière les prodiges et les légendes se cache une lecture lucide de l'histoire latino-américaine. Guerres civiles, dictatures, compagnies bananières, corruption et violences sociales traversent toute son œuvre. Le massacre des ouvriers de la compagnie bananière dans "Cent ans de solitude" s'inspire directement d'un épisode tragique de l'histoire colombienne. Chez García Márquez, le mythe n'efface jamais l'histoire : il la rend plus visible.

* La solitude comme destin

Du colonel de "Pas de lettre pour le colonel" au dictateur de "L'Automne du patriarche", de Florentino Ariza dans "L'Amour aux temps du choléra" à la lignée entière des Buendía, ses personnages sont marqués par une solitude fondamentale. Solitude du pouvoir, de l'amour, de l'attente ou de la mémoire : elle constitue le véritable fil conducteur de son œuvre.

* Une prose d'envoûtement

Peu d'écrivains ont su créer une écriture aussi immédiatement reconnaissable. Les longues phrases sinueuses, les accumulations foisonnantes, les odeurs de fruits trop mûrs, la chaleur étouffante des tropiques, les couleurs éclatantes des Caraïbes composent un univers sensoriel d'une extraordinaire densité. Le lecteur n'observe pas le monde de García Márquez : il y pénètre.

* Un héritage universel

Couronné par le prix Nobel de littérature en 1982, García Márquez a profondément renouvelé le roman contemporain. Son influence s'étend bien au-delà de l'Amérique latine et se retrouve chez des écrivains comme Salman Rushdie, Toni Morrison ou Isabel Allende. Son œuvre demeure aujourd'hui l'une des plus ambitieuses tentatives pour raconter à la fois l'histoire d'une famille, d'un continent et de la condition humaine.

En faisant coexister le quotidien et le merveilleux, la chronique historique et la légende, García Márquez a créé un monde où les frontières entre mémoire, rêve et réalité s'effacent. Son génie fut de montrer que les mythes ne sont pas l'opposé de l'histoire : ils en constituent souvent la vérité la plus profonde.


"Bon voyage, Monsieur le Président" (Buen viaje, señor presidente), première des douze nouvelles réunies dans le recueil  "Doce cuentos peregrinos" (Douze contes vagabonds, 1992), illustre une facette plus intimiste de Gabriel García Márquez, éloignée du souffle épique de "Cent ans de solitude". 

Toutes les histoires du recueil ont pour cadre l'Europe et mettent en scène des personnages latino-américains confrontés à l'exil, à la solitude ou au déracinement. Derrière cette apparente diversité se dessine une même interrogation : que devient l'identité latino-américaine lorsqu'elle est transplantée sur le Vieux Continent ?

L'ancien président d'un pays caribéen, réfugié à Genève où il vient consulter un médecin, découvre que la vieillesse et la maladie ont définitivement remplacé les fastes du pouvoir. Dès les premières lignes, García Márquez installe une atmosphère d'une profonde mélancolie ...

« Il était assis sur un banc de bois, à l’ombre des feuilles jaunes du parc solitaire, plongé dans la contemplation des cygnes poussiéreux, les deux mains appuyées sur le pommeau d’argent de sa canne, et songeant à la mort. Lors de son premier séjour à Genève le lac était diaphane et serein, les mouettes, paisibles, venaient picorer dans sa main, et les filles de joie paraissaient des sylphides de six heures du soir avec leurs volants d’organdi et leurs ombrelles en soie. À présent, aussi loin que portait sa vue, la seule femme accessible était une marchande de fleurs sur le quai désert. Il lui en coûtait de croire que le temps avait pu faire de pareils ravages dans sa vie comme dans le monde.

Il n’était qu’un inconnu de plus dans la ville des inconnus célèbres. Il portait le costume bleu marine à rayures blanches, le gilet de brocart et le chapeau dur des magistrats à la retraite. Il avait la moustache altière des mousquetaires, une chevelure bleutée et fournie aux ondulations romantiques, des mains de harpiste avec à l’annulaire gauche une alliance de veuf, et des yeux pétillants. Seule la fatigue de la peau trahissait son état de santé. Même ainsi, à soixante-treize ans, il conservait l’élégance du grand monde. Ce matin-là, pourtant, il se sentait à l’abri de toute vanité. Les années de gloire et de pouvoir étaient demeurées à jamais en arrière, et seules lui restaient celles de la mort... »

Sous les apparences d'un récit consacré à un ancien chef d'État, García Márquez compose avant tout une méditation sur la fragilité du pouvoir, l'exil et la condition humaine. Le président déchu découvre, loin de son pays, qu'il n'est plus qu'un homme vieillissant parmi d'autres étrangers. Genève, ville neutre et cosmopolite, devient le théâtre d'une dépossession progressive : les honneurs politiques n'y ont plus cours, seuls subsistent la maladie, la mémoire et l'attente de la mort. Pourtant, cette méditation est contrebalancée par la rencontre avec un modeste chauffeur d'ambulance et son épouse, dont la générosité rappelle que la solidarité humaine possède davantage de valeur que toutes les distinctions officielles.

L'origine même de ces récits éclaire leur tonalité. Dans le prologue du recueil, García Márquez raconte qu'ils sont nés d'un rêve récurrent qui l'accompagna pendant près de vingt ans : « La toute première idée m’est venue au début des années soixante-dix, à la suite d’un rêve lumineux. Je vivais depuis cinq ans à Barcelone et, dans mon rêve, j’assistais à mes propres funérailles, à pied, en compagnie d’un groupe d’amis vêtus de grand deuil, dans une ambiance de fête. Nous semblions tous heureux d’être ensemble, et moi plus que quiconque à cause de cette merveilleuse occasion que me donnait la mort d’être avec mes amis latino-américains, mes plus vieux et mes plus chers amis, ceux-là mêmes que je n’avais pas vus depuis si longtemps. À la fin de la cérémonie, lorsqu’ils commencèrent à partir, je voulus les suivre mais l’un d’eux me signifia avec une sévérité sans appel que pour moi la fête était finie. "Tu es le seul qui ne peut partir", me dit-il. Alors je compris que mourir c’est ne plus jamais revoir ses amis. Je ne sais pourquoi j’ai interprété ce rêve exemplaire comme une prise de conscience de mon identité, et pensé que c’était là un point de départ intéressant pour écrire sur les étranges événements dont les Latino-Américains sont en Europe les protagonistes. »

Ce rêve fondateur donne sa clé au recueil tout entier. Les « contes vagabonds » ne sont pas de simples histoires d'émigration : ils explorent la nostalgie, la mémoire, l'éloignement et cette étrange sensation d'être étranger partout, y compris à soi-même. Le merveilleux, si présent dans les œuvres antérieures, s'efface ici devant un réalisme d'une grande délicatesse psychologique, où l'Europe apparaît comme un miroir révélant la véritable identité des personnages. Avec "Doce cuentos peregrinos", García Márquez démontre une nouvelle fois que l'extraordinaire peut naître non seulement des prodiges de Macondo, mais aussi de la solitude des exilés et de la discrète grandeur des existences ordinaires.


Gabriel Garcia Marquez (1927-2014)

Figure majeure de la littérature mondiale du XXe siècle et prix Nobel de littérature en 1982, Gabriel García Márquez naît à Aracataca, petite ville de la côte caraïbe colombienne qui servira de modèle à Macondo, l'un des lieux mythiques de la littérature universelle. Élevé principalement par ses grands-parents maternels, il grandit dans un univers où cohabitent les récits de guerre, les légendes populaires, les superstitions et les souvenirs familiaux. Son grand-père, le colonel Nicolás Márquez, ancien combattant des guerres civiles colombiennes, lui transmet le sens de l'histoire et de la politique, tandis que sa grand-mère lui raconte les événements les plus extraordinaires avec un naturel déconcertant. García Márquez dira souvent que toute son œuvre est née de cette alliance entre mémoire historique et imagination populaire.

La mort de son grand-père en 1936 constitue pour lui une rupture fondamentale. Toute sa vie, il tentera de retrouver par l'écriture le monde disparu de son enfance. Après des études de droit rapidement abandonnées, il devient journaliste à Barranquilla, Carthagène puis Bogotá. Il découvre alors les grands romanciers nord-américains — William Faulkner, Ernest Hemingway, John Dos Passos — mais aussi Franz Kafka, dont la lecture de La Métamorphose lui révèle qu'il est possible de raconter l'extraordinaire comme une évidence quotidienne.

 

Ses premiers livres élaborent progressivement la géographie imaginaire de Macondo : "Ojos de perro azul" (1950, Des yeux de chien bleu), "La Hojarasca" (1955, Des feuilles dans la bourrasque), "El coronel no tiene quien le escriba" (1961, Pas de lettre pour le colonel) ou encore "Los funerales de la Mamá Grande" (1962, Les Funérailles de la Grande Mémé). Tous explorent déjà la solitude, la violence politique, la mémoire familiale et la décadence des sociétés latino-américaines.

Le contexte dans lequel il écrit "Cien años de soledad" (1967, Cent ans de solitude) est particulièrement important. Durant les années 1950 et 1960, l'Amérique latine traverse une période de profondes transformations : révolutions, coups d'État militaires, modernisation accélérée, interventionnisme américain et montée des mouvements révolutionnaires. La victoire de la Révolution cubaine nourrit l'espoir d'une émancipation continentale tandis que les inégalités sociales demeurent considérables. García Márquez vit alors entre Bogotá, Paris, Caracas et Mexico, souvent dans des conditions matérielles précaires.

 

C'est à Mexico, en 1965, qu'il connaît l'illumination littéraire qu'il évoquera souvent : alors qu'il conduit sa famille vers Acapulco, il trouve soudain le ton qu'il cherchait depuis vingt ans pour raconter l'histoire des Buendía. Il fait demi-tour, s'enferme pendant près de dix-huit mois et rédige Cent ans de solitude tandis que sa femme Mercedes Barcha assure seule la survie du foyer. Le roman paraît en 1967 chez l'éditeur argentin Sudamericana et devient immédiatement un phénomène mondial. À travers l'histoire de Macondo et de la famille Buendía, García Márquez propose une vaste fresque de l'Amérique latine : conquête, guerres civiles, impérialisme économique, dictatures, violence politique et quête incessante d'identité. Le livre devient l'œuvre emblématique du « réalisme magique », même si son auteur préférait y voir une représentation fidèle de la réalité latino-américaine.

 

Le succès de "Cent ans de solitude" coïncide avec l'apogée du « Boom latino-américain », mouvement qui réunit des écrivains tels que Julio Cortázar, Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes ou José Donoso. Installé à Barcelone entre 1967 et 1975, García Márquez devient l'une des figures centrales de cette extraordinaire effervescence littéraire.

Durant cette période paraissent "La increíble y triste historia de la cándida Eréndira y de su abuela desalmada" (1972, L'Incroyable et triste histoire de la candide Eréndira et de sa grand-mère diabolique) puis "El otoño del patriarca" (1975, L'Automne du patriarche), méditation monumentale sur le pouvoir absolu inspirée des dictatures latino-américaines du XXe siècle. Suivent "Crónica de una muerte anunciada" (1981, Chronique d'une mort annoncée), "El amor en los tiempos del cólera" (1985, L'Amour aux temps du choléra), "El General en su laberinto" (1989, Le Général dans son labyrinthe), consacré aux derniers jours de Simón Bolívar, puis "Del amor y otros demonios" (1994, De l'amour et autres démons).

 

Parallèlement à son activité littéraire, García Márquez demeure profondément engagé dans la vie politique latino-américaine. Ami personnel de Fidel Castro, critique constant des dictatures militaires de droite et de l'interventionnisme américain, il soutient durablement la révolution cubaine, ce qui lui vaut de nombreuses controverses, notamment après les années 1970. Cette proximité politique contribue parfois à obscurcir la réception de son œuvre dans certains milieux intellectuels occidentaux.

Au-delà des débats idéologiques, García Márquez apparaît aujourd'hui comme l'écrivain qui a donné à l'Amérique latine l'une de ses mythologies modernes les plus puissantes. À l'instar de Faulkner avec le Yoknapatawpha ou de Balzac avec la Comédie humaine, il a créé un territoire imaginaire — Macondo — devenu un symbole universel de la mémoire, du pouvoir, de l'amour et de la solitude. Son œuvre demeure l'une des tentatives les plus ambitieuses pour raconter l'histoire d'un continent à travers les destins d'une seule famille.


"La Hojarasca" (1955, Des feuilles dans la bourrasque)

Premier roman de Gabriel García Márquez et première apparition du village mythique de Macondo, "La Hojarasca" constitue l'acte de naissance de l'un des univers romanesques les plus célèbres de la littérature du XXe siècle. Publié en 1955 après plusieurs années de travail, le livre révèle déjà la plupart des thèmes qui irrigueront l'œuvre future de l'écrivain colombien : la mémoire, la solitude, la violence politique, le poids du passé et les rapports complexes entre l'individu et la communauté.

L'action se déroule en septembre 1928, dans une atmosphère lourde de chaleur et de rancœur. Trois personnages — un vieux colonel, sa fille Isabel et son petit-fils âgé d'une dizaine d'années — veillent le corps d'un médecin qui s'est pendu quelques heures auparavant. Le village tout entier souhaite que le cadavre soit abandonné à son sort. Aucun habitant ne veut participer à l'enterrement ; le maire hésite à délivrer l'autorisation d'inhumer et l'absence du prêtre renforce encore le sentiment d'abandon qui entoure le défunt.

Pourquoi une telle haine ? Des années auparavant, lors d'une nuit de troubles civils, le médecin avait refusé de porter secours à plusieurs blessés venus frapper à sa porte. Depuis lors, Macondo l'a condamné à une mort sociale. Enfermé dans son silence, coupé du monde, il est devenu une sorte de paria dont la disparition provoque davantage de satisfaction que de tristesse.

Mais derrière cette apparente unanimité se cache un mystère. Le vieux colonel, seul contre tous, s'obstine à offrir une sépulture digne à cet homme honni. Peu à peu, à travers les souvenirs croisés des trois narrateurs, le lecteur découvre l'histoire complexe du médecin, son arrivée à Macondo, sa relation avec la servante Mémé, les soupçons qui l'entourent et, surtout, la promesse secrète qui le lie au colonel. Le roman progresse ainsi par fragments de mémoire, selon une technique narrative inspirée notamment de William Faulkner, dont García Márquez admirait profondément l'œuvre.

Le titre lui-même possède une portée symbolique essentielle. En Colombie, la "hojarasca" désigne les feuilles mortes emportées par le vent, mais aussi, dans le roman, la foule d'aventuriers, de commerçants, de travailleurs et d'opportunistes attirés à Macondo par l'arrivée de la compagnie bananière. Cette prospérité soudaine bouleverse l'équilibre du village avant de laisser derrière elle ruines, désillusions et ressentiment. On voit déjà se dessiner en arrière-plan l'événement historique qui jouera un rôle central dans Cent ans de solitude : le massacre des ouvriers des plantations bananières de 1928, l'un des épisodes les plus traumatiques de l'histoire colombienne moderne.

Par sa structure polyphonique, "La Hojarasca constitue également une réflexion sur l'impossibilité de saisir une vérité unique. Chaque personnage possède sa propre version des faits, ses souvenirs, ses aveuglements et ses silences. Le médecin demeure jusqu'au bout une figure énigmatique, presque insaisissable. García Márquez montre déjà que l'histoire n'est jamais un récit univoque mais un tissu de mémoires contradictoires.

On retrouve enfin dans ce premier roman ce qui deviendra l'une des grandes obsessions de l'écrivain : la solitude. Le médecin vit dans un isolement absolu ; le colonel affronte seul l'hostilité du village ; chacun des personnages semble enfermé dans son propre monde intérieur. Bien avant les Buendía de Cent ans de solitude, les habitants de Macondo apparaissent déjà condamnés à porter le poids de leurs secrets, de leurs rancunes et de leurs souvenirs.

Encore marqué par certaines influences modernistes et par le foisonnement narratif de Faulkner, "La Hojarasca" n'atteint pas encore la maîtrise des grands romans de la maturité. Mais cette œuvre fondatrice possède une force singulière : celle d'un écrivain qui découvre progressivement son territoire imaginaire. À travers le huis clos d'une veillée funèbre et l'énigme d'un mort rejeté par tous, García Márquez invente un monde où la mémoire, le mythe et l'histoire ne cesseront désormais de s'entrelacer. (Trad. Grasset. 1983).

Plus qu'un simple drame provincial, "La Hojarasca" est aussi le récit de la naissance et de la décomposition d'un monde. Le village de Macondo a connu un âge d'or éphémère lorsque la compagnie bananière s'est installée dans la région. Affluèrent alors ingénieurs, commerçants, aventuriers, travailleurs saisonniers et spéculateurs, cette hojarasca — cette « bourrasque de feuilles mortes » — qui donne son titre au roman.

Mais la prospérité fut aussi rapide que son effondrement. Une fois les profits réalisés, la compagnie disparut, laissant derrière elle un village ruiné, peuplé d'hommes et de femmes hantés par le souvenir d'une richesse perdue. Cette expérience historique, inspirée des transformations qu'avait connues la région d'Aracataca sous l'influence de la United Fruit Company, constitue la première formulation romanesque de l'un des grands thèmes de García Márquez : l'irruption de la modernité dans les sociétés latino-américaines et les désastres humains qui en découlent.

Le roman révèle également l'influence décisive de William Faulkner. Comme le Yoknapatawpha du romancier américain, Macondo devient un territoire imaginaire où se concentrent les tensions sociales, les conflits familiaux et les traumatismes historiques d'une communauté entière. Les récits fragmentés du colonel, d'Isabel et de l'enfant se répondent, se contredisent parfois, composant peu à peu une vérité toujours incomplète. Cette polyphonie narrative annonce déjà les grandes constructions romanesques de la maturité.

Mais ce qui frappe surtout à la lecture de La Hojarasca, c'est la présence obsédante de la mort. Tout le roman se déroule dans l'attente d'un enterrement. Le mort occupe le centre de la maison comme il occupe le centre du récit, sans jamais livrer complètement son secret. García Márquez découvre ici un procédé qu'il utilisera toute sa vie : raconter l'histoire d'un homme à partir des souvenirs, des rancunes et des fantasmes de ceux qui lui survivent. Le véritable protagoniste n'est pas le médecin suicidé, mais la mémoire collective qui tente de lui donner un sens.


"El coronel no tiene quien le escriba" (1961, Pas de lettre pour le Colonel)

""Pas de lettre pour le colonel" fut écrit par Gabriel García Márquez durant son séjour parisien, entre 1956 et 1957. Arrivé dans la capitale française comme correspondant de presse après la fermeture du quotidien colombien El Espectador par le régime du général Gustavo Rojas Pinilla, l'écrivain connaît alors une période de grande précarité matérielle. Il survit difficilement dans une modeste chambre d'hôtel du Quartier latin, fréquentant les cinémathèques et nourrissant le projet d'étudier le cinéma. C'est dans ces conditions qu'il rédige, à plusieurs reprises et dans des versions successives, ce court roman qu'il considérait lui-même comme l'une de ses œuvres les plus réussies. Refusé par plusieurs éditeurs avant sa publication définitive en 1961, le texte marque une étape décisive dans son évolution littéraire.

Après le foisonnement narratif et le baroquisme faulknérien de "La hojarasca" (Des feuilles dans la bourrasque, 1955), García Márquez s'oriente ici vers une écriture d'une extrême sobriété. Chaque phrase semble pesée, chaque dialogue réduit à l'essentiel. Cette économie de moyens confère au récit une force émotionnelle remarquable et annonce déjà la maîtrise stylistique qui culminera quelques années plus tard dans "Cent ans de solitude".

L'intrigue est d'une simplicité presque exemplaire. Dans un village anonyme de la côte caraïbe colombienne, un vieux colonel retiré attend depuis quinze ans la pension que l'État lui a promise pour sa participation à une guerre civile désormais oubliée. Chaque vendredi, il se rend au port dans l'espoir de recevoir la lettre officielle qui reconnaîtra enfin ses droits. Mais la lettre n'arrive jamais. Tandis que lui et son épouse asthmatique s'enfoncent dans la misère, leur unique richesse demeure un coq de combat hérité de leur fils assassiné pour des raisons politiques. L'animal devient peu à peu le dépositaire de tous les espoirs, individuels et collectifs, d'un homme qui refuse obstinément de renoncer à sa dignité.

Sous l'apparente modestie du récit se déploient plusieurs thèmes majeurs de l'univers de García Márquez. Le roman est d'abord une dénonciation de l'indifférence bureaucratique et de l'abandon des anciens combattants par les pouvoirs publics. La violence politique colombienne, omniprésente mais rarement montrée directement, pèse sur chaque page comme une menace sourde. Le village vit sous l'état de siège, la censure règne, les souvenirs de guerre demeurent vivaces : derrière l'histoire du colonel se dessine le portrait d'un pays prisonnier de ses conflits et de ses injustices.

Mais le véritable sujet du livre est peut-être l'attente elle-même. Comme Vladimir et Estragon dans "En attendant Godot" de Samuel Beckett, publié quelques années auparavant, le colonel attend quelque chose qui ne viendra probablement jamais. Pourtant, là où Beckett conduit son personnage vers l'absurde métaphysique, García Márquez fait de cette attente un acte de résistance morale. Le colonel continue d'espérer parce qu'abandonner l'espoir reviendrait à renoncer à lui-même.

Cette figure du vieil homme pauvre, fier et silencieux constitue l'un des plus beaux portraits de la littérature latino-américaine du XXe siècle. Dans sa dignité obstinée se concentrent déjà plusieurs des thèmes qui traverseront toute l'œuvre de García Márquez : la solitude, la mémoire des vaincus, la persistance des rêves face à l'échec de l'histoire et la capacité de l'être humain à préserver son honneur dans les situations les plus désespérées.

Par sa sobriété, sa profondeur humaine et la perfection de sa construction, "Pas de lettre pour le colonel" demeure aujourd'hui l'un des textes les plus émouvants et les plus universels de García Márquez. Beaucoup de lecteurs et de critiques y voient l'une des plus pures expressions de son génie, débarrassée des fastes du réalisme magique mais déjà habitée par cette compassion profonde pour les humiliés, les oubliés et les rêveurs qui peupleront toute son œuvre.

 

"El coronel destapó el tarro de café y comprobó que no había más de una cucharadita. Retiró la olla del fogón, vertió la mitad del agua en el piso de tierra, y con un cuchillo raspó el interior del tarro sobre la olla hasta cuando se desprendieron las últimas raspaduras del polvo de café revueltas con óxido de lata.
         Mientras esperaba a que hirviera la infusión, sentado junto a la hornilla de barro cocido en una actitud confiada e inocente expectativa, el coronel experimentó la sensación de nacían hongos y lirios venenosos en sus tripas. Era octubre. Una mañana difícil de sortear, aún para un hombre como él que había sobrevivido a tantas mañanas como esa, durante cincuenta y seis años —desde cuando terminó la última guerra civil— el coronel no había hecho nada distinto de esperar. Octubre era una de las pocas cosas que llegaban.
         Su esposa levantó el mosquitero cuando lo vio entrar al dormitorio con el café. Esa noche había sufrido una crisis de asma y ahora atravesaba por un estado de sopor. Pero se incorporóa para recibir la taza.
         —Y tú —dijo.
         —Ya tomé —mintió el coronel—. Todavía quedaba una cucharada grande.
         En ese momento empezaron los dobles. El coronel se había olvidaddo del entierro. Mientras su esposa tomaba el café, descolgó la hamaca en un extremo y la enrolló en el otro, detrás de la puerta. La mujer pensó en el muerto.
         —Nació en 1922 —dijo—. Exactamente un mes después de nuestro hijo. El siete de abril.
         Siguió sorbiendo el café en las pausas de su respiración pedregosa. Era una mujer construida apenas en cartílagos blancos sobre una espina dorsal arqueada e inflexible. Los trastornos respiratorios la obligaban a preguntar afirmando. Cuando terminó el cafñe todavía estaba pensando en el muerto.
         “Debe ser horrible estar enterrado en octubre”, dijo. Pero su marido no le puso atención. Abrió la ventana. Octubre se había instalado en el patio. Contemplando la vegetación que reventaba en verdes intensos, las minúsculas tiendas de las lombríces en el barro, el coronel volvió a sentir el mes aciago en los intestinos.
         —Tengo los huesos húmedos —dijo.
         —Es el invierno replicó la mujer—. Desde que empezó a lloverte estoy diciendo que duermas con las medias puestas.
         —Hace una semana que estoy durmiendo con ellas.

 

"Le colonel ouvrit la boîte à café et constata qu'il n'en restait guère plus qu'une cuillerée. Il retira la marmite du foyer, en versa la moitié de l'eau sur le sol de terre battue et, à l'aide d'un couteau, racla l'intérieur de la boîte au-dessus de la marmite jusqu'à ce que s'en détachent les dernières poussières de café mêlées à la rouille du métal.

Tandis qu'il attendait que l'infusion bouillît, assis près du réchaud de terre cuite dans une attitude de confiance et d'innocente expectative, le colonel eut l'impression que des champignons et des lys vénéneux lui poussaient dans les entrailles.

C'était octobre.

Une matinée difficile à traverser, même pour un homme comme lui qui avait survécu à tant de matinées semblables. Depuis cinquante-six ans — depuis la fin de la dernière guerre civile — le colonel n'avait rien fait d'autre qu'attendre. Octobre était l'une des rares choses qui arrivaient encore.

Sa femme souleva la moustiquaire lorsqu'elle le vit entrer dans la chambre avec le café. Elle avait passé la nuit aux prises avec une crise d'asthme et demeurait encore dans un état de torpeur. Pourtant elle se redressa pour prendre la tasse.

— Et toi ?

— J'ai déjà bu, mentit le colonel. Il restait encore une bonne cuillerée.

À cet instant retentirent les coups du glas. Le colonel avait oublié l'enterrement.

Tandis que sa femme buvait son café, il décrocha le hamac d'un côté et l'enroula de l'autre derrière la porte.

La femme pensa au mort.

— Il était né en 1922, dit-elle. Exactement un mois après notre fils. Le sept avril.

Elle continuait de boire son café par petites gorgées entre les pauses de sa respiration pierreuse. C'était une femme faite presque uniquement de cartilages blancs sur une colonne vertébrale arquée et inflexible. Ses difficultés respiratoires lui donnaient l'habitude de formuler ses affirmations comme des questions.

Lorsqu'elle eut fini son café, elle pensait encore au mort.

— Cela doit être terrible d'être enterré en octobre, dit-elle.

Mais son mari ne l'écoutait pas.

Il ouvrit la fenêtre.

Octobre s'était installé dans la cour.

En contemplant la végétation éclatante de verts intenses, les minuscules monticules des vers dans la boue, le colonel sentit de nouveau ce mois funeste lui remuer les entrailles.

— J'ai les os humides, dit-il.

— C'est l'hiver, répondit sa femme. Depuis qu'il a commencé à pleuvoir, je te répète de dormir avec tes chaussettes.

— Cela fait une semaine que je dors avec..."

  

Un court roman, récit de violence et d'injustice, de solitude et de stagnation. Au début du XXe siècle, un colonel anonyme, ancien combattant de la guerre civile, vit affamé et apparemment oublié dans un petit village de Colombie, en compagnie de sa femme asthmatique. Seul l'anime l'espoir de recevoir un jour sa retraite, impayée depuis quinze ans, ce qui mettrait fin à sa pauvreté et aux difficultés de son existence. Chaque vendredi, ses espoirs d'une vie meilleure sont anéantis lorsque le facteur prononce sa phrase hebdomadaire: "Pas de lettre pour le colonel". L'ironie de sa situation malheureuse - il montre une foi aveugle en une révolution qui n'a servi qu'à appauvrir la population, lui y compris - s'allie au dilemme principal auquel il est confronté, vendre ou ne pas vendre le seul héritage de son fils, un coq de combat qui pourrait un jour lui apporter la fortune. Ce fils a été assassiné à cause de ses activités clandestines (il faisait circuler des livres interdits), mais au fil du temps le coq en vient à symboliser une victoire potentielle. Il incarne aussi la possibilité d'un autre type de champ de bataille, où les citoyens sont payés pour espérer, et quittent leur apathie née de leur solitude - une "solitude" qui va devenir caractéristique de l'inspiration de García Márquez...

"Hacía cada cosa como si fuera un acto trascendental. Los huesos de sus manos estaban forrados por un pellejo lúcido y tenso, manchado de carate como la piel del cuello. Antes de ponerse los botines de charol raspó el barro incrustado en la costura. Su esposa lo vio en ese instante, vestido como el día de su matrimonio. Sólo entonces advirtió cuánto había envejecido su esposo.

         —Estás como para un acontecimiento —dijo.

         —Este entierro es un acontecimiento —dijo el coronel—. Es el primer muerto de muerte natural que tenemos en muchos años.

Escampó después de las nueve. El coronel se disponía a salir cuando su esposa lo agarró por la manga del saco.

         —Péinate —dijo.

 Él trató de doblegar con un peine de cuero las cerdas color de acero. Pero fue un esfuerzo inútil.

         —Debo parecer un papagayo —dijo.

La mujer lo examinó. Pensó que no. El coronel no parecía un papagayo. Era un hombre árido, de huesos sólidos articulados a tuerca y tornillo. Por la vitalidad de sus ojos no parecía conservado en formol.

         “Así estás bien”, admitió ella, y agregó cuando su marido abandonaba el cuarto:

         —Pregúntale al doctor si en esta casa le echamos agua caliente.

Vivían en el extremo del pueblo, en una casa de techo de palma con paredes de cal desconchadas. La humedad continuaba pero no llovía. El coronel descendió hacia la plaza por un callejón de casas apelotonadas. Al desembocar a la calle central sufrió un estremecimiento. Hasta donde alcanzaba su vista el pueblo estaba tapizado de flores. Sentadas a la puerta de las casas las mujeres de negro esperaban el entierro.

En la plaza comenzó otra vez la llovizna. El propietario del salón de billares vio al coronel desde la puerta de su establecimiento y le gritó con los brazos abiertos:

         —Coronel, espérese y le presto un paraguas.

 El coronel respondió sin volver la cabeza.

         —Gracias, así voy bien.

 Aún no había salido el entierro. Los hombres —vestidos de blanco con corbatas negras— conversaban en la puerta bajo los paraguas. Uno de ellos vio al coronel saltando sobre los charcos de la plaza.

         —Métase aquí, compadre —gritó.

Hizo espacio bajo el paraguas.

         —Gracias, compadre —dijo el coronel.

Pero no aceptó la invitación. Entró directamente a la casa para dar el pésame a la madre del muerto. Lo primero que percibió fue el olor de muchas flores diferentes. Después empezó el calor. El coronel trató de abrirse camino a través de la multitud bloqueada en la alcoba. Pero alguien le puso la mano en la espalda, lo empujó hacia el fondo del cuarto por una galería de rostros perplejos hasta el lugar donde se encontraban —profundas y dilatadas— las fosas nasales del muerto..."

 

"Il accomplissait chaque geste comme s'il s'agissait d'un acte solennel. Les os de ses mains étaient recouverts d'une peau lisse et tendue, tachée de dartres blanches comme celle de son cou. Avant d'enfiler ses bottines vernies, il gratta la boue incrustée dans les coutures. Sa femme le vit à cet instant, vêtu comme au jour de leur mariage. Ce n'est qu'alors qu'elle prit pleinement conscience de combien il avait vieilli.

— On dirait que tu te prépares pour un grand événement, dit-elle.

— Cet enterrement est un événement, répondit le colonel. C'est le premier mort de mort naturelle que nous ayons depuis bien des années.

La pluie cessa après neuf heures. Le colonel s'apprêtait à sortir lorsque sa femme le retint par la manche de sa veste.

— Peigne-toi, dit-elle.

Il tenta de dompter à l'aide d'un peigne de corne ses cheveux raides couleur d'acier. Ce fut peine perdue.

— Je dois avoir l'air d'un perroquet, dit-il.

Sa femme l'examina attentivement. Elle pensa que non. Le colonel n'avait rien d'un perroquet. C'était un homme sec, noueux, dont les os solides semblaient assemblés à coups d'écrous et de boulons. À la vivacité de son regard, on ne l'aurait jamais cru conservé dans le formol.

— Comme ça, tu es très bien, admit-elle.

Puis, alors que son mari quittait la chambre, elle ajouta :

— Demande donc au docteur si, dans cette maison, nous devons continuer à verser de l'eau chaude.

Ils vivaient à l'extrémité du village, dans une maison au toit de palmes et aux murs de chaux écaillés. L'humidité persistait, mais il ne pleuvait plus. Le colonel descendit vers la place par une ruelle bordée de maisons serrées les unes contre les autres. Lorsqu'il déboucha dans la rue principale, un frisson le parcourut. Aussi loin que portait son regard, le village était couvert de fleurs. Assises sur le seuil des maisons, les femmes vêtues de noir attendaient le passage du cortège funèbre. Sur la place, une fine pluie recommença à tomber. Le propriétaire de la salle de billard aperçut le colonel depuis la porte de son établissement et lui cria en ouvrant les bras :

— Colonel ! Attendez donc, je vais vous prêter un parapluie !

Sans même tourner la tête, le colonel répondit :

— Merci, je suis très bien comme ça.

Le convoi funèbre n'était pas encore sorti.

Les hommes, vêtus de blanc et portant des cravates noires, bavardaient sous leurs parapluies devant la maison mortuaire. L'un d'eux aperçut le colonel sautant d'une flaque à l'autre sur la place.

— Venez donc vous mettre ici, compadre ! cria-t-il.

Il lui fit une place sous son parapluie.

— Merci, compadre, répondit le colonel.

Mais il déclina l'invitation.

Il entra directement dans la maison pour présenter ses condoléances à la mère du défunt.

La première chose qu'il perçut fut le parfum mêlé de centaines de fleurs.

Puis vint la chaleur.

Le colonel tenta de se frayer un passage à travers la foule qui encombrait l'alcôve. Mais quelqu'un posa une main dans son dos et le poussa vers le fond de la pièce, à travers une galerie de visages déconcertés, jusqu'à l'endroit où apparaissaient, profondes et dilatées, les narines du mort ...."

Trois détails particulièrement importants ...

1. « C'est le premier mort de mort naturelle que nous ayons depuis bien des années » : en une seule phrase, García Márquez décrit un village où la violence politique est devenue si habituelle que mourir de maladie ou de vieillesse constitue un événement exceptionnel.

2. « Un homme sec, dont les os semblaient assemblés à coups d'écrous et de boulons » : c'est l'un des plus beaux portraits du colonel. Toute sa dignité, sa rigidité morale et sa résistance obstinée sont contenues dans cette image mécanique.

3. Le village couvert de fleurs noires et de femmes en deuil : nous sommes déjà dans cette atmosphère typiquement garciamarquézienne où le réel le plus concret acquiert une dimension presque mythique. Rien n'est surnaturel, mais tout paraît chargé d'une signification plus vaste que lui-même.

Cette scène prépare également l'une des grandes idées du roman : dans un pays placé sous l'état de siège, même un enterrement devient un acte politique. Le mort n'est qu'un musicien, mais le cortège devra bientôt modifier son itinéraire pour ne pas passer devant la caserne de police. Ainsi, derrière la pauvreté du colonel, García Márquez esquisse déjà une critique profonde de la Colombie de La Violencia.


"El coronel no tiene quien le escriba" (1999), réalisé par Arturo Ripstein, avec Fernando Luján, Marisa Paredes et Salma Hayek (dans un rôle secondaire).

Adaptant le court roman publié en 1961, Ripstein renonce délibérément aux couleurs chatoyantes et au merveilleux que l'on associe souvent à l'univers de García Márquez pour privilégier une mise en scène dépouillée, d'une sobriété presque ascétique. Son cinéma, souvent rapproché de celui de Robert Bresson, repose ici sur les silences, les gestes quotidiens, les regards et l'écoulement immuable des jours. Le temps semble suspendu dans cette petite ville des Caraïbes, rongée par la pauvreté et l'oubli, où l'attente devient une véritable condition d'existence.

Fernando Luján livre une interprétation d'une exceptionnelle retenue : son colonel ne cède ni à la plainte ni au désespoir, mais oppose à l'humiliation une dignité silencieuse qui constitue le cœur moral du film. Face à lui, Marisa Paredes compose une épouse malade, lucide et pragmatique, dont les échanges avec son mari donnent lieu à quelques-unes des scènes les plus émouvantes de l'œuvre. La photographie désaturée, les maisons délabrées, les rues presque désertes, la chaleur étouffante et les longs plans fixes traduisent l'enlisement d'un monde où les promesses de la guerre civile se sont définitivement évanouies.

Ripstein ne cherche jamais à illustrer le réalisme magique ; il révèle au contraire la dimension profondément politique et universelle du roman. L'attente de cette pension qui n'arrive jamais devient le symbole de toutes les promesses trahies, de l'abandon des anciens combattants par l'État, mais aussi de la résistance obstinée de l'individu face à la misère et à l'humiliation. Le coq de combat, unique richesse du couple, acquiert une valeur presque allégorique : il incarne l'espérance, la dignité et la possibilité d'un avenir meilleur, aussi improbable soit-il. Par son dépouillement, sa lenteur assumée et la force intérieure de ses personnages, El coronel no tiene quien le escriba est aujourd'hui considéré comme la plus aboutie des adaptations cinématographiques de Gabriel García Márquez, parce qu'il en restitue moins les effets spectaculaires que l'essence morale : la grandeur des humbles confrontés à l'usure du temps, à l'injustice et à la solitude.


Journaliste avant d`être ce qu'il appelle lui-même écrivain professionnel, il débute sa carrière, à la fin des années quarante, en collaborant à de nombreux journaux. Ces mêmes années voient la parution, dans le grand quotidien colombien El Espectador, d'une série de contes. En 1951, Garcia Marquez écrit "La Hojarasca", son premier roman. En 1954, il devient grand-reporter à El Espectador et s'affirme rapidement comme l'un des plus grands journalistes latino-américains. Cette activité le mène en Europe et c'est à Paris qu'il travaille, en 1956, au manuscrit de "La Mala Hora" (1962)....


"La mala hora" (1962)

Avec "La mala hora", Gabriel García Márquez compose l’un de ses récits les plus sombres sur la violence collective et la fragilité de l’ordre social. Le roman se déroule dans un village colombien sans nom, encore marqué par une guerre civile récente. Officiellement, la région a été « pacifiée » : les conservateurs ont vaincu, le maire a rétabli l’ordre, mais cet ordre repose sur la peur, les arrestations arbitraires, les exécutions et le silence imposé aux anciens adversaires libéraux.

Dans cette atmosphère lourde, torride, presque immobile, un événement apparemment dérisoire déclenche la catastrophe. À l’aube du 4 octobre, César Montero découvre sur sa porte un pasquin anonyme révélant l’infidélité de sa femme. Il tue aussitôt Pastor, le clarinettiste désigné comme amant. Mais ce meurtre n’arrête rien. Au contraire, il ouvre une brèche : d’autres affiches apparaissent, nuit après nuit, sur les portes des maisons. Elles ne dénoncent pas des crimes politiques, mais des secrets privés, des adultères, des lâchetés, des rancunes domestiques. Pourtant, elles ne révèlent presque rien que le village ne sache déjà : elles transforment simplement la rumeur en accusation publique.

 

" ... Un âne sans maître s’était protégé de la pluie en se réfugiant sous l’avant-toit de la maison rurale et y était resté toute la nuit en ruant contre le mur de la chambre. N'ayant pu fermer l’œil qu’au petit jour et pour un bref sommeil, le père Angel se réveilla avec l’impression d’être couvert de poussière. Les nards assoupis sous la pluie, l’odeur des cabinets et la vision lugubre de l’intérieur de l’église dans le silence qui succéda aux cloches de cinq heures, tout paraissait comploter pour rendre l’aube des plus pénibles. 

De la sacristie, où il s’habilla pour dire la messe, il entendit Trinidad qui faisait sa récolte de souris mortes tandis que les paroissiennes discrètes des jours de semaine entraient dans l’église. Durant la messe il surprit avec une exaspération croissante les méprises de l’enfant de chœur, la rudesse de son latin, et termina l’office avec ce sentiment de frustration qui le tourmentait aux heures mauvaises de sa vie. 

Il regagnait sa chambre pour le petit déjeuner quand une Trinidad radieuse lui barra la route. « Aujourd’hui, j’en ai estourbi six », dit-elle, en secouant dans la boîte les souris mortes. Le père Angel essaya de surmonter sa répugnance. 

« Magnifique, dit-il. Et maintenant il faudrait trouver les nids pour en finir une fois pour toutes. » 

Trinidad les avait trouvés. Elle expliqua comment elle avait localisé les trous en différents endroits de l’église, spécialement du côté du clocher et des fonts baptismaux, et comment elle les avait bouchés avec du goudron. Ce matin-là, elle avait entendu une souris affolée qui se cognait aux murs après avoir cherché toute la nuit la porte de sa maison. Ils sortirent dans la petite cour pavée où quelques nards commençaient à redresser leurs tiges. Trinidad s’attarda à jeter les souris mortes dans les cabinets. Quand elle entra dans la chambre, le père Angel se préparait à déjeuner, après avoir écarté le napperon sous lequel tous les matins apparaissait, comme par un tour de prestidigitation, le repas que lui envoyait la veuve Asis. 

« J’avais oublié de vous dire que je n’ai pas pu acheter l’arsenic, dit Trinidad. Don Lalo Moscote prétend qu’il n’a pas le droit d’en vendre sans ordonnance du médecin. 

— On s’en passera, dit le père Angel. Elles vont toutes mourir asphyxiées dans leur prison. » 

Il approcha la chaise de la table et s’installa devant la tasse, l’assiette avec les toasts de pain blanc et la cafetière agrémentée d’un dragon japonais, tandis que Trinidad ouvrait la fenêtre. « Il vaut mieux être prêts pour le cas où elles reviendraient », dit-elle. Le père Angel se versa du café mais s’arrêta soudain et regarda Trinidad avec son corsage sans forme et ses bottines d’invalide, qui s’approchait de la table. 

« Tu te casses beaucoup trop la nénette pour quelques souris », dit-il. 

Le père Angel n’aperçut aucun signe d’inquiétude dans l’épais buisson de sourcils de Trinidad. Sans pouvoir réprimer un léger tremblement des doigts, il finit de remplir sa tasse, y jeta deux cuillerées de sucre et se mit à remuer le café, les yeux fixés sur le crucifix pendu au mur. 

« Quand t’es-tu confessée pour la dernière fois ? 

— Vendredi, répondit Trinidad. 

— Dis-moi une chose. T’est-il arrivé de me cacher un péché ? » 

Trinidad fit non de la tête.Le père Angel ferma les yeux. Brusquement, il cessa d’agiter son café, posa la petite cuillère sur la soucoupe et attrapa Trinidad par le bras. 

« À genoux ! », dit-il. 

Déconcertée, Trinidad posa à terre sa boîte en carton et s’agenouilla devant lui. « Récite le Je confesse à Dieu », dit le père Angel dont la voix avait retrouvé le ton paternel du confessionnal. Trinidad frappa ses deux poings contre sa poitrine en murmurant une prière indéchiffrable, jusqu’au moment où le curé lui mit la main sur l’épaule : 

« Je t’écoute, dit-il. 

— J’ai menti, dit Trinidad. 

— Et quoi d’autre ? 

— J’ai eu de mauvaises pensées. » 

C’était sa façon de se confesser. Elle énumérait toujours, et dans le même ordre, les mêmes péchés. Cette fois, pourtant, le père Angel ne put résister au désir d’aller plus loin. 

« Par exemple ? dit-il. 

— Je ne sais pas, hésita Trinidad. Parfois on a de mauvaises pensées. » 

Le père Angel se redressa : 

« Mais tu n’as jamais eu celle de te donner la mort ? 

— Jésus, Marie, Joseph ! » s’écria Trinidad sans lever la tête mais en frappant de ses jointures le pied de la table.

Puis elle répondit : 

« Non, mon père. » 

Le père Angel l’obligea à lever la tête et constata, désolé, que des larmes embuaient les yeux de la fille. 

« Ce qui veut dire que l’arsenic n’est vraiment bon que pour les souris ? 

— Oui, mon père. 

— Alors, pourquoi pleures-tu ? » 

Trinidad voulut baisser la tête mais il lui retint le menton d’un geste énergique. Elle fondit en larmes et le père Angel sentit couler comme du vinaigre tiède entre ses doigts : 

« Allons, calme-toi. Tu n’as pas fini de te confesser. » 

Il la laissa se soulager en pleurant en silence. Après quoi il lui dit avec douceur : 

« Bon. Et maintenant, raconte-moi. » 

Trinidad renifla dans un coin de sa jupe et refoula un gros filet de salive que les larmes salaient. Quand elle parla, elle avait retrouvé son étrange voix de baryton. 

« Mon oncle Ambrosio me poursuit, dit-elle.— Comment cela ? 

— Il veut que je le laisse passer une nuit dans mon lit. 

— Explique-toi. 

— C’est tout, dit Trinidad. Je vous jure sur ma tête que c’est tout. 

— Ne jure pas », gronda le curé. Puis il reprit sa voix tranquille de confesseur : « Dis-moi une chose. Avec quidors-tu ? 

— Avec ma mère et mes sœurs. À sept dans la même chambre. 

— Et lui ? 

— Dans l’autre chambre, avec les hommes, dit Trinidad. 

— Il n’est jamais venu dans ta chambre ? » 

Trinidad nia de la tête. 

« Dis-moi la vérité, insista le père Angel. Et parle sans crainte : il n’a jamais essayé de venir dans ta chambre ? 

— Une fois. 

— Et alors ? 

— Je ne sais pas, dit Trinidad. Quand je me suis réveillée je l’ai senti dans mes draps, il ne bougeait pas, il m’a dit qu’il ne voulait rien me faire, simplement dormir avec moi car il avait peur des coqs. 

— Quels coqs ? 

— Je ne sais pas. Je vous répète ce qu’il m’a dit. 

— Et toi, qu’est-ce que tu lui as répondu ? 

— Que s’il ne partait pas, j’allais me mettre à crier pour réveiller tout le monde. 

— Et qu’est-ce qu’il a fait ? 

— Castula s’est réveillée et elle m’a demandé ce qui se passait et je lui ai répondu que ce n’était rien, que je devais être en train de rêver, et lui, il était là, tranquille, tranquille comme un mort, et je me suis à peine rendu compte quand il a quitté mon lit. 

— Il était habillé, dit le curé d’un ton affirmatif. 

— Il était comme quand il dort, avec seulement son pantalon. 

— Il n’a pas essayé de te toucher. 

— Non, mon père. 

— Dis-moi la vérité. 

— C’est vrai, mon père, insista Trinidad. Je vous le jure. »Le père Angel l’obligea à relever à nouveau la tête et vit briller un éclat triste dans ses yeux humides. 

« Pourquoi me l’avais-tu caché ? 

— J’avais peur. 

— Peur de quoi ? 

— Je ne sais pas, mon père. » 

Il posa sa main sur l’épaule de la fille et la conseilla longuement. Trinidad approuvait de la tête. Quand ils eurent fini, il se mit à réciter avec elle, à voix très basse : « Notre père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié… »

Il priait profondément, avec une certaine terreur, tout en faisant, autant que sa mémoire le permettait, le bilan de sa vie. Il lui donna l’absolution mais sentit qu’une humeur de catastrophe avait commencé à s’emparer de son esprit. 

Le maire poussa la porte en criant : « Holà ! la justice ! » La compagne du juge Arcadio apparut en essuyant ses mains au tissu de sa jupe. 

« Cela fait deux nuits qu’il n’est pas rentré, dit-elle. 

— Le maudit, maugréa le maire. Hier, il ne s’est pas montré au bureau. Je l’ai cherché partout pour une question urgente et personne ne l’a vu. Et toi non plus tu ne peux pas me renseigner ? 

— Il doit être chez les putains. » 

Le maire sortit sans refermer la porte. Il entra dans la salle de billard où le tourne-disque automatique hurlait une chanson à la guimauve et se rendit tout droit dans le réduit du fond en criant : « Holà ! la justice ! » Don Roque, le patron, qui vidait des bouteilles de rhum dans une dame-jeanne, interrompit l’opération. « Il n’est pas là, mon lieutenant ! », cria-t-il. Le maire passa de l’autre côté de la grille. Des hommes jouaient aux cartes. Personne n’avait vu le juge Arcadio. 

« Mille bordels ! dit le maire. Dans ce village on sait ce que tout le monde fait mais aujourd’hui que j’ai besoin du juge personne ne sait où il se planque ..."

 

C’est là toute la force du roman : García Márquez montre comment une communauté apparemment calme peut être détruite par ce qu’elle porte déjà en elle. Les pasquins ne créent pas la violence ; ils la libèrent. Ils rendent visibles les haines anciennes, les humiliations, les compromissions, les crimes impunis, les abus commis pendant la « pacification ». Le village devient un espace de soupçon généralisé, où chacun épie son voisin, redoute sa propre exposition, interprète chaque silence comme une menace. Le père Ángel tente d’imposer une morale étroite, le maire cherche à identifier le responsable, mais ni l’Église ni le pouvoir politique ne parviennent à contenir la contamination.

Le roman prend alors l’allure d’une fable politique : une simple feuille de papier menace davantage l’ordre établi que les balles de la guerre. Comme le pressent le dentiste, il serait ironique que les fusils n’aient pas réussi à vider le village, mais que des pasquins y parviennent. Peu à peu, les familles partent, les charognards envahissent les rues, la peur se répand, et l’on comprend que la violence n’a jamais disparu : elle attendait seulement une occasion de reprendre forme. À l’horizon, la guérilla réapparaît, comme si l’histoire recommençait.

"La mala hora" appartient ainsi au cycle de Macondo tout en conservant une tonalité plus sèche, plus politique, moins merveilleuse que Cent ans de solitude. García Márquez y explore le moment où une société bascule : non par l’irruption du fantastique, mais par la révélation brutale de ce que tout le monde savait déjà et refusait de nommer.(Trad. Grasset, 1986)

(Trad. Grasset, 1986)


"Los funerales de la Mamá Grande" (1962, Les Funérailles de la Grande Mémé)

Publié la même année que La mala hora, ce recueil rassemble huit nouvelles écrites entre 1948 et 1962 et constitue une étape essentielle dans la genèse de l'univers de Gabriel García Márquez. On y voit se mettre progressivement en place les thèmes, les personnages et les procédés narratifs qui trouveront leur pleine expression quelques années plus tard dans Cien años de soledad (Cent ans de solitude, 1967). Macondo y apparaît déjà comme un territoire à la fois réel et légendaire, perdu dans la chaleur étouffante des Caraïbes colombiennes, où le quotidien le plus banal côtoie l'extraordinaire et où l'histoire collective se mêle constamment aux destinées individuelles.

Les huit récits composent une véritable mosaïque de la société latino-américaine. Derrière l'apparente simplicité des intrigues se dessinent les structures profondes du pouvoir : survivances du féodalisme rural, omniprésence de l'Église, inégalités sociales, mémoire encore vive des guerres civiles et arbitraire des autorités locales. García Márquez prête une attention particulière aux humbles — veuves, artisans, enfants, paysans, dentistes ou prêtres de village — dont les existences révèlent les tensions et les contradictions d'un monde en mutation.

Parmi les textes les plus célèbres figure « La siesta del martes » (La Sieste du mardi), admirable récit de dignité silencieuse où une mère et sa fille viennent se recueillir sur la tombe d'un fils considéré comme un voleur. Dans « Un día de estos » (Un de ces jours), la confrontation entre un dentiste et le maire du village devient une saisissante métaphore des rapports entre pouvoir et justice. « En este pueblo no hay ladrones » (Dans ce village il n'y a pas de voleurs) transforme un simple vol de billard en drame moral collectif, tandis que « La prodigiosa tarde de Baltazar » (L'Après-midi prodigieuse de Baltazar) célèbre, avec une ironie tendre, la liberté et la fierté d'un modeste artisan face aux puissants.

D'autres récits annoncent déjà le réalisme magique à venir. Dans « Un día después del sábado », des phénomènes inexplicables bouleversent le village ; « Rosas artificiales » dévoile sous les apparences de la vie domestique un réseau de secrets et de frustrations ; « La viuda de Montiel » dresse le portrait amer d'une femme découvrant après la mort de son mari la haine que celui-ci avait suscitée.

La nouvelle qui donne son titre au recueil, « Los funerales de la Mamá Grande », est sans doute l'une des plus importantes de la période. La mort de la Mamá Grande, matriarche quasi mythique qui règne depuis des décennies sur une immense région, donne lieu à des funérailles démesurées auxquelles accourent présidents, généraux, évêques, ambassadeurs et jusqu'au pape lui-même. Derrière cette cérémonie extravagante se cache une satire magistrale de l'oligarchie latino-américaine : la défunte incarne à elle seule les pouvoirs politique, économique, religieux et symbolique hérités de la colonisation. Son enterrement marque la fin d'un monde, mais aussi l'entrée de García Márquez dans une dimension pleinement mythique où l'histoire devient légende.

À travers ces récits d'une remarquable variété de ton — tour à tour réalistes, poétiques, satiriques ou fantastiques — l'écrivain transforme un village perdu des Caraïbes en miroir de l'Amérique latine tout entière. On y trouve déjà ce qui fera sa grandeur : une compassion profonde pour les vaincus, un humour mélancolique, une mémoire obsédée par la violence et la solitude, et surtout cette capacité unique à faire surgir le merveilleux du cœur même de la réalité.

 

Cet incipit de « La siesta del martes » (La Sieste du mardi, 1962) est l'un des plus admirables de Gabriel García Márquez avant "Cent ans de solitude". En quelques pages seulement, il réussit à faire exister tout un monde social, historique et moral. - Une géographie de la Colombie bananière - Le récit s'ouvre sur un paysage immédiatement reconnaissable : celui de la côte caraïbe colombienne dominée par les compagnies bananières. Le train quitte les rochers rouges du littoral pour pénétrer dans les plantations de bananes « symétriques et interminables ». Les ventilateurs électriques, les campements de briques rouges et les maisons aux vérandas blanches contrastent avec les charrettes à bœufs et les travailleurs anonymes. Sans jamais la nommer, García Márquez évoque l'univers de la United Fruit Company, qui marqua profondément l'histoire de la région et servira plus tard de toile de fond à "Cent ans de solitude". Le décor est déjà celui de Macondo : chaleur écrasante, immobilité de l'air, lenteur du temps, monotonie des villages identiques. La nature semble absorber les hommes dans une atmosphère étouffante où tout paraît suspendu.

 

"El tren salió del trepidante corredor de rocas bermejas, penetró en las plantaciones de banano, simétricas e interminables, y el aire se hizo húmedo y no se volvió a sentir la brisa del mar. Una humareda sofocante entró por la ventanilla del vagón. En el estrecho camino paralelo a la vía férrea había carretas de bueyes cargadas de racimos verdes. Al otro lado del camino, intempestivos espacios sin sembrar, había ventiladores eléctricos, campamentos de ladrillos rojos y residencias con sillas y mesitas blancas en las terrazas, entre palmeras y rosales polvorientos. Eran las once de la mañana y aún no había empezado el calor.

       —Es mejor que subas el vidrio —dijo la mujer—. El pelo se te va a llenar de carbón.

       La niña trató de hacerlo pero la persiana estaba bloqueada por óxido.

       Eran los únicos pasajeros en el escueto vagón de tercera clase. Como el humo de la locomotora siguió entrando por la ventanilla, la niña abandonó el puesto y puso en su lugar los únicos objetos que llevaban: una bolsa de material plástico con cosas de comer y un ramo de flores envuelto en papel de periódicos. Se sentó en el asiento opuesto, alejada de la ventanilla, de frente a su madre. Ambas guardaban un luto riguroso y pobre.

       La niña tenía doce años y era la primera vez que viajaba. La mujer parecía demasiado vieja para ser su madre, a causa de las venas azules en los párpados y del cuerpo pequeño, blando y sin formas, en un traje cortado como una sotana. Viajaba con la columna vertebral firmemente apoyada contra el espaldar del asiento, sosteniendo en el regazo con ambas manos una cartera de charol desconchado. Tenía la serenidad escrupulosa de la gente acostumbrada a la pobreza.

A las doce había empezado el calor. El tren se detuvo diez minutos en una estación sin pueblo para abastecerse de agua. Afuera, en el misterioso silencio de las plantaciones, la sombra tenía un aspecto limpio. Pero el aire estancado dentro del vagón olía a cuero sin curtir. El tren no volvió a acelerar. Se detuvo en dos pueblos iguales, con casas de madera pintadas de colores vivos. La mujer inclinó la cabeza y se hundió en el sopor. La niña se quitó los zapatos. Después fue a los servicios sanitarios a poner en agua el ramo de flores muertas.

Cuando volvió al asiento la madre la esperaba para comer. Le dio un pedazo de queso, medio bollo de maíz y una galleta dulce, y sacó para ella de la bolsa de material plástico una ración igual. Mientras comían, el tren atravesó muy despacio un puente de hierro y pasó de largo por un pueblo igual a los anteriores, sólo que en éste había una multitud en la plaza. Una banda de músicos tocaba una pieza alegre bajo el sol aplastante. Al otro lado del pueblo, en una llanura cuarteada por la aridez, terminaban las plantaciones.

       La mujer dejó de comer.

       —Ponte los zapatos —dijo.

       La niña miró hacia el exterior. No vio nada más que la llanura desierta por donde el tren empezaba a correr de nuevo, pero metió en la bolsa el último pedazo de galleta y se puso rápidamente los zapatos. La mujer le dio la peineta.

       —Péinate —dijo.

El tren empezó a pitar mientras la niña se peinaba. La mujer se secó el sudor del cuello y se limpió la grasa de la cara con los dedos. Cuando la niña acabó de peinarse el tren pasó frente a las primeras casas de un pueblo más grande pero más triste que los anteriores.

       —Si tienes ganas de hacer algo, hazlo ahora —dijo la mujer—. Después, aunque te estés muriendo de sed no tomes agua en ninguna parte. Sobre todo, no vayas a llorar.

La niña aprobó con la cabeza. Por la ventanilla entraba un viento ardiente y seco, mezclado con el pito de la locomotora y el estrépito de los viejos vagones. La mujer enrolló la bolsa con el resto de los alimentos y la metió en la cartera. Por un instante, la imagen total del pueblo, en el luminoso martes de agosto, resplandeció en la ventanilla. La niña envolvió las flores en los periódicos empapados, se apartó un poco más de la ventanilla y miró fijamente a su madre. Ella le devolvió una expresión apacible. El tren acabó de pitar y disminuyó la marcha. Un momento después se detuvo..."

 

"Le train quitta le corridor trépidant de roches rougeâtres et pénétra dans les plantations de bananiers, symétriques et interminables. L'air devint humide et l'on ne sentit plus la brise de la mer. Une fumée étouffante entra par la fenêtre du wagon. Sur l'étroit chemin parallèle à la voie ferrée, des charrettes à bœufs transportaient des régimes de bananes encore vertes. De l'autre côté de la route, parmi d'inattendus espaces laissés en friche, apparaissaient des ventilateurs électriques, des baraquements de briques rouges et des résidences aux terrasses garnies de chaises et de petites tables blanches, entre des palmiers et des rosiers couverts de poussière.

Il était onze heures du matin et la chaleur n'avait pas encore commencé.

— Tu ferais mieux de remonter la vitre, dit la femme. Tes cheveux vont se remplir de charbon.

La fillette essaya de le faire, mais le mécanisme était bloqué par la rouille.

Elles étaient les seules voyageuses de l'étroit wagon de troisième classe. Comme la fumée de la locomotive continuait à entrer par la fenêtre, la fillette abandonna sa place et y déposa les seuls objets qu'elles transportaient : un sac en matière plastique contenant de quoi manger et un bouquet de fleurs enveloppé dans du papier journal. Puis elle s'assit sur la banquette opposée, loin de la fenêtre, face à sa mère. Toutes deux portaient un deuil strict et misérable.

La fillette avait douze ans et c'était la première fois qu'elle voyageait. La femme paraissait trop âgée pour être sa mère, à cause des veines bleues qui marbraient ses paupières et de son corps menu, mou et sans formes, enfermé dans une robe taillée comme une soutane. Elle voyageait le dos bien droit contre le dossier du siège, tenant sur ses genoux, à deux mains, un sac de cuir verni écaillé. Elle avait la sérénité scrupuleuse des gens habitués à la pauvreté.

À midi, la chaleur avait commencé. Le train s'arrêta dix minutes dans une gare sans village afin de faire le plein d'eau. Dehors, dans le silence mystérieux des plantations, l'ombre semblait d'une pureté parfaite. Mais l'air stagnant du wagon sentait le cuir non tanné. Le train ne reprit pas de vitesse. Il s'arrêta dans deux villages identiques, aux maisons de bois peintes de couleurs vives. La femme inclina la tête et sombra dans une somnolence légère. La fillette ôta ses chaussures. Puis elle se rendit aux toilettes pour mettre dans l'eau le bouquet de fleurs fanées.

Lorsqu'elle revint à sa place, sa mère l'attendait pour manger. Elle lui donna un morceau de fromage, un demi-pain de maïs et un biscuit sucré, puis sortit du sac en plastique une portion identique pour elle-même. Tandis qu'elles mangeaient, le train traversa très lentement un pont de fer et passa devant un village semblable aux précédents, sauf qu'une foule occupait la place centrale. Une fanfare jouait un air joyeux sous le soleil écrasant. Au-delà du village, dans une plaine craquelée par l'aridité, les plantations s'achevaient.

La femme cessa de manger.

— Remets tes chaussures, dit-elle.

La fillette regarda au-dehors. Elle ne vit rien d'autre que la plaine déserte où le train recommençait à accélérer, mais elle glissa le dernier morceau de biscuit dans le sac et remit rapidement ses chaussures. La femme lui tendit un peigne.

— Coiffe-toi, dit-elle.

Le train se mit à siffler tandis que la fillette se peignait. La femme essuya la sueur de son cou et ôta du bout des doigts la graisse qui luisait sur son visage. Quand la fillette eut terminé de se coiffer, le train passa devant les premières maisons d'un village plus grand, mais plus triste que les précédents.

— Si tu as envie de faire quelque chose, fais-le maintenant, dit la femme. Après, même si tu meurs de soif, ne bois d'eau nulle part. Et surtout, ne te mets pas à pleurer.

La fillette acquiesça d'un signe de tête.

Par la fenêtre entrait un vent brûlant et sec, mêlé au sifflement de la locomotive et au fracas des vieux wagons. La femme roula le sac contenant le reste des provisions et le rangea dans son sac à main. Pendant un instant, l'image entière du village, dans la lumineuse clarté de ce mardi d'août, resplendit à la fenêtre. La fillette enveloppa les fleurs dans les journaux détrempés, s'écarta encore un peu de la fenêtre et fixa sa mère du regard. Celle-ci lui rendit un regard paisible.

Le train lança un dernier coup de sifflet et ralentit.

Un instant plus tard, il s'arrêta..."

 

 Si "Les Funérailles de la Grande Mémé" annoncent le futur univers mythique de Macondo, « La siesta del martes » représente l'autre versant de l'œuvre : un réalisme sobre, presque classique, où la grandeur naît des gestes les plus modestes. Beaucoup de critiques hispanophones considèrent cette nouvelle comme l'un des chefs-d'œuvre absolus du récit bref latino-américain du XXᵉ siècle, précisément parce qu'elle atteint une intensité émotionnelle exceptionnelle sans jamais recourir au merveilleux ni à l'extraordinaire. Tout repose sur une mère pauvre, une enfant silencieuse, un bouquet de fleurs fanées et un train traversant la chaleur des plantations de bananes. Et pourtant, c'est toute la condition humaine qui s'y trouve contenue.

 

"No había nadie en la estación. Del otro lado de la calle, en la acera sombreada por los almendros, sólo estaba abierto el salón de billar. El pueblo flotaba en el calor. La mujer y la niña descendieron del tren, atravesaron la estación abandonada cuyas baldosas empezaban a cuartearse por la presión de la hierba, y cruzaron la calle hasta la acera de sombra.

       Eran casi las dos. A esa hora, agobiado por el sopor, el pueblo hacía la siesta. Los almacenes, las oficinas públicas, la escuela municipal, se cerraban desde las once y no oían a abrirse hasta un poco antes d e las cuatro, cuando pasaba el tren de regreso. Sólo permanecían abiertos el hotel frente a la estación, su cantina y su salón de billar, y la oficina del telégrafo a un lado de la plaza. Las casas, en su mayoría construidas sobre el modelo de la compañía bananera, tenían las puertas cerradas por dentro y las persianas bajas. En algunas hacía tanto calor que sus habitantes almorzaban en el patio. Otros recostaban un asiento a la sombra de los almendros y hacían la siesta en plena calle.

       Buscando siempre la protección de los almendros la mujer y la niña penetraron en el pueblo sin perturbar la siesta. Fueron directamente a la casa cural. La mujer raspó con la uña la red metálica de la puerta, esperó un instante y volvió a llamar. En el interior zumbaba un ventilador eléctrico. No se oyeron los pasos. Se oyó apenas el leve crujido de una puerta y en seguida una voz cautelosa muy cerca de la red metálica: «¿Quién es?». La mujer trató de ver a través de la red metálica.

       —Necesito al padre —dijo.

       —Ahora está durmiendo.

       —Es urgente —insistió la mujer.

       Su voz tenía una tenacidad reposada.

       La puerta Se entreabrió sin ruido y apareció una mujer madura y regordeta, de cutis muy pálido y cabellos color de hierro. Los ojos parecían demasiado pequeños detrás de los gruesos cristales de los lentes.

       —Sigan —dijo, y acabó de abrir la puerta.

       Entraron, en una sala impregnada de un viejo olor de flores. La mujer de la casa las condujo hasta un escaño de madera y les hizo señas de que se sentaran. La niña lo hizo, pero su madre permaneció de pie, absorta, con la cartera apretada en las dos manos. No se percibía ningún ruido detrás del ventilador eléctrico.

       La mujer de la casa apareció en la puerta del fondo.

       —Dice que vuelvan después de las tres —dijo en voz muy baja—. Se acostó hace cinco minutos.

       —El tren se va a las tres y media —dijo la mujer.

       Fue una réplica breve y segura, pero la voz seguía siendo apacible, con muchos matices. La mujer de la casa sonrió por primera vez.

       —Bueno —dijo.

       Cuando la puerta del fondo volvió a cerrarse la mujer se sentó junto a su hija. La angosta sala de espera era pobre, ordenada y limpia. Al otro lado de una baranda de madera que dividía la habitación, había una mesa de trabajo, sencilla, con un tapete de hule, y encima de la mesa una máquina de escribir primitiva junto a un vaso con flores. Detrás estaban los archivos parroquiales. Se notaba que era un despacho arreglado por una mujer soltera.

 

Il n’y avait personne à la gare. De l’autre côté de la rue, sur le trottoir ombragé par les amandiers, seul le salon de billard était ouvert. Le village flotait dans la chaleur. La femme et la petite fille descendirent du train, traversèrent la gare abandonnée, dont les carreaux commençaient à se fissurer sous la poussée de l’herbe, et passèrent de l’autre côté de la rue pour gagner l’ombre du trottoir.

Il était près de deux heures. À cette heure-là, accablé par la torpeur, le village faisait la sieste. Les magasins, les bureaux administratifs, l’école municipale fermaient dès onze heures et ne rouvriraient qu’un peu avant quatre, quand le train de retour passerait. Seuls restaient ouverts l’hôtel en face de la gare, son bar et sa salle de billard, ainsi que le bureau du télégraphe, sur un côté de la place. Les maisons, pour la plupart construites sur le modèle de la compagnie bananière, avaient leurs portes fermées à clé et leurs volets baissés. Dans certaines, il faisait si chaud que les habitants déjeunaient dans la cour. D’autres avaient poussé une chaise à l’ombre des amandiers et dormaient en pleine rue.

Toujours cherchant la protection des amandiers, la femme et l’enfant s’enfoncèrent dans le village sans troubler la sieste. Elles se dirigèrent droit vers la cure. La femme gratta du doigt la grille métallique de la porte, attendit un instant, puis frappa de nouveau. À l’intérieur, on entendait le ronronnement d’un ventilateur électrique. Aucun pas ne résonna. À peine un léger craquement de porte, puis une voix prudente, tout près de la grille :

— « Qui est-ce ? »

La femme tenta de voir à travers le grillage.

— « Je dois parler au père », dit-elle.

— « Il est en train de dormir. »

— « C’est urgent », insista-t-elle.

Sa voix avait une ténacité calme.

La porte s’entrouvrit sans bruit, et une femme mûre et rondelette apparut, au teint très pâle et aux cheveux gris fer. Ses yeux semblaient tout petits derrière les épaisses lunettes.

— « Entrez », dit-elle en ouvrant complètement la porte.

Elles pénétrèrent dans une pièce imprégnée d’une vieille odeur de fleurs. La maîtresse des lieux les conduisit à un banc de bois et leur fit signe de s’asseoir. La fillette obéit, mais sa mère resta debout, absorbée, serrant son sac à deux mains. Aucun bruit ne filtrait derrière le ventilateur.

La femme réapparut à la porte du fond.

— « Il dit de revenir après trois heures », murmura-t-elle. « Il s’est couché il y a cinq minutes. »

— « Le train repart à trois heures et demie », répondit la femme.

Sa réplique fut brève et ferme, mais sa voix restait paisible, pleine de nuances. La maîtresse de maison sourit pour la première fois.

— « Bon », dit-elle.

Quand la porte du fond se referma, la femme s’assit près de sa fille. L’étroite salle d’attente était pauvre, mais ordonnée et propre. Derrière une barrière en bois qui divisait la pièce, se trouvait un bureau simple, recouvert d’une toile cirée, avec une vieille machine à écrire et un verre de fleurs. Plus loin, les archives paroissiales. On devinait un bureau aménagé par une femme célibataire.

(...)


De retour en Colombie où il se marie en 1958, Gabriel Garcia Marquez devient correspondant de l'agence cubaine Prensa Latina pour laquelle il voyage notamment à La Havane et à New York. A Mexico dans les années suivantes, il renoue avec l'activité cinématographique (il tint, en 1954, la rubrique cinéma dans El Espectador) en rédigeant des scénarios de films. En 1967, il publie "Cent Ans de solitude". La parution de la traduction française (1968) connaît un succès considérable. Il continue cependant le journalisme en publiant des articles sur le Chili, Cuba, l'Angola, le Nicaragua et le Viêtnam qui serviront de jalons à son ouvrage Cronicas y Reportajes (1975), L'Automne du Patriarche (1976) reçoit également un accueil enthousiaste...  


"Dos soledades: Un dialogo sobre la novela en America Latina"  

En septembre 1967, Gabriel Garcia Marquez (né en 1927) et Mario Vargas Llosa (né en 1936) se réunissent à Lima pour parler de littérature latino-américaine; le premier a déjà vendu des milliers d’exemplaires (Cien años de soledad), le second venait de remporter le Prix Romulo Gallegos (La ciudad y los perros), deux tempéraments que tout semble opposer mais qui seront bientôt considérés comme deux des plus grands représentants de la littérature espagnole. "À quoi penses-tu servir en tant qu’écrivain", interroge Mario Vargas Llosa , "Para qué crees que sirves tú como escritor?", "J’ai l’impression que je suis devenu écrivain, répond Gabriel Garcia Marquez, quand j’ai réalisé que je ne servais à rien.

"Au début, j’aimais écrire parce qu’on me publiait des choses et j’ai découvert ce que j’ai déclaré plusieurs fois plus tard et qui est très vrai : j’écris pour que mes amis m’aiment un peu plus. Mais ensuite, en analysant le métier de l’écrivain et en analysant les travaux d’autres écrivains, je pense que la littérature, et surtout le roman, a bien une fonction. Maintenant, je ne sais pas si cela est bien ou pas, mais je pense que cette fonction est par nature subversive. Je ne connais aucune bonne littérature qui serve à exalter des valeurs établies. Dans la bonne littérature, je trouve toujours la tendance à détruire ce qui est établi, ce qui est déjà imposé et à contribuer à la création de nouvelles formes de vie, de nouvelles sociétés, enfin à améliorer la vie des hommes.

C’est un peu difficile pour moi de l’expliquer parce que, en fait, je fonctionne très peu en théorie. Je ne sais pas très bien pourquoi ces choses arrivent. Maintenant, la vérité est que le fait d’écrire obéit à une vocation pressante, que celui qui a la vocation d’écrivain doit écrire car c’est seulement ainsi qu’il réussit à se débarrasser de ses maux de tête et de sa mauvaise digestion...." (Siempre, en la buena literatura, encuentro la tendencia a destruir lo establecido, lo ya impuesto y a contribuir a la creación de nuevas formas de vida, de nuevas sociedades; en fin, a mejorar la vida de los hombres. Me resulta un poco difícil explicar esto porque, en realidad, yo funciono muy poco en la teoría. Es decir, no sé muy bien por qué pasan estas cosas. Ahora, lo cierto es que el hecho de escribir obedece a una vocación apremiante, que el que tiene la vocación de escritor tiene que escribir pues solo así logra quitarse sus dolores de cabeza y su mala digestión...)


L'histoire de  "Cent Ans de solitude" commence presque comme une légende, et pourtant les principaux témoins s'accordent sur l'essentiel ...

Depuis près de vingt ans, Gabriel García Márquez cherchait en vain la manière de raconter le monde de son enfance. Il possédait déjà les personnages, la maison des grands-parents d'Aracataca, les guerres civiles, les fantômes, les prodiges, la mémoire familiale ; il lui manquait ce qu'il appelait « le ton », cette voix narrative capable de faire accepter au lecteur les événements les plus extraordinaires comme s'ils relevaient de la plus stricte évidence.

Au milieu du mois de juillet 1965, alors qu'il quitte Mexico avec son épouse Mercedes Barcha et leurs deux fils pour quelques jours de vacances à Acapulco, une illumination le saisit au volant. Plus tard, il racontera que la première phrase du roman surgit tout entière dans son esprit : « Muchos años después, frente al pelotón de fusilamiento, el coronel Aureliano Buendía había de recordar aquella tarde remota en que su padre lo llevó a conocer el hielo. » (« De nombreuses années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendía devait se rappeler ce lointain après-midi où son père l'avait conduit à la découverte de la glace. »)

Mais plus encore que cette phrase, c'est le rythme même du récit qui lui apparaît soudain. García Márquez expliquera qu'il comprit instantanément qu'il devait raconter cette histoire exactement comme sa grand-mère racontait les événements les plus invraisemblables, avec une impassibilité absolue, sans jamais souligner le merveilleux. C'était cette voix qu'il poursuivait depuis plus de quinze ans, depuis ses premiers textes sur Macondo.

Sans hésiter, il freine brutalement, fait demi-tour et renonce aux vacances. Selon Gerald Martin, il dit simplement à Mercedes qu'il avait enfin trouvé la clé du livre qu'il portait en lui depuis si longtemps. La famille regagne Mexico le jour même. 

Dès le lendemain matin, García Márquez s'enferme dans son bureau et entreprend l'écriture de ce qu'il croit être un roman de quelques centaines de pages achevé en six mois. Il ne quittera pratiquement plus sa table de travail pendant près de dix-huit mois.

Cette décision bouleverse la vie familiale. Les économies disparaissent rapidement, la voiture est vendue puis mise en gage selon les récits, les loyers s'accumulent, les commerçants du quartier consentent des crédits. Mercedes Barcha prend entièrement en charge les difficultés matérielles afin que son mari puisse poursuivre son travail. García Márquez reconnaîtra plus tard que le véritable héros de cette aventure n'était peut-être pas l'écrivain, mais son épouse : sans son soutien obstiné, "Cent Ans de solitude" n'aurait probablement jamais été achevé.

Gerald Martin montre cependant que cette illumination de 1965 ne surgit pas du néant. Elle est l'aboutissement d'une longue maturation commencée dès 1952, lorsque García Márquez était revenu avec sa mère à Aracataca pour vendre la maison familiale. 

Ce voyage avait réveillé les images de son enfance ; pendant plus d'une décennie, il en avait disséminé les fragments dans "La hojarasca", "El coronel no tiene quien le escriba", "Los funerales de la Mamá Grande"ou encore "La mala hora". Le voyage vers Acapulco ne lui apporta donc pas l'histoire du roman, qu'il connaissait déjà presque entièrement ; il lui révéla la seule chose qui lui manquait encore : la voix capable de transformer les souvenirs d'une famille colombienne en l'une des plus grandes épopées de la littérature universelle.


"Cien años de soledad" (Cent Ans de solitude, 1967)

Publié en 1967, Cien años de soledad est considéré comme l'un des sommets de la littérature mondiale du XXe siècle. Traduit dans des dizaines de langues et vendu à plusieurs dizaines de millions d'exemplaires, le roman de Gabriel García Márquez a donné une visibilité internationale sans précédent au « Boom » latino-américain. Il synthétise avec une maîtrise exceptionnelle les traditions du roman d'aventures, de la chronique historique, du conte populaire, de la Bible, de Cervantès, de Faulkner et des grandes sagas familiales européennes, tout en créant une forme narrative entièrement nouvelle.

Le livre a pour cadre Macondo, village imaginaire perdu dans les plaines tropicales de Colombie, entre marécages, montagnes et forêts. Fondé par José Arcadio Buendía et son épouse Úrsula Iguarán, Macondo naît comme un paradis isolé du reste du monde.

1. - Dans ses premières années, les gitans conduits par Melquíades y apportent les merveilles de la civilisation - aimants, alchimie, glace, télescopes - qui fascinent le fondateur du village et nourrissent ses rêves démesurés.  Mais "Cent Ans de solitude" est avant tout l'histoire d'une famille ...

2. Pendant un siècle, sept générations des Buendía vont se succéder à Macondo. Chacune répète, sous des formes différentes, les mêmes passions, les mêmes erreurs et les mêmes obsessions. Les José Arcadio incarnent généralement la force physique, l'impulsivité et le désir ; les Aureliano, l'introspection, la lucidité et la solitude. Les noms reviennent, les caractères se reproduisent, les destins semblent condamnés à recommencer inlassablement selon un cycle mystérieux.

3. Le fil conducteur du roman est précisément cette lente évolution de Macondo et des Buendía, depuis les temps mythiques de la fondation jusqu'à leur disparition finale. 

À travers eux défilent toutes les étapes de l'histoire latino-américaine : l'exploration des terres vierges, les guerres civiles du XIXe siècle, symbolisées par les trente-deux soulèvements du colonel Aureliano Buendía ; l'arrivée du capitalisme étranger avec la compagnie bananière ; les massacres politiques ; la modernisation ; puis la décadence et l'oubli. 

4. L'histoire collective du continent se reflète constamment dans les drames privés de la famille. Les passions, les amours, les naissances et les morts ne sont jamais de simples épisodes familiaux : ils reflètent, à une échelle réduite, les grands mouvements de l'histoire du continent. Macondo apparaît ainsi comme une métaphore de l'Amérique latine tout entière, tandis que la maison des Buendía devient le théâtre où se jouent les espoirs, les violences et les désillusions d'un siècle.

 

Le célèbre incipit annonce déjà cette structure temporelle complexe ...

"Muchos años después, frente al pelotón de fusilamiento, el coronel Aureliano Buendía había de recordar aquella tarde remota en que su padre lo llevó a conocer el hielo. Macondo era entonces una aldea de veinte casas de barro y cañabrava construidas a la orilla de un río de aguas diáfanas que se precipitaban por un lecho de piedras pulidas, blancas y enormes como huevos prehistóricos. El mundo era tan reciente, que muchas cosas carecían de nombre, y para mencionarlas había que señalarlas con el dedo. 

"Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. Macondo était alors un village d’une vingtaine de maisons en glaise et en roseaux, construites au bord d’une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des œufs préhistoriques. Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. " 


Dès les cinq premiers chapitres, plusieurs épisodes sont célèbres, mais un seul concentre presque à lui seul tout ce qui fera la singularité de García Márquez : la première visite de Melquíades avec les aimants, au début du chapitre I. Ce passage est un véritable manifeste esthétique. José Arcadio Buendía est persuadé que les énormes aimants apportés par les gitans permettront d'arracher l'or enfoui dans les entrailles de la terre. Malgré les mises en garde de Melquíades, il entraîne les deux blocs métalliques à travers les champs, les maisons et les jardins. Les marmites, les chaudrons, les clous, les outils se mettent à vibrer, les objets oubliés surgissent de partout dans un vacarme extraordinaire. Le lecteur assiste à un spectacle à la fois comique, épique et merveilleux, raconté avec le plus grand sérieux ... 

"Tous les ans, au mois de mars, une famille de gitans déguenillés plantait sa tente près du village et, dans un grand tintamarre de fifres et de tambourins, faisait part des nouvelles inventions. Ils commencèrent par apporter l’aimant. Un gros gitan à la barbe broussailleuse et aux mains de moineau, qui répondait au nom de Melquiades, fit en public une truculente démonstration de ce que lui-même appelait la huitième merveille des savants alchimistes de Macédoine. Il passa de maison en maison, traînant avec lui deux lingots de métal, et tout le monde fut saisi de terreur à voir les chaudrons, les poêles, les tenailles et les chaufferettes tomber tout seuls de la place où ils étaient, le bois craquer à cause des clous et des vis qui essayaient désespérément de s’en arracher, et même les objets perdus depuis longtemps apparaissaient là où on les avait le plus cherchés, et se traînaient en débandade turbulente derrière les fers magiques de Melquiades. « Les choses ont une vie bien à elles, clamait le gitan avec un accent guttural  ; il faut réveiller leur âme, toute la question est là. » José Arcadio Buendia, dont l’imagination audacieuse allait toujours plus loin que le génie même de la Nature, quand ce n’était pas plus loin que les miracles et la magie, pensa qu’il était possible de se servir de cette invention inutile pour extraire l’or des entrailles de la terre ..." 

Cette scène est déjà tout García Márquez, une imagination débordante, une accumulation de détails concrets, une hyperbole permanente, un narrateur qui ne marque jamais la moindre distance avec l'extraordinaire. La célèbre phrase de Melquíades résume parfaitement cette tension entre science et magie : « Las cosas tienen vida propia; todo es cuestión de despertarles el ánimo. » (« Les choses ont leur vie propre ; il suffit de leur réveiller l'âme. ») Cette formule pourrait presque servir d'épigraphe à tout le roman.


L'histoire de Macondo épouse celle de la famille Buendía, mais aussi celle de l'Amérique latine. Ce qui commence comme une utopie fondatrice s'achève dans la désolation et l'oubli.

Écrite sous la forme d'une vaste chronique où les anticipations se mêlent sans cesse aux retours en arrière, l'histoire des Buendía progresse en spirale plutôt qu'en ligne droite. Les prénoms reviennent d'une génération à l'autre, les mêmes passions et les mêmes fautes se reproduisent, tandis que les manuscrits de Melquíades laissent entendre que tout est déjà écrit. Cette architecture circulaire donne au roman sa dimension mythique : Macondo n'est pas seulement un village colombien, mais une allégorie du paradis perdu, où la faute originelle, la mémoire et le destin gouvernent secrètement toute l'histoire des hommes.

L'histoire de Macondo s'ouvre sur une véritable Genèse américaine. Harcelé par le fantôme de Prudencio Aguilar, qu'il a tué lors d'un duel d'honneur, José Arcadio Buendía abandonne son village natal avec son épouse Úrsula Iguarán et quelques familles amies pour chercher, à travers les marécages de la Sierra, un passage vers la mer. 

Après des mois d'errance, le petit groupe découvre les rives d'une rivière aux eaux « limpides comme du verre » et décide d'y fonder un village : Macondo. Comme les premiers colons du Nouveau Monde, ils ont le sentiment de recommencer l'histoire humaine à son commencement.

Macondo, fondé au milieu des marécages, dans un monde encore vierge de toute autorité politique, vit presque hors du temps, rythmé par les visites des gitans conduits par Melquíades, qui apportent les merveilles de la science moderne — les aimants, la lunette astronomique, la glace — suscitant chez le fondateur une inépuisable soif de connaissance. Cette période d'innocence est pourtant bientôt troublée par une étrange épidémie d'insomnie...

 

1. Cette fondation possède cependant une ambiguïté fondamentale. 

José Arcadio et Úrsula sont cousins, et leur union est placée sous le signe d'une ancienne malédiction familiale : la naissance redoutée d'un enfant doté d'une queue de cochon, châtiment supposé des mariages consanguins. Cette menace, qui semble d'abord relever de la superstition populaire, constitue en réalité la faute originelle du roman. Elle pèse sur toutes les générations des Buendía et ne trouvera son accomplissement qu'à la toute dernière page, lorsque la prophétie se réalisera enfin.

2. Macondo naît ainsi comme une véritable utopie. 

Le village ne possède ni cimetière, ni hiérarchie sociale, ni passé véritable. Les habitants vivent dans l'innocence des premiers âges, presque hors de l'Histoire, persuadés que tout reste à inventer. Cette atmosphère de paradis terrestre est renforcée par la narration elle-même, qui mêle naturellement les événements quotidiens aux apparitions de fantômes, aux présages et aux prodiges, comme si le merveilleux faisait partie de l'ordre normal du monde.

3. Le seul lien avec l'extérieur est assuré par les visites annuelles des gitans conduits par Melquíades.

À chacun de leurs passages, ils apportent les merveilles de la science moderne — les aimants, les instruments d'alchimie, la lunette astronomique, la glace — qui éveillent chez José Arcadio Buendía une curiosité insatiable. Convaincu que ces inventions permettront de transformer le destin de Macondo, il se lance dans d'interminables expériences scientifiques et alchimiques, au grand désespoir d'Úrsula, qui tente de préserver l'équilibre de la maison et d'assurer la survie matérielle de la famille. 

Dès cette première génération se dessine ainsi l'opposition fondamentale entre le rêve et la réalité, entre l'imagination visionnaire du fondateur et le solide bon sens de celle qui deviendra la véritable gardienne de la lignée.

4. Mais cette innocence est bientôt menacée.

Une étrange épidémie d'insomnie se répand dans le village. Les habitants cessent d'abord de dormir, puis perdent progressivement la mémoire : ils oublient les noms des objets, leur usage, puis jusqu'à leur propre identité. José Arcadio Buendía entreprend alors d'accrocher des étiquettes à toutes les choses — « table », « horloge », « vache » — afin d'empêcher le monde de sombrer dans l'oubli. Derrière cette fantaisie merveilleuse apparaît déjà l'une des grandes métaphores du roman : un peuple privé de mémoire est condamné à perdre son histoire et à répéter indéfiniment les mêmes erreurs.

 

" ... À l’entrée du chemin du marigot, on avait planté une pancarte portant le nom de Macondo et, dans la rue principale, une autre proclamant : Dieu existe. Pas une maison où l’on n’eût écrit ce qu’il fallait pour fixer dans la mémoire chaque chose, chaque sentiment. Mais pareil système exigeait tant de vigilance et de force de caractère que bon nombre de gens succombèrent au charme d’une réalité imaginaire sécrétée par eux-mêmes, qui s’avérait moins pratique à l’usage mais plus réconfortante. 

Ce fut Pilar Ternera qui contribua le plus à répandre cette mystification, quand elle eut l’idée ingénieuse de lire le passé dans les cartes comme, jadis, elle y lisait l’avenir. Par ce biais, ces gens qui ne dormaient pas commencèrent à vivre en un monde issu des intercurrences et du hasard des cartes, où le souvenir du père s’identifiait bon gré mal gré à celui de tel homme brun arrivé début avril, et l’image de la mère à celle de telle femme brune qui portait un anneau d’or à la main gauche, et où telle date de naissance ne pouvait que remonter au dernier mardi qu’on entendit chanter l’alouette dans le laurier.

Ces pratiques consolantes eurent raison de José Arcadio Buendia qui décida alors de construire cette machine de la mémoire dont il avait déjà eu envie autrefois pour se souvenir de toutes les merveilleuses inventions des gitans.

Le principe de cette machine consistait à pouvoir réviser tous les matins, du début jusqu’à la fin, la totalité des connaissances acquises dans la vie. Il l’imaginait comme une sorte de dictionnaire à mouvement giratoire qu’un individu situé dans l’axe pourrait actionner au moyen d’une manivelle, de sorte qu’en quelques heures défilerait devant ses yeux les notions les plus nécessaires à l’existence. Il en était arrivé à rédiger près de quatorze mille fiches lorsque survint par le chemin du marigot un extraordinaire vieillard, avec la mélancolique clochette dans des dormeurs, une valise ventrue amarrée à l’aide de cordes et une voiturette recouverte de chiffons noirs. Il se rendit directement chez José Arcadio Buendia.

En lui ouvrant la porte, Visitacion ne le reconnut pas, et pensa qu’il avait l’intention de fourguer quelque marchandise, ignorant que rien ne pouvait plus être vendu dans un village qui s’enlisait irrémédiablement dans les frontières de l’oubli. C’était un vieillard tout décrépit. Malgré sa voix également brisée par l’incertitude et ses mains qui paraissaient douter de l’existence des choses, il était clair qu’il venait du monde où les hommes pouvaient encore dormir et se souvenir. José Arcadio Buendia le trouva assis dans la salle commune, s’éventant avec son chapeau noir tout rapiécé, en train de lire avec attention et commisération les écriteaux fixés aux murs. 

Il le salua en lui prodiguant force démonstrations d’amitié, car il craignait l’avoir connu en d’autres temps et ne plus le remettre à présent. Mais le visiteur perçut son manège. Il se sentit oublié, victime non d’un oubli du cœur auquel on pouvait remédier, mais d’un autre oubli plus cruel et inguérissable qu’il connaissait fort bien, car c’était l’oubli de la mort. Alors il comprit. Il ouvrit sa valise bourrée à craquer d’objets mystérieux et en sortit une mallette pleine de flacons. Il donna à boire à José Arcadio Buendia une substance de couleur engageante et la lumière se fit dans sa mémoire. Ses yeux se brouillèrent de larmes, puis il prit conscience de l’absurdité de l’endroit où il se trouvait, où chaque objet était marqué à son nom, il eut honte de tant d’énormités et de bêtises affichées sur les murs, et il finit par reconnaître, ébloui, radieux, transporté d’allégresse, la personnalité du nouveau venu. C’était Melquiades..."

 

« À partir de ce moment, Macondo cesse d'être un paradis isolé. Avec la génération d'Aureliano Buendía, le village entre dans l'Histoire... »

C'est précisément le mouvement voulu par García Márquez : le passage du temps mythique de la fondation au temps historique des guerres civiles et de la modernisation. Ce qui n'était qu'une communauté de pionniers devient peu à peu un espace soumis aux guerres civiles, aux intérêts économiques et aux influences étrangères. L'évolution de la famille Buendía accompagne exactement cette transformation : à mesure que le village perd son innocence, les ambitions remplacent les rêves fondateurs, les liens familiaux se distendent et la solitude devient le véritable héritage des générations futures.

 

Le colonel Aureliano Buendía devient l'un des chefs de la rébellion libérale contre le gouvernement conservateur.

Il mène trente-deux soulèvements armés, les perd tous et échappe à d'innombrables tentatives d'assassinat. Vaincu par les forces gouvernementales, il poursuit la lutte sous forme de guérilla, rêve d'une vaste fédération capable d'unir les peuples « de l'Alaska à la Patagonie » contre les régimes conservateurs et trouve même refuge quelque temps à Cuba. Mais les idéaux révolutionnaires s'épuisent peu à peu dans la répétition des combats. Lorsque le colonel rentre à Macondo, il comprend que la guerre a perdu tout son sens : les chefs militaires ne savent plus pourquoi ils se battent, et les vainqueurs ressemblent désormais aux vaincus. Son destin incarne l'échec des grandes espérances politiques de l'Amérique latine du XIXᵉ siècle.

 

Pendant que le vieux colonel s'enferme dans une solitude toujours plus profonde, Macondo connaît une transformation radicale. L'arrivée de la compagnie bananière nord-américaine bouleverse l'économie et les structures sociales du village. Des quartiers nouveaux apparaissent, séparant les étrangers des habitants ; les plantations remplacent les cultures traditionnelles ; les ingénieurs américains introduisent leurs coutumes, leur mode de vie et leur prospérité apparente. L'une des descendantes des Buendía apprend « à nager comme une championne, à jouer au tennis et à manger le jambon de Virginie avec des tranches d'ananas ». Derrière cette modernisation se profile pourtant une nouvelle forme de domination : celle du capital étranger sur l'Amérique latine.

 

Lorsque les ouvriers s'organisent et revendiquent de meilleures conditions de travail, la compagnie répond par la répression. Inspiré du massacre des grévistes de la United Fruit Company à Ciénaga en 1928, auquel le grand-père maternel de García Márquez avait indirectement assisté, cet épisode constitue le cœur historique et politique du roman. Des milliers de travailleurs sont mitraillés sur la place de la gare avant que leurs corps ne disparaissent dans un train lancé vers la mer. Plus terrible encore que le massacre est l'effacement systématique de sa mémoire : les autorités affirment qu'aucune fusillade n'a eu lieu, qu'il n'y a jamais eu de morts et que les grévistes sont simplement rentrés chez eux. García Márquez montre ainsi qu'une société ne meurt pas seulement de la violence, mais aussi du mensonge et de l'oubli organisés.

 

À partir de cet événement, le destin de Macondo bascule irréversiblement. Un déluge interminable - « quatre ans, onze mois et deux jours » - semble laver le village de sa prospérité artificielle. Les plantations sont abandonnées, les maisons construites pendant la fièvre bananière tombent en ruine, les Nord-Américains démontent leurs installations et quittent les lieux. Macondo retrouve son isolement originel, mais cette solitude n'est plus celle des pionniers : c'est désormais celle des ruines. « Leur peau gardait encore le vert d'algues et l'odeur de renfermé dont les avait imprégnés la pluie. »

 

Le déclin de Macondo accompagne celui de la famille Buendía. Les générations se succèdent en répétant inlassablement les mêmes passions, les mêmes fautes et les mêmes solitudes. Les José Arcadio reproduisent l'énergie instinctive de leurs ancêtres ; les Aureliano héritent de leur lucidité et de leur isolement. Les mêmes prénoms reviennent comme les mêmes événements historiques, donnant au temps une forme circulaire où chaque génération semble condamnée à recommencer la précédente.

 

L'histoire s'achève avec Aureliano Babilonia, dernier héritier de la lignée. Après la naissance d'un enfant monstrueux, porteur de la queue de cochon longtemps redoutée par les Buendía, le nouveau-né meurt presque aussitôt et les fourmis emportent son corps vers leur repaire, comme si la nature elle-même effaçait les derniers vestiges de cette famille. Resté seul dans la maison désormais vide, Aureliano parvient enfin à déchiffrer les mystérieux manuscrits de Melquíades. Il découvre alors que toute l'histoire des Buendía — depuis la fondation de Macondo jusqu'à sa propre lecture — était écrite depuis l'origine. Au moment même où il comprend cette révélation, un vent apocalyptique balaie le village et l'efface définitivement de la surface de la terre.

 

La disparition de Macondo dépasse ainsi le destin d'une simple famille. Elle symbolise l'achèvement d'un cycle historique tout entier. En faisant constamment correspondre les drames privés des Buendía avec les grandes étapes de l'histoire colombienne et latino-américaine — la fondation des nations, les guerres civiles, l'emprise économique étrangère, la violence politique, l'amnésie collective puis le déclin — García Márquez compose bien davantage qu'une saga familiale : une vaste mythologie historique du continent, où la mémoire, le temps et la solitude deviennent les véritables protagonistes du récit.


L'un des plus beaux passages du roman est sans doute celui où García Márquez fait de la guerre la métaphore du désir amoureux. Une page révélatrice de la manière dont García Márquez écrit, une écriture profondément baroque : elle ne sépare jamais le monde extérieur du monde intérieur. 

Les paysages, les odeurs, les événements historiques deviennent les prolongements des passions humaines. C'est cette capacité à transformer une guerre civile en métaphore du désir qui fait la singularité de García Márquez et explique pourquoi ses images continuent de hanter le lecteur bien après la fin du roman...

Aureliano José, fils du colonel Aureliano Buendía et de Pilar Ternera, a grandi dans la maison familiale. Pendant les longues campagnes militaires de son père, c'est Amaranta, sa tante, qui l'a élevé en partie. Peu à peu, cette affection presque maternelle se transforme chez le jeune homme en une passion amoureuse aussi irrépressible qu'interdite. Espérant échapper à cette obsession, il suit les troupes libérales à travers le pays, persuadé que la guerre, les combats, les voyages et les aventures finiront par effacer ce désir. 

Mais García Márquez renverse complètement cette logique. L'expérience de la guerre ne détourne pas Aureliano José d'Amaranta ; elle la rend plus présente encore. Toute la violence du monde semble désormais porter son visage : « Il n'avait cessé un seul instant de la désirer. Il l'avait retrouvée dans les obscures chambres des villages vaincus, surtout les plus abjectes ; il identifiait sa présence dans l'odeur du sang séché sur les pansements des blessés, dans cette peur instantanée d'être en péril de mort, à toute heure et en tous lieux. [...] Plus il roulait son image dans le fumier de la guerre, plus la guerre ressemblait à Amaranta. » 

Cette phrase constitue un remarquable renversement poétique. La guerre cesse d'être un simple événement historique pour devenir une expérience intérieure. Les champs de bataille, les villages dévastés, les blessés et même l'odeur du sang ne sont plus perçus pour eux-mêmes : ils deviennent les supports d'une mémoire affective qui ramène sans cesse Aureliano José vers Amaranta. Le monde extérieur est entièrement colonisé par son désir. Plus il cherche à oublier, plus son imagination transforme chaque paysage, chaque odeur, chaque danger en rappel de celle qu'il fuit.

 

"... Quand Amaranta le vit entrer, sans qu’il eût rien dit, elle devina sur-le-champ pourquoi il était revenu. À table, ils n’osaient se regarder en face. Mais deux semaines après son retour, en présence d’Ursula, il fixa Amaranta et, les yeux dans les yeux, lui dit : « Je n’ai cessé de penser beaucoup à toi. » Amaranta le fuyait. Elle se prémunissait contre les rencontres fortuites. Elle s’arrangeait pour ne pas se séparer de Remedios la-belle. Le jour où son neveu lui demanda jusqu’à quand elle comptait porter la bande noire qui entourait sa main, elle interpréta la question comme une allusion à sa virginité et le rouge qui vint dorer ses joues l’indigna. À son arrivée, elle ferma le verrou de sa chambre mais il s’écoula tant de nuits pendant lesquelles elle put entendre ses ronflements paisibles dans la chambre voisine, qu’elle finit par négliger cette précaution. 

Un matin, bientôt deux mois après son retour, elle l’entendit pénétrer dans sa chambre. Alors, au lieu de fuir, au lieu de crier comme elle avait prévu de le faire, elle se laissa envahir par une douce sensation de repos. Elle le sentit se glisser sous la moustiquaire, comme il faisait lorsqu’il était enfant, comme il avait toujours fait, et ne put s’empêcher d’avoir des sueurs froides et de claquer des dents lorsqu’elle se rendit compte qu’il était complètement nu. « Va-t’en », murmura-t-elle, si anxieuse de connaître la suite qu’elle en étouffait. « Va-t’en ou je me mets à crier. » Mais Aureliano José savait alors ce qu’il lui restait à faire, car ce n’était plus un enfant qui a peur du noir, mais une bête de casernement. 

À compter de cette nuit-là reprirent ces sourdes batailles sans issue qui se prolongeaient jusqu’à l’aube. « Je suis ta tante, murmurait Amaranta épuisée. C’est presque comme si j’étais ta mère, non seulement par l’âge mais parce qu’il ne m’a manqué qu’une chose 

: te donner la tétée. » 

Au matin, Aureliano s’échappait et s’en revenait le lendemain bien avant le lever du jour, chaque fois plus excité quand il constatait qu’elle n’avait pas poussé son verrou. Il n’avait cessé un seul instant de la désirer. Il l’avait retrouvée dans les obscures chambres des

villages vaincus, surtout les plus abjectes, et identifiait sa présence dans l’odeur de sang séché sur les pansements, des blessés, dans cette peur instantanée d’être en péril de mort, à toute heure et en tous lieux. Il l’avait fuie, en essayant d’annihiler son souvenir non seulement par l’éloignement mais par un acharnement féroce, incontrôlé, que ses compagnons d’armes qualifiaient de témérité, mais plus il roulait son image dans le fumier de la guerre, plus la guerre ressemblait à Amaranta. Il endura ainsi son exil, cherchant l’occasion de la tuer avec sa propre mort, jusqu’au jour où il entendit raconter la vieille histoire de l’homme qui avait épousé une de ses tantes qui, de plus, était sa cousine, et dont le fils finit par se retrouver son propre grand-père.

— Est-ce qu’on peut se marier avec une de ses tantes ? demanda-t-il avec étonnement.

— Non seulement on peut, lui répondit un soldat, mais nous sommes en train de faire cette guerre contre les curés pour avoir le droit de se marier avec sa propre mère.

Quinze jours plus tard, il déserta. Il trouva Amaranta plus flétrie que dans son souvenir, plus mélancolique et pudibonde, et doublant déjà, en fait, le dernier cap de la maturité, mais plus fébrile que jamais dans les ténèbres de sa chambre, plus provocante que jamais dans la manière agressive dont elle lui résistait. « Tu n’es qu’une brute, lui disait Amaranta, acculée par sa meute de bouledogues. Ça n’est pas vrai qu’on puisse traiter ainsi sa pauvre tante, à moins d’une dispense spéciale du pape. » 

Aureliano José promettait d’aller à Rome, promettait de parcourir l’Europe à genoux, et de baiser les sandales du souverain pontife pourvu qu’elle voulût bien baisser ses ponts-levis.

— Il ne s’agit pas seulement de cela, rétorquait Amaranta. C’est ainsi que naissent les enfants avec des queues de cochon.

Aureliano José restait sourd à tout argument.

— Et quand bien même il naîtrait des tatous, répondit-il en suppliant.

Un matin, avant l’aube, vaincu par l’insupportable douleur de sa virilité contenue, il se rendit chez Catarino. Il trouva une femme aux seins flasques, câline et bon marché, qui lui calma le bas-ventre pour quelque temps. Il essaya de traiter Amaranta par le mépris. Il l’apercevait sous la véranda, en train de coudre sur une machine à manivelle dont elle avait appris à se servir avec une dextérité admirable, et ne lui adressait même pas la parole.

Amaranta se sentit libérée d’un poids, et elle-même ne comprit pas pourquoi, dès lors, elle se mit de nouveau à penser au colonel Gerineldo Marquez, pourquoi elle se souvenait avec nostalgie des après-midi passés à jouer aux dames, et pourquoi elle en arriva même à le désirer comme compagnon de lit. 

La nuit où, ne pouvant plus supporter cette comédie de l’indifférence, il s’en retourna dans la chambre d’Amaranta, Aureliano José ne s’imaginait pas à quel point il avait perdu du terrain. Elle le repoussa avec une franche détermination, que rien n’aurait pu fléchir, et ferma définitivement le verrou de sa chambre à coucher.

Quelques mois après le retour d’Aureliano José se présenta à la maison une femme exubérante, toute parfumée de jasmins, accompagnée d’un enfant de cinq ans. Elle affirma qu’il était le fils du colonel Aureliano Buendia et qu’elle l’amenait pour le faire baptiser par Ursula. Personne ne mit en doute les origines de cet enfant sans nom  : il ressemblait trait pour trait au colonel à l’époque où on l’emmena faire connaissance avec la glace.

La femme raconta qu’il était né avec les yeux grands ouverts, portant sur les gens un regard adulte qui paraissait les juger, et que la manière dont il fixait chaque chose sans ciller l’effrayait. « Il est tout pareil, dit Ursula. La seule chose qui lui manque, c’est de faire basculer les chaises rien qu’à les regarder. » On le baptisa du prénom d’Aureliano, mais avec le nom de sa mère car la loi ne permettait pas qu’il portât le nom de son père avant que celui-ci ne l’eût reconnu. Le général Moncada servit de parrain. Amaranta eut beau insister pour qu’on le lui laissât, afin de finir de l’élever, la mère s’y opposa...." (Éditions du Seuil)

 

Cette fusion entre l'histoire collective et l'expérience intime est caractéristique de García Márquez. Les événements politiques ne sont jamais séparés de la vie intérieure des personnages. La guerre civile n'est pas seulement un affrontement entre libéraux et conservateurs ; elle devient le miroir des passions humaines, de leurs obsessions et de leurs blessures. Ce procédé rappelle la célèbre formule de Marcel Proust selon laquelle le souvenir n'est jamais volontaire : il renaît à partir d'une sensation, d'une odeur ou d'une image. Chez García Márquez, c'est toute la guerre qui fonctionne comme une gigantesque mémoire involontaire.


"Cent Ans de solitude"  est également l'expression la plus accomplie du réalisme magique. 

Les phénomènes les plus extraordinaires y sont racontés avec le même naturel que les faits quotidiens : une jeune femme s'élève au ciel en pliant des draps, une pluie dure plusieurs années, un prêtre lévite après avoir bu du chocolat, des morts reviennent converser avec les vivants. Pourtant, ces prodiges ne constituent jamais une fuite hors du réel ; ils traduisent au contraire la manière dont les sociétés latino-américaines mêlent histoire, mémoire, croyances populaires et imagination.

 

Le réalisme magique de l’auteur imprègne les événements d’une majesté à la mesure de leur résonance émotionnelle, comme dans cette description des suites de la mort mystérieuse par balle du deuxième José Arcadio ...

 "No todas las noticias eran buenas. Un año después de la fuga del coronel Aureliano Buendía, José Arcadio y Rebeca se fueron a vivir en la casa construida por Arcadio. Nadie se enteró de su intervención para impedir el fusilamiento. En la casa nueva, situada en el mejor rincón de la plaza, a la sombra de un almendro privilegiado con tres nidos de petirrojos, con una puerta grande para las visitas y cuatro ventanas para la luz, establecieron un hogar hospitalario. Las antiguas amigas de Rebeca, entre ellas cuatro hermanas Moscote que continuaban solteras, reanudaron las sesiones de bordado interrumpidas años antes en el corredor de las begonias. José Arcadio siguió disfrutando de las tierras usurpadas, cuyos títulos fueron reconocidos por el gobierno conservador. Todas las tardes se le veía regresar a caballo, con sus perros montunos y su escopeta de dos cañones, y un sartal de conejos

colgados en la montura.  Una tarde de setiembre, ante la amenaza de una tormenta, regresó a casa más temprano que de costumbre. Saludó a Rebeca en el comedor, amarró los perros en el patio, colgó los conejos en la cocina para salarlos más tarde y fue al dormitorio a cambiarse de ropa. 

"... Toutes les nouvelles n’étaient pas bonnes. Un an après la fuite du colonel Aureliano Buendia, José Arcadio et Rebecca s’en étaient allés vivre dans la maison construite par Arcadio. Personne ne fut jamais au courant de son intervention pour empêcher l’exécution. Dans la maison neuve située à l’angle le plus favorable de la place, à l’ombre d’un amandier qui avait le privilège de trois nids de rouges-gorges, avec une grande porte pour recevoir les visiteurs et quatre fenêtres pour la lumière, ils établirent un foyer des plus accueillants. Les anciennes amies de Rebecca, parmi lesquelles quatre sœurs Moscote restées célibataires, reprirent les séances de broderie interrompues des années auparavant sous la véranda aux bégonias. José Arcadio continua d’exploiter les terres usurpées dont les titres de propriété furent validés par le gouvernement conservateur. Chaque après-midi, on le voyait revenir à cheval, avec sa meute de chiens des montagnes et son fusil à deux coups, et une ribambelle de lapins pendus à sa monture. 

Un après-midi de septembre, sentant l’orage menacer, il rentra à la maison plus tôt que de coutume. Il salua Rebecca installée dans la salle à manger, attacha ses chiens dans le patio, suspendit les lapins dans la cuisine afin de les saler un peu plus tard, et alla se changer dans la chambre."

 

 Rebeca declaró después que cuando su marido entró al dormitorio ella se encerró en el baño y no se dio cuenta de nada. Era una versión difícil de creer, pero no había otra más verosímil, y nadie pudo concebir un motivo para que Rebeca asesinara al hombre que la había hecho feliz. Ese fue tal vez el único misterio que nunca se esclareció en Macondo. Tan pronto como José Arcadio cerró la puerta del dormitorio, el estampido de un pistoletazo retumbó en la casa. Un hilo de sangre salió por debajo de la puerta, atravesó la sala, salió a la calle, siguió en un curso directo por los andenes desparejos, descendió escalinatas y subió pretiles, pasó de largo por la Calle de los Turcos, dobló una esquina a la derecha y otra a la izquierda, volteó en ángulo recto frente a la casa de los Buendía, pasó por debajo de la puerta cerrada, atravesó la sala de visitas pegado a las paredes para no manchar los tapices, siguió por la otra sala, eludió en una curva amplia la mesa del comedor, avanzó por el corredor de las begonias y pasó sin ser visto por debajo de la silla de Amaranta que daba

una lección de aritmética a Aureliano José, y se metió por el granero y apareció en la cocina donde Úrsula se disponía a partir treinta y seis huevos para el pan.

—¡Ave María Purísima! —gritó Úrsula.

 

Par la suite, Rebecca déclara qu’au moment où son mari pénétrait dans la chambre, elle-même s’était enfermée pour prendre un bain et ne s’était rendu compte de rien. Cette version des faits était à peine croyable, mais on n’en possédait aucune autre qui fût plus vraisemblable, et personne ne put concevoir pour quel motif Rebecca aurait assassiné l’homme qui l’avait rendue si heureuse. Peut-être fut-ce là le seul mystère qu’on ne put jamais élucider à Macondo. 

Dès que José Arcadio eut refermé la porte de la chambre à coucher, un coup de pistolet retentit entre les murs de la maison. Un filet de sang passa sous la porte, traversa la salle commune, sortit dans la rue, prit le plus court chemin parmi les différents trottoirs, descendit des escaliers et remonta des parapets, longea la rue aux Turcs, prit un tournant à droite, puis un autre à gauche, tourna à angle droit devant la maison des Buendia, passa sous la porte close, traversa le salon en rasant les murs pour ne pas tacher les tapis, poursuivit sa route par l’autre salle, décrivit une large courbe pour éviter la table de la salle à manger, entra sous la véranda aux bégonias et passa sans être vu sous la chaise d’Amaranta qui donnait une leçon d’arithmétique à Aureliano José, s’introduisit dans la réserve à grains et déboucha dans la cuisine où Ursula s’apprêtait à casser trois douzaines d’œufs pour le pain.

— Ave Maria Très-Pure! s’écria Ursula.

 

 Siguió el hilo de sangre en sentido contrario, y en busca de su origen atravesó el granero, pasó por el corredor de las begonias donde Aureliano José cantaba que tres y tres son seis y seis y tres son nueve, y atravesó el comedor y las salas y siguió en línea recta por la calle, y dobló luego a la derecha y después a la izquierda hasta la Calle de los Turcos, sin recordar que todavía llevaba puestos el delantal de hornear y las babuchas caseras, y salió a la plaza y se metió por la puerta de una casa donde no había estado nunca, y empujó la puerta del dormitorio y casi se ahogó con el olor a pólvora quemada, y encontró a José Arcadio tirado boca abajo en el suelo sobre las polainas que se acababa de quitar, y vio el cabo original del hilo de sangre que ya había dejado de fluir de su oído derecho. No encontraron ninguna herida en su cuerpo ni pudieron localizar el arma. Tampoco fue posible quitar el penetrante olor a pólvora del cadáver. Primero lo lavaron tres veces con jabón y estropajo, después lo frotaron con sal y vinagre, luego con ceniza y limón, y por último lo metieron en un tonel de lejía y lo dejaron reposar seis horas.

 

Elle suivit le filet de sang en sens inverse et, cherchant son origine,traversa la réserve à grains, passa sous la véranda aux bégonias où  Aureliano José chantait que trois et trois font six et six et trois font neuf, traversa la salle à manger et les salons, continua en ligne droite dans la rue, puis tourna à droite, ensuite à gauche jusqu’à la rue aux Turcs, sans se rappeler qu’elle portait encore son tablier de boulangère et ses chaussons d’intérieur, déboucha sur la place et entra par la porte d’une maison où elle n’avait jamais mis les pieds, poussa la porte de la chambre à coucher et faillit être étouffée par l’odeur de poudre brûlée, trouva José Arcadio allongé face contre terre, sur ses bottes qu’il venait de quitter, et elle aperçut d’où était parti le filet de sang qui avait déjà cessé de couler de l’oreille droite. 

On ne découvrit aucune blessure sur le corps et on ne put davantage trouver où était l’arme. Il s’avéra également impossible de débarrasser le cadavre de sa tenace odeur de poudre. On commença par le laver à trois reprises avec une lavette et du savon, puis on le frotta au sel et au vinaigre, ensuite avec de la cendre et du citron, et pour finir on le mit dans un tonneau plein de lessive où on le laissa tremper pendant six heures. 

 

 Tanto lo restregaron que los arabescos del tatuaje empezaban a decolorarse. Cuando concibieron el recurso desesperado de sazonarlo con pimienta y comino y hojas de laurel y hervirlo un día entero a fuego lento, ya había empezado a descomponerse y tuvieron que enterrarlo a las volandas. Lo encerraron herméticamente en un ataúd especial de dos metros y treinta centímetros de largo y un metro y diez centímetros de ancho, reforzado por dentro con planchas de hierro y atornillado con pernos de acero, y aun así se percibía el olor en las calles por donde pasó el entierro. El padre Nicanor, con el hígado hinchado y tenso como un tambor, le echó la bendición desde la cama. 

 

On le frictionna tant et si bien que les arabesques des tatouages commencèrent à se décolorer. Quand on en vint, en désespoir de cause, à imaginer de l’assaisonner avec du piment, du cumin et des feuilles de laurier, et de le faire bouillir toute une journée à feu doux, il avait déjà commencé à se décomposer et on dut l’enterrer précipitamment. On l’enferma hermétiquement dans un cercueil sur mesure de deux mètres trente de long sur un mètre dix de large, renforcé à l’intérieur par des plaques de fer et vissé à l’aide de boulons d’acier, et même ainsi on n’empêcha pas l’odeur de se répandre dans les rues qu’emprunta l’enterrement. Le père Nicanor, à cause de son foie enflé et tendu comme un tambour, lui donna sa bénédiction depuis son lit. 

 

 Aunque en los meses siguientes reforzaron la tumba con muros superpuestos y echaron entre ellos ceniza apelmazada, aserrín y cal viva, el cementerio siguió oliendo a pólvora hasta muchos años después, cuando los ingenieros de la compañía bananera recubrieron la sepultura con una coraza de hormigón. Tan pronto como sacaron el cadáver, Rebeca cerró las puertas de su casa y se enterró en vida, cubierta con una gruesa costra de desdén que ninguna tentación terrenal consiguió romper. Salió a la calle en una ocasión, ya muy vieja, con unos zapatos color de plata antigua y un sombrero de flores minúsculas, por la época en que pasó por el pueblo el Judío Errante y provocó un calor tan intenso que los pájaros rompían las alambreras de las ventanas para morir en los dormitorios. La última vez que alguien la vio con vida fue cuando mató de un tiro certero a un ladrón que trató de forzar la puerta de su casa. Salvo Argénida, su criada y confidente, nadie volvió a tener contacto con ella desde entonces....

 

On eut beau, dans les mois qui suivirent, renforcer sa sépulture par plusieurs murs superposés entre lesquels furent jetés pêle-mêle de la cendre tassée, du son et de la chaux vive, le cimetière continua à sentir la poudre pendant nombre d’années encore, jusqu’à ce que les ingénieurs de la compagnie bananière fissent recouvrir la tombe d’une carapace de béton. Dès qu’on eut sorti le cadavre, Rebecca ferma les portes de sa maison et s’enterra vivante, entourée d’une épaisse gangue de mépris qu’aucune tentation en ce bas monde ne devait parvenir à rompre. Elle ne descendit dans la rue qu’une seule fois, déjà très vieille, avec des souliers couleur de vieil argent et un chapeau à fleurs minuscules, à l’époque où le village vit passer le Juif errant qui provoqua un accès de chaleur si intense que les oiseaux brisaient les grillages des fenêtres pour venir mourir dans les chambres. 

 

Elle fut aperçue en vie pour la dernière fois le jour où, d’un coup de pistolet bien ajusté, elle tua un voleur qui tentait de forcer la porte de sa maison. Hormis Argénida, sa domestique et confidente, personne, depuis lors, n’eut de contact avec elle...."

 


Au-delà de sa richesse narrative, "Cent Ans de solitude" est une vaste méditation sur la solitude humaine.

Chaque génération des Buendía cherche à vaincre l'isolement par l'amour, le pouvoir, la connaissance ou la guerre, mais tous finissent par se heurter à une forme de séparation irréductible. La solitude devient ainsi non seulement le destin d'une famille, mais celui d'un continent tout entier, partagé entre rêve d'émancipation et répétition des mêmes tragédies.

Le dénouement, parmi les plus célèbres de la littérature moderne, révèle que toute l'histoire des Buendía était inscrite depuis l'origine dans les manuscrits énigmatiques du gitan Melquíades. La dernière génération découvre que son destin était écrit depuis un siècle et que Macondo, comme les hommes qui l'ont fondée, était condamné à disparaître. Le village est alors balayé par un vent apocalyptique qui efface jusqu'à son souvenir.

Rarement un roman aura su unir avec une telle puissance le mythe et l'histoire, le rire et la tragédie, l'intime et le collectif. À travers la destinée des Buendía, García Márquez a donné à l'Amérique latine l'une de ses plus grandes épopées et à la littérature universelle l'une de ses œuvres les plus inoubliables.


"La increíble y triste historia de la cándida Eréndira y su abuela desalmada"

(1972, L'incroyable et Triste histoire de la candide Erendida et de sa grand-mère diabolique)

Publié en 1972, ce recueil rassemble sept nouvelles écrites entre 1961 et 1972, au moment où Gabriel García Márquez atteint la pleine maturité de son art après le succès mondial de Cent Ans de solitude. On y retrouve les paysages de la côte caraïbe colombienne, les villages écrasés de chaleur, les plaines balayées par le vent, la proximité de la mer et des montagnes, ainsi que cet équilibre unique entre réalisme quotidien et merveilleux qui caractérise l'ensemble de son œuvre.

Si Macondo n'est plus toujours nommé, son esprit demeure partout présent. Les récits se déroulent dans des lieux qui lui ressemblent : des communautés isolées où les légendes circulent librement, où les morts continuent d'habiter la mémoire des vivants et où les événements les plus extraordinaires sont accueillis avec une tranquille évidence. García Márquez y perfectionne un art du récit bref qui lui permet de condenser en quelques pages des univers entiers, peuplés de dictateurs déchus, de femmes visionnaires, de vieillards centenaires, d'enfants perdus et de créatures presque mythologiques. 

 

1. La nouvelle qui donne son titre au recueil demeure l'une des plus célèbres de l'auteur. "Eréndira", adolescente douce et soumise, provoque accidentellement l'incendie de la demeure extravagante de sa grand-mère. Pour rembourser une dette imaginaire dont celle-ci fixe arbitrairement le montant, la jeune fille est contrainte à la prostitution et entraînée à travers déserts, villages et campements dans une interminable errance. Derrière la fable baroque se cache une dénonciation implacable de l'exploitation, de l'abus de pouvoir et de la marchandisation des êtres humains. La grand-mère, figure monstrueuse et grotesque, appartient à la galerie des grands tyrans imaginés par García Márquez ; Eréndira, quant à elle, incarne l'innocence persécutée qui cherche obstinément sa liberté.

Plusieurs récits comptent parmi les plus admirés de l'écrivain.

2. Dans « El ahogado más hermoso del mundo » (Le Noyé le plus beau du monde), un gigantesque cadavre rejeté par la mer transforme l'existence d'un village côtier. Les femmes, fascinées par sa beauté et sa grandeur, lui inventent une vie héroïque et découvrent à travers lui leurs propres rêves d'évasion et de dépassement. Cette parabole lumineuse sur la puissance de l'imagination est souvent considérée comme l'un des textes les plus parfaits du réalisme magique.

3. Dans « El mar del tiempo perdido » (La Mer du temps perdu), une odeur mystérieuse venue de l'océan fait surgir un passé oublié, tandis que des apparitions fantastiques semblent abolir les frontières entre rêve et réalité. Le temps lui-même devient une matière mouvante, capable de ramener à la surface ce que les hommes croyaient perdu à jamais.

4. D'autres nouvelles explorent les thèmes de la solitude, de la mémoire et de la mort : « Muerte constante más allá del amor » (Mort constante au-delà de l'amour) met en scène un puissant sénateur confronté à sa propre fin ; « El último viaje del buque fantasma » (Le Dernier Voyage du navire fantôme) transforme une vision d'enfance en épopée légendaire ; « Blacamán el bueno, vendedor de milagros » déploie un univers carnavalesque où charlatanisme, foi populaire et merveilleux se confondent.

 

5. L'ensemble du recueil révèle un García Márquez plus libre que jamais, maître d'une écriture somptueuse où l'hyperbole, l'humour, la poésie et la cruauté se nourrissent mutuellement. Les personnages évoluent dans un monde où l'extraordinaire ne contredit jamais le réel mais en constitue le prolongement naturel. La frontière entre histoire, mythe et légende s'efface peu à peu jusqu'à faire de chaque nouvelle une sorte de conte moderne sur les désirs, les illusions et les souffrances des hommes.

  

"Eréndira estaba bañando a la abuela cuando empezó el viento de su desgracia. La enorme mansión de argamasa lunar, extraviada en la soledad del desierto, se estremeció hasta los estribos con la primera embestida. Pero Eréndira y la abuela estaban hechas a los riesgos de aquella naturaleza desatinada, y apenas si notaron el calibre del viento en el baño adornado de pavorreales repetidos y mosaicos pueriles de termas romanas.
         La abuela, desnuda y grande, parecía una hermosa ballena blanca en la alberca de mármol. La nieta había cumplido apenas los catorce años, y era lánguida y de huesos tiernos, y demasiado mansa para su edad. Con una parsimonia que tenía algo de rigor sagrado le hacía abluciones a la abuela con un agua en la que había hervido plantas depurativas y hojas de buen olor, y éstas se quedaban pegadas en las espaldas suculentas, en los cabellos metálicos y sueltos, en el hombro potente tatuado sin piedad con un escarnio de marineros.
         —Anoche soñé que estaba esperando una carta —dijo la abuela.
         Eréndira, que nunca hablaba si no era por motivos ineludibles, preguntó:
         —¿Qué día era en el sueño?
         —Jueves.
         —Entonces era una carta con malas noticias —dijo Eréndira— pero no llegará nunca.
         Cuando acabó de bañarla, llevó a la abuela a su dormitorio. Era tan gorda que sólo podía caminar apoyada en el hombro de la nieta, o con un báculo que parecía de obispo, pero aún en sus diligencias más difíciles se notaba el dominio de una grandeza anticuada. En la alcoba compuesta con un criterio excesivo y un poco demente, como toda la casa, Eréndira necesitó dos horas más para arreglar a la abuela. Le desenredó el cabello hebra por hebra, se lo perfumó y se lo peinó, le puso un vestido de flores ecuatoriales, le empolvó la cara con harina de talco, le pintó los labios con carmín, las mejillas con colorete, los párpados con almizcle y las uñas con esmalte de nácar, y cuando la tuvo emperifollado como una muñeca más grande que el tamaño humano la llevó a un jardín artificial de flores sofocantes como las del vestido, la sentó en una poltrona que tenía el fundamento y la alcurnia de un trono, y la dejó escuchando los discos fugaces del gramófono de bocina."

 

Eréndira était en train de baigner sa grand-mère quand commença le vent de son malheur. L'immense demeure de pisé lunaire, perdue dans la solitude du désert, trembla jusqu'à ses fondations sous la première rafale. Mais Eréndira et la grand-mère étaient habituées aux caprices de cette nature déchaînée, et elles remarquèrent à peine la violence du vent dans la salle de bain ornée de paons répétés et de mosaïques naïves évoquant des thermes romaines.

La grand-mère, nue et massive, ressemblait à une belle baleine blanche dans la baignoire de marbre. La petite-fille venait tout juste d'avoir quatorze ans ; elle était languissante, avec des os fragiles, et d'une douceur excessive pour son âge. Avec une lenteur empreinte d'une rigueur presque sacrée, elle versait sur la grand-mère une eau où avaient bouilli des plantes purifiantes et des feuilles aromatiques, qui restaient ensuite collées à ses épaules charnues, dans ses cheveux métalliques et épars, sur son épaule puissante marquée sans pitié d'un tatouage obscène de marin.

— « Cette nuit, j'ai rêvé que j'attendais une lettre », dit la grand-mère.

Eréndira, qui ne parlait jamais sans nécessité absolue, demanda :

— « Quel jour était-ce, dans le rêve ? »

— « Jeudi. »

— « Alors, c'était une lettre porteuse de mauvaises nouvelles », déclara Eréndira. « Mais elle n'arrivera jamais. »

Lorsqu'elle eut fini de la laver, elle conduisit la grand-mère à sa chambre. Celle-ci était si grosse qu'elle ne pouvait marcher qu'en s'appuyant sur l'épaule de sa petite-fille ou sur une canne qui ressemblait à une crosse d'évêque. Pourtant, même dans ses gestes les plus laborieux, transparaissait l'autorité d'une grandeur surannée. Dans la chambre, conçue avec un goût excessif et un peu fou – comme tout le reste de la maison –, Eréndira passa deux heures de plus à parer la grand-mère. Elle démêla ses cheveux mèche par mèche, les parfuma et les coiffa, lui enfila une robe couverte de fleurs équatoriales, lui poudra le visage à la farine de talc, lui rougit les lèvres au carmin, les joues au fard, les paupières au musc et les ongles d'un vernis nacré.

Quand elle l'eut attifée comme une poupée démesurée, elle la mena dans un jardin artificiel aux fleurs aussi étouffantes que celles de sa robe, l'installa dans un fauteuil aussi solennel qu'un trône, et la laissa écouter les disques éphémères du gramophone à pavillon.

 

         Mientras la abuela navegaba por las ciénagas del pasado, Eréndira se ocupó de barrer la casa, que era oscura y abigarrada, con muebles frenéticos y estatuas de césares inventados, y arañas de lágrimas y ángeles de alabastro, y un piano con barniz de oro, y numerosos relojes de formas y medidas imprevisibles. Tenía en el patio una cisterna para almacenar durante muchos años el agua llevada a lomo de indio desde manantiales remotos, y en una argolla de la cisterna había un avestruz raquítico, el único animal de plumas que pudo sobrevivir al tormento de aquel clima malvado. Estaba lejos de todo, en el alma del desierto, junto a una ranchería de calles miserables y ardientes, donde los chivos se suicidaban de desolación cuando soplaba el viento de la desgracia.

         Aquel refugio incomprensible había sido construido por el marido de la abuela, un contrabandista legendario que se llamaba Amadís, con quien ella tuvo un hijo que también se llamaba Amadís, y que fue el padre de Eréndira. Nadie conoció los orígenes ni los motivos de esa familia. La versión más conocida en lengua de indios era que Amadís, el padre, había rescatado a su hermosa mujer de un prostíbulo de las Antillas, donde mató a un hombre a cuchilladas, y la traspuso para siempre en la impunidad del desierto. Cuando los Amadises murieron, el uno de fiebres melancólicas, y el otro acribillado en un pleito de rivales, la mujer enterró los cadáveres en el patio, despachó a las catorce sirvientas descalzas, y siguió apacentando sus sueños de grandeza en la penumbra de la casa furtiva, gracias al sacrificio de la nieta bastarda que había criado desde el nacimiento.

         Sólo para dar cuerda y concertar a los relojes Eréndira necesitaba seis horas. El día en que empezó su desgracia no tuvo que hacerlo, pues los relojes tenían cuerda hasta la mañana siguiente, pero en cambio debió bañar y sobrevestir a la abuela, fregar los pisos, cocinar el almuerzo y bruñir la cristalería. Hacia las once, cuando le cambió el agua al cubo del avestruz y regó los yerbajos desérticos de las tumbas contiguas de los Amadises, tuvo que contrariar el coraje del viento que se había vuelto insoportable, pero no sintió el mal presagio de que aquél fuera el viento de su desgracia. A las doce estaba puliendo las últimas copas de champaña, cuando percibió un olor de caldo tierno, y tuvo que hacer un milagro para llegar corriendo hasta la cocina sin dejar a su paso un desastre de vidrios de Venecia.

         Apenas si alcanzó a quitar la olla que empezaba a derramarse en la hornilla. Luego puso al fuego un guiso que ya tenía preparado, y aprovechó la ocasión para sentarse a descansar en un banco de la cocina. Cerró los ojos, los abrió después con una expresión sin cansancio, y empezó a echar la sopa en la sopera. Trabajaba dormida.

         La abuela se había sentado sola en el extremo de una mesa de banquete con candelabros de plata y servicios para doce personas. Hizo sonar la campanilla, y casi al instante acudió Eréndira con la sopera humeante. En el momento en que le servía la sopa, la abuela advirtió sus modales de sonámbulo, y le pasó la mano frente a los ojos como limpiando un cristal invisible. La niña no vio la mano. La abuela la siguió con la mirada, y cuando Eréndira le dio la espalda para volver a la cocina, le gritó:

         —Eréndira.

         Despertada de golpe, la niña dejó caer la sopera en la alfombra.

         —No es nada, hija —le dijo la abuela con una ternura cierta—. Te volviste a dormir caminando.

         —Es la costumbre del cuerpo —se excusó Eréndira.

         Recogió la sopera, todavía aturdida por el sueño, y trató de limpiar la mancha de la alfombra.

         —Déjala así —la disuadió la abuela— esta tarde la lavas.

         De modo que además de los oficios naturales de la tarde, Eréndira tuvo que lavar la alfombra del comedor, y aprovechó que estaba en el fregadero para lavar también la ropa del lunes, mientras el viento daba vueltas alrededor de la casa buscando un hueco para meterse. Tuvo tanto que hacer, que la noche se le vino encima sin que se diera cuenta, y cuando repuso la alfombra del comedor era la hora de acostarse.

         La abuela había chapuceado el plano toda la tarde cantando en falsete para sí misma las canciones de su época, y aún le quedaban en los párpados los lamparones del almizcle con lágrimas. Pero cuando se tendió en la cama con el camisón de muselina se había restablecido de la amargura de los buenos recuerdos.

 

Pendant que la grand-mère voguait dans les marécages du passé, Eréndira s'occupa à balayer la maison. Sombre et surchargée, elle regorgeait de meubles frénétiques, de statues de césars inventés, d'araignées de larmes et d'anges en albâtre, d'un piano au vernis doré et d'innombrables horloges aux formes et dimensions imprévisibles. La cour abritait une citerne où s'accumulait depuis des années l'eau transportée à dos d'Indien depuis des sources lointaines. À un anneau de la citerne était attaché un autruche rachitique, le seul volatile à avoir survécu aux tourments de ce climat maudit.

L'endroit, perdu au cœur du désert près d'un hameau aux rues misérables et brûlantes, était si isolé que les chèvres s'y suicidaient de désolation quand soufflait le vent du malheur.

Cet abri insensé avait été bâti par Amadís, le mari de la grand-mère, un légendaire contrebandier dont elle eut un fils homonyme – le père d'Eréndira. Personne ne connaissait les origines de cette famille. La version la plus répandue, dans la langue des Indiens, racontait qu'Amadís père avait arraché sa belle épouse à un bordel des Antilles après y avoir tué un homme à coups de couteau, pour l'exiler à jamais dans l'impunité du désert.

Quand les deux Amadís moururent – l'un de fièvres mélancoliques, l'autre criblé de balles lors d'une rixe –, la femme enterra leurs corps dans la cour, renvoya ses quatorze servantes pieds nus et continua à nourrir ses rêves de grandeur dans la pénombre de cette maison clandestine, grâce au sacrifice de sa petite-fille bâtarde qu'elle élevait depuis sa naissance.

Rien que pour remonter et régler les horloges, Eréndira y passait six heures. Ce jour-là, elle en fut dispensée – elles étaient remontées jusqu'au lendemain –, mais dut laver et habiller la grand-mère, récurer les sols, préparer le déjeuner et astiquer la cristallerie.

Vers onze heures, alors qu'elle changeait l'eau de l'autruche et arrosait les herbes folles sur les tombes des Amadís, elle lutta contre la fureur grandissante du vent sans soupçonner qu'il s'agissait du vent de son malheur.

À midi, comme elle polissait les dernières coupes à champagne, une odeur de bouillon lui fit abandonner précipitamment son ouvrage. Elle évita de justesse le débordement d'une marmite sur le feu, remit un ragoût à cuire et s'assoupit sur un banc de cuisine. Elle travaillait en dormant.

La grand-mère, installée seule à l'extrémité d'une table de banquet garnie de candélabres d'argent et de services pour douze, sonna sa clochette. Eréndira apparut avec la soupière fumante.

— "Eréndira !"

Réveillée en sursaut, la jeune fille laissa tomber la soupière sur le tapis.

— "Ce n'est rien, ma fille", dit la grand-mère avec une tendresse inhabituelle. "Tu t'es rendormie en marchant."

— "C'est une habitude de mon corps", s'excusa Eréndira.

Elle essaya d'éponger la tache, mais la grand-mère l'arrêta :

— "Laisse, tu laveras ça cet après-midi."

Ainsi, en plus de ses tâches habituelles, Eréndira dut laver le tapis du salon. Elle en profita pour faire la lessive du lundi tandis que le vent tournoyait autour de la maison, cherchant une faille. Le temps lui manqua tant que la nuit tomba sans qu'elle s'en aperçoive. Quand elle remit enfin le tapis en place, il était l'heure de se coucher.

La grand-mère avait passé l'après-midi à chantonner en fausset des airs de sa jeunesse, les paupières encore maculées de musc et de larmes. Mais lorsqu'elle se glissa dans son lit de mousseline, l'amertume de ses souvenirs s'était déjà dissipée.

(...)

La nouvelle "Eréndira" a été portée à l'écran en 1983 par le cinéaste brésilien Ruy Guerra sous le titre "Eréndira", avec Cláudia Ohana dans le rôle-titre et Irene Papas dans celui de la grand-mère. Cette adaptation restitue la dimension baroque, sensuelle et tragique d'un récit qui demeure l'une des plus puissantes allégories de l'œuvre de García Márquez.

 

À mi-chemin entre le conte populaire, la parabole politique et le mythe universel, "L'Incroyable et Triste Histoire de la candide Eréndira et de sa grand-mère diabolique" constitue l'un des recueils les plus accomplis de García Márquez. On y retrouve, concentrés dans la forme brève, tous les thèmes qui traversent son œuvre : la solitude, le pouvoir, l'exploitation, la mémoire, le désir de liberté et cette capacité proprement latino-américaine à transformer la réalité la plus rude en légende.


"El otono del patriarca" (L'Automne du patriarche, 1976)

"Le patriarche est un dictateur dans la grande tradition de l'Amérique latine, un despote inculte et ubuesque du colombien qui pourrit dans son palais envahi par les charognards. C'est un vieux général (il a "entre 107 et 232 ans"...), un tyran méfiant et délirant. Les structures minables de son pays le vouent à des aventures cauchemardesques que l'imagination de Garcia Marquez transforme en épopées drolatiques..." (Editions Grasset) Roman souvent sous-estimé en regard de ses oeuvres plus commerciales, Gabriel Garcia Marquez  campe ici un dictateur paradoxal, archétype de tous les autocrates qui ont régné au cours du XXe siècle : paradoxe de cruauté et de désespoir, paranoïaque et solitaire, le "patriarche" tient sous son emprise une population qui ne peut échapper à l'aura mythique qu'il s'est forgée. Le tout dans un style débridé et un minimum de ponctuation...

 

Le "patriarche" est un vieux général qui a "entre 107 et 232 ans" et dont la virilité insatiable est à l'origine de cinq mille bâtards. Tyran méfiant et délirant, il règne par la teneur sur un pays tropical minable, traînant sa solitude dans un palais délabré aux escaliers souillés par les bouses et par les fientes, car les seuls hôtes à les fréquenter sont les vaches et les poules. Cet homme qui figure sur "l'avers et le revers des monnaies, les timbres-poste, les étiquettes de dépuratif, les bandages herniaires et les scapulaires" a, comme ses contemporains authentiques, une mère prolétaire, ici une oiselière des hauts plateaux qui maquille au pinceau ses volatiles décrépits pour les vendre au marché ; quand elle meurt, son fils la fait burlesquement canoniser. L'épouse, elle, Laetizia Lazareno, est une ancienne novice défroquée, monument de graisse vicieux qui aime à voler dans les supermarchés et qui finit dévorée par soixante dogues furieux, spécialement dressés à cet effet. Comme ses semblables aussi, le patriarche a ses faiblesses : il passe des heures à courtiser en vain la reine de beauté des pauvres, Manuela Sanchez, qui profite un jour d'une éclipse de soleil organisée en son honneur pour disparaître. Toutes les atrocités, tortures et aberrations habituelles aux tyrannies sont appliquées par le patriarche en une suite d'inventions cocasses, comme celle qui consiste à faire servir au cours d'un banquet, sur un plat d'argent, un général rebelle qui a été auparavant dépecé et qu'on a doré au four, macéré dans les épices. Satire burlesque d'une dictature, ce roman présente une écriture différente des œuvres précédentes ou postérieures de García Marquez, les phrases, peu ponctuées, portent en elles à la fois le récit et les interventions des personnages, le tout dans un foisonnement tropical d'épisodes, d'images : il reste au lecteur à s'abandonner ...

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Durante el fin de semana los gallinazos se metieron por los balcones de la casa presidencial, destrozaron a picotazos las mallas de alambre de las ventanas y removieron con sus alas el tiempo estancado en el interior, y en la madrugada del lunes la ciudad despertó de su letargo de siglos con una tibia y tierna brisa de muerto grande y de podrida grandeza. Sólo entonces nos atrevimos a entrar sin embestir los carcomidos muros de piedra fortificada, como querían los más resueltos, ni desquiciar con yuntas de bueyes la entrada principal, como otros proponían, pues bastó con que alguien los empujara para que cedieran en sus goznes los portones blindados que en los tiempos heroicos de la casa habían resistido a las lombardas de William Dampier. Fue como penetrar en el ámbito de otra época, porque el aire era más tenue en los pozos de escombros de la vasta guarida del poder, y el silencio era más antiguo, y las cosas eran arduamente visibles en la luz decrépita. 

 

Pendant le week-end, les poules ont volé sur les balcons du palais présidentiel, picoré le grillage des fenêtres et remué de leurs ailes le temps stagnant à l'intérieur, et aux premières heures du lundi matin, la ville s'est réveillée de sa léthargie séculaire avec une brise chaude et tendre de grandeur morte et de grandeur en décomposition. Ce n'est qu'à ce moment-là que nous avons osé entrer sans défoncer les murs de pierre fortifiés et délabrés, comme le voulaient les plus résolus, ou sans défoncer l'entrée principale avec des bœufs, comme le proposaient d'autres, car il suffisait que quelqu'un les pousse pour que les portes blindées, qui à l'époque héroïque de la maison avaient résisté aux Lombards de Guillaume Dampier, cèdent dans leurs gonds. C'était comme entrer dans le royaume d'un autre âge, car l'air était plus faible dans les décombres de l'immense antre du pouvoir, et le silence était plus vieux, et les choses étaient plus sombres dans la lumière décrépite, et les portes de la maison étaient plus silencieuses.

 

A lo largo del primer patio, cuyas baldosas habían cedido a la presión subterránea de la maleza, vimos el retén en desorden de la guardia fugitiva, las armas abandonadas en los armarios, el largo mesón de tablones bastos con los platos de sobras del almuerzo dominical interrumpido por el pánico, vimos el galpón en penumbra donde estuvieron las oficinas civiles, los hongos de colores y los lirios pálidos entre los memoriales sin resolver cuyo curso ordinario había sido más lento que las vidas más áridas, vimos en el centro del patio la alberca bautismal donde fueron cristianizadas con sacramentos marciales más de cinco generaciones, vimos en el fondo la antigua caballeriza de los virreyes transformada en cochera, y vimos entre las camelias y las mariposas la berlina de los tiempos del ruido, el furgón de la peste, la carroza del año del cometa, el coche fúnebre del progreso dentro del orden, la limusina sonámbula del primer siglo de paz, todos en buen estado bajo la telaraña polvorienta y todos pintados con los colores de la bandera. 

 

Le long de la première cour, dont les tuiles avaient cédé à la pression souterraine du sous-bois, nous avons vu le corps de garde désordonné de la garde fugitive, les armes abandonnées dans les armoires, la longue table de planches brutes avec les assiettes de restes du déjeuner dominical interrompu par la panique, nous avons vu le hangar sombre où se trouvaient les bureaux civils, les champignons colorés et les lys pâles parmi les mémoriaux irrésolus dont le cours ordinaire avait été plus lent que les vies les plus arides, nous avons vu au centre de la cour la piscine baptismale où plus de cinq générations ont été christianisées par des sacrements martiaux, nous avons vu au fond l'ancienne écurie des vice-rois transformée en remise, et nous avons vu parmi les camélias et les papillons le salon des temps de bruit, le fourgon de la peste, la voiture de l'année de la comète, le corbillard du progrès dans l'ordre, la limousine somnambule du premier siècle de paix, tous en bon état sous la toile d'araignée poussiéreuse et tous peints aux couleurs du drapeau. 

 

En el patio siguiente, detrás de una verja de hierro, estaban los rosales nevados de polvo lunar a cuya sombra dormían los leprosos en los tiempos grandes de la casa, y habían proliferado tanto en el abandono que apenas si quedaba un resquicio sin olor en aquel aire de rosas revuelto con la pestilencia que nos llegaba del fondo del jardín y el tufo de gallinero y la hedentina de boñigas y fermentos de orines de vacas y soldados de la basílica colonial convertida en establo de ordeño. Abriéndonos paso a través del matorral asfixiante vimos la galería de arcadas con tiestos de claveles y frondas de astromelias y trinitarias donde estuvieron las barracas de las concubinas, y por la variedad de los residuos domésticos y la cantidad de las máquinas de coser nos pareció posible que allí hubieran vivido más de mil mujeres con sus recuas de sietemesinos, vimos el desorden de guerra de las cocinas, la ropa podrida al sol en las albercas de lavar, la sentina abierta del cagadero común de concubinas y soldados, y vimos en el fondo los sauces babilónicos que habían sido transportados vivos desde el Asia Menor en gigantescos invernaderos de mar, con su propio suelo, su savia y su llovizna, y al fondo de los sauces vimos la casa civil, inmensa y triste, por cuyas celosías desportilladas seguían metiéndose los gallinazos. "

 

Dans la cour suivante, derrière une grille de fer, se trouvaient les rosiers, enneigés par la poussière de lune, à l'ombre desquels dormaient les lépreux dans les grands jours de la maison, et qui avaient tellement proliféré dans l'abandon qu'il restait à peine une fente inodore dans cet air de roses mélangé à la puanteur qui nous parvenait du fond du jardin et à la puanteur du poulailler et à la puanteur des bouses et des ferments de l'urine des vaches et des soldats de la basilique coloniale transformée en étable à lait. En nous frayant un chemin dans le fourré étouffant, nous avons vu la galerie à arcades avec des pots d'œillets et des frondes d'astromelias et de trinitarias où se trouvaient autrefois les baraquements des concubines, et d'après la variété des ordures ménagères et le nombre de machines à coudre, il semblait possible que plus d'un millier de femmes avec leurs trains de sietemesinos aient vécu là, nous avons vu le désordre belliqueux des cuisines,  les vêtements pourris par le soleil dans les bassins de lavage, la cale ouverte des chiottes communes aux concubines et aux soldats, et nous avons vu à l'arrière-plan les saules de Babylone qui avaient été transportés vivants d'Asie Mineure dans de gigantesques serres marines, avec leur propre terre, leur sève et leur bruine, et au pied des saules, nous avons vu la maison civile, immense et triste, à travers les treillis ébréchés de laquelle les coqs se faufilaient encore. "

 

"L'Automne du patriarche", qui  constitue le roman le plus expérimental de García Márquez, est aussi, à ce titre sans doute, le plus sous-estimé, éclipsé par ses succès plus commerciaux, il est réputé pour avoir semé la confusion parmi les critiques. Selon son auteur,c'est "un poème sur la solitude du pouvoir", dont le personnage central est un dictateur anonyme d'Amérique du Sud dont le génie politique est contrebalancé par un profond sentiment de solitude et de paranoïa. Le "patriarche" est une synthèse de tous les fous et autocrates qui ont régné au cours du XXe siècle. Être de pure cruauté et de désespoir absolu, il tient sous son emprise une population d'une patience à toute épreuve grâce à l'aura mythique qu'il s'est forgée. Après que des révolutionnaires ont découvert le cadavre du patriarche dans son palais, un lieu fantastique qui déborde de richesses inimaginables, García Márquez donne libre cours à un torrent verbal, reconstruisant la vie privée et publique du tyran à partir des fragments qu'il a laissés derrière lui.

Le roman, composé de six segments d'une prose presque dépourvue de ponctuation, rappelle souvent le monologue de Molly Bloom dans "Ulysse" de Joyce. Le temps et l'espace sont constamment interrompus tandis que le récit effectue des détours inattendus parmi des événements historiques réels et de pures inventions. Une étude du charisme, de la corruption, de la violence et du fonctionnement du pouvoir politique ...


"Crónica de una muerte anunciada" (1981, Chronique d'une mort annoncée)

L'originalité de cette histoire policière est que, contrairement aux lois du genre, il n'y a pas ici d'énigme. On sait dès le début qui va être la victime et qui les assassins. Dans un village isolé de Colombie, les frères Vicario annoncent à qui veut les entendre leur intention de tuer pour l'honneur Santiago Nasar, fils d'un riche commerçant arabe, lequel, affirment-ils, a outragé leur sœur. En effet, le jour de ses noces, Angela Vicaxio a été ramenée à sa famille par son mari Bayardo San Roman, parce qu'il s'est aperçu qu'elle n'était plus vierge. Pressée de questions, poursuivie par les taloches vengeresses de sa mère, Angela avoue le nom du coupable, le livrant ainsi à la colère du clan. À l'aube, Santiago est poignardé devant sa porte, après une nuit blanche passée avec les fêtards, en rentrant du port où il est allé accueillir, comme la plupart des autres habitants, l'évêque, dont le passage constitue un événement. Comment le crime, connu de tous, pour la plupart amis de la victime (seule à ignorer jusqu'au bout ce qui la menace), n'a-t-il pu être évité, alors que les assassins eux-mêmes semblent avoir quelque espoir d'être délivrés de leur sanglant "devoir" par une arrestation préventive ? Un enchevêtrement complice de circonstances, de contretemps et d`imprévus s`est uni à l'ingénuité des uns et à la rancœur des autres pour l'empêcher. La volonté aveugle du destin s'est accomplie dans ce village primitif. 

Le charme de ce bref roman réside dans la savante maîtrise de l'écriture dont le mécanisme fonctionne avec une minutieuse précision, chaque terme ayant en outre un singulier pouvoir suggestif. Ainsi cette simple phrase racontant l'aventure d'une balle de revolver : « C'était une sage habitude imposée par son père depuis cette matinée où, une servante ayant secoué l'oreiller pour en ôter la taie, le pistolet était parti tout seul en heurtant le sol; la balle avait démantibulé l'armoire de la chambre, traversé le mur du salon, franchi avec un tintamarre de branle-bas de combat la salle à manger de la maison voisine et réduit en poussière de plâtre un saint grandeur nature sur le maître-autel de l'église,  à l'autre bout de la place" (Era una costumbre sabia impuesta por su padre desde una mañana en que una sirvienta sacudió la almohada para quitarle la funda, y la pistola se disparó al chocar contra el  suelo, y la bala desbarató el armario del cuarto, atravesó la pared de la sala, pasó con un estruendo de guerra por el comedor de la casa vecina y convirtió en polvo de yeso a un santo de tamaño natural en el altar mayor de la iglesia, al otro extremo de la plaza) - (Trad. Grasset, 1981).


"El amor en los tiempos del cólera" (1985, L'Amour aux temps du choléra)
"Dane une petite ville des Caraïbes, à la fin du siècle dernier, un jeune télégraphiste, pauvre, maladroit, poète et violoniste, tombe amoureux fou de l’écolière la plus ravissante que l’on puisse imaginer. Sous les amandiers d’un parc, il lui jure un amour éternel et elle accepte de l’épouser. Pendant trois ans, ils ne feront que penser l’un à l’autre, vivre l’un pour l’autre, rêver l’un de l’autre, plongés dans l’envoûtement de l’amour. Jusqu’au jour où l’éblouissante Fermina Daza, créature magique et altière, irrésistible d’intelligence et de grâce, préfèrera un jeune et riche médecin, Juvenal Urbino, à la passion invincible du médiocre Florentino Ariza. Fermina et Jevenal gravissent avec éclat les échelons de la réussite en même temps qu’ils traversent les épreuves de la routine conjugale. Florentino Ariza, repoussé par Fermina Dazan, se réfugie dans la poésie et entreprend une carrière de séducteur impénitent et clandestin. Toute sa vie, en fait, n’est tournée que vers un seul objectif : se faire un nom et une fortune pour mériter celle qu’il ne cessera jamais d’aimer en secret et avec acharnement chaque instant de chaque jour, pendant plus d’un demi-siècle.." (Editions Grasset) 

 

C'est bien ainsi que Garcia Marquez sonde dans ce roman les difficultés, les ambiguïtés et les rebondissements des sentiments amoureux. Il y aborde deux personnages masculins , le passionné et le pragmatique, le premier qu'incarne le poète et violoniste Florentino Ariza, qui fait sa demande en mariage un demi-siècle après s'être déclaré à Fermina Daza et avoir été rejeté en faveur du second, Juvenal Urbino...

 

Puis vint le jour des funérailles du mari de Fermina Daza : et voici Florentino Ariza - poète, amant prodigieux et président de la Compagnie fluviale des Caraïbes - qui va réitérer son amour éternel et sa fidélité à la fiancée de sa jeunesse. Consternée, Fermina le repousse, cinquante et un ans, neuf mois et quatre jours après son premier refus, lorsqu'elle lui avait ordonné de ne jamais plus montrer son visage. Le corps du texte avait propulsé le lecteur plus de cinquante ans en arrière, juste au début de la relation de Fiorentino et de Fermina, puis accompagner leurs vies, auxquelles se mêlent celles d'une multitude d'autres personnages. 

 

Le chapitre final  va donc retourner au présent et raconter la deuxième tentative de Fiorentino pour séduire sa bien-aimée....

 

"Le doux printemps de la terrasse réfrigérée protégea Fermina Daza et Florentino Ariza pendant  les trois premiers jours, mais lorsqu'il fallut rationner le bois et que le système de réfrigération commença à se dérégler, la cabine présidentielle devint une marmite norvégienne. Fermina Daza survivait aux nuits grâce à la brise du fleuve qui entrait par les fenêtres ouvertes, et elle chassait les moustiques avec une serviette car la bombe à insecticide était inutile tant que  le bateau était ancré. Sa douleur dans l'oreille, devenue insupportable, disparut tout à coup un matin au réveil, tel le chant d'une cigale qui vient de mourir. Le soir, lorsque Florentino Ariza lui parla du côté gauche et qu'elle dut tourner la tête pour entendre ce qu'il disait, elle comprit qu'elle avait perdu l'ouïe. Elle ne dit rien à personne et l'accepta comme l'une des nombreuses et irrémédiables vicissitudes de l'âge. 

Malgré tout, le retard du navire avait été pour  eux un accident providentiel. Florentino Ariza avait un jour lu cette phrase : « Dans le malheur, l'amour devient plus grand et plus noble. » L'humidité de la cabine présidentielle les plongea dans une léthargie irréelle où il était plus facile de s'aimer sans poser de questions. Ils vivaient des heures inimaginables,  tenaient par la main, assis sur les fauteuils du pont, s'embrassaient avec douceur, jouissaient de l'ivresse de leurs caresses sans le désagrément de l'exaspération. 

 

La tercera noche de sopor ella lo esperó con una botella de anisado, del que bebía a escondidas con la pandilla de la prima Hildebranda, y más tarde, ya casada y con hijos, encerrada con las amigas de su mundo prestado. Necesitaba un poco de aturdimiento para no pensar en su suerte con demasiada lucidez, pero Florentino Ariza creyó que era para darse valor en el paso final. Animado por esa ilusión se atrevió a explorar con la yema de los dedos su cuello marchito, el pecho acorazado de varillas metálicas, las caderas de huesos carcomidos, los muslos de venada vieja. Ella lo aceptó complacida con los ojos cerrados, pero sin estremecimientos, fumando y bebiendo a sorbos espaciados. Al final, cuando las caricias se deslizaron por su vientre, tenía ya bastante anís en el corazón.

– Si hemos de hacer pendejadas, hagámoslas -dijo-, pero que sea como la gente grande.

Lo llevó al dormitorio y empezó a desvestirse sin falsos pudores con las luces encendidas. Florentino Ariza se tendió bocarriba en la cama, tratando de recobrar el dominio, otra vez sin saber qué hacer con la piel del tigre que había matado. Ella le dijo: “No mires”. Él preguntó por qué sin apartar la vista del cielo raso.

– Porque no te va a gustar -dijo ella.

 Entonces él la miró, y la vio desnuda hasta la cintura, tal como la había imaginado. Tenía los hombros arrugados, los senos caídos y el costillar forrado de un pellejo pálido y frío como el de una rana. Ella se tapó el pecho con la blusa que acababa de quitarse, y apagó la luz. Entonces él se incorporó y empezó a desvestirse en la oscuridad, tirando sobre ella cada pieza que se quitaba, y ella se las devolvía muerta de risa.

 

La troisième nuit de touffeur, elle l'invita à boire de l'anis, celui-là même qu'elle buvait en cachette avec Hildebranda et sa bande de cousines, et avait bu plus tard, mariée et mère de famille, enfermée avec ses amies dans un univers d'emprunt. Elle avait besoin de s'étourdir un peu pour ne pas penser avec trop de lucidité à son sort, et Florentino Ariza crut qu'elle voulait se donner le courage de franchir le demier pas. Enhardi par cette erreur, il se risqua à explorer du bout des doigts le cou fané, le buste cuirassé de baleines métalliques, les hanches aux os rongés, les muscles de biche fatiguée. Elle le laissa faire, reconnaissante, les yeux clos mais sans frémir, fumant et buvant à petits traits. Lorsqu'à la fin les caresses glissèrent vers son ventre, elle avait assez d'anis dans le cœur.

« Si l'on doit faire des bêtises, faisons-les, dit-elle, mais comme des grands.»

Elle le conduisit dans la chambre et commença à se dévêtir sans fausses pudeurs, en pleine lumière. Florentino Ariza s'allongea tout habillé sur le lit, essayant cle reprendre ses esprits, ignorant une fois encore ce qu'il fallait faire de la peau de l'ours qu'il avait tué. Elle dit : « Ne regarde pas. » - Il demanda pourquoi sans détourner les yeux du plafond. « Parce que cela ne va pas te plaire », dit-elle.

Alors il la regarda et la vit nue jusqu'à la taille, telle qu'il l'avait imaginée. Elle avait les épaules ridées, les seins flasques et les côtes enveloppées d'une peau aussi pâle et froide que celle d'une grenouille. Elle dissimula sa poitrine sous le corsage qu'elle venait d'ôter et éteignit la lumière. Il se leva et commença à se dévêtir dans le noir, lançant sur elle chaque vêtement qu'il ôtait et qu'elle lui renvoyait, en riant. 

 

 Permanecieron acostados bocarriba un largo rato, él más y más aturdido a medida que lo abandonaba la embriaguez, y ella tranquila, casi abúlica, pero rogando a Dios que no le diera por reír sin sentido, como siempre que se le iba la mano con el anís. Conversaron para entretener el tiempo. 

Hablaron de ellos, de sus vidas distintas, de la casualidad inverosímil de estar desnudos en el camarote oscuro de un buque varado, cuando lo justo era pensar que ya no les quedaba tiempo sino para esperar a la muerte. Ella no había oído nunca decir que él tuviera una mujer, ni una siquiera, en una ciudad donde todo se sabía inclusive antes de que fuera cierto. Se lo dijo de un modo casual, y él le replicó de inmediato sin un temblor en la voz:

–Es que me he conservado virgen para ti.

 

Ils restèrent allongés sur le dos un long moment, lui de plus en plus ébahi à mesure que son ivresse disparaissait, elle tranquille, presque apathique, mais suppliant Dieu que le fou rire ne la gagnât pas, comme toutes les fois qu'elle buvait trop d'anis. Ils bavardèrent pour passer le temps. Ils parlèrent d'eux, de leurs vies différentes, du hasard invraisemblable de se trouver nus dans la cabine obscure d'un bateau ancré alors qu'il eût été juste de penser qu'il ne leur restait que le temps d'attendre la mort. Elle n'avait jamais entendu dire qu'il avait eu une femme, une seule, dans cette ville où l'on savait tout avant même que ce fût vrai. Elle le lui dit comme par hasard et il rétorqua sans attendre et sans un tremblement dans la voix : « Je suis resté vierge pour toi. »

 

 Ella no lo hubiera creído de todos modos, aunque fuera cierto, porque sus cartas de amor estaban hechas de frases como esa que no valían por su sentido sino por su poder de deslumbramiento. Pero le gustó el coraje con que lo dijo. Florentino Ariza, por su parte, se preguntó de pronto lo que nunca se hubiera atrevido a preguntarse: qué clase de vida oculta había hecho ella al margen del matrimonio. Nada le habría sorprendido, porque él sabía que las mujeres son iguales a los hombres en sus aventuras secretas: las mismas estratagemas, las mismas inspiraciones súbitas, las mismas traiciones sin remordimientos. Pero hizo bien en no preguntarlo. En una época en que sus relaciones con la Iglesia estaban ya bastante lastimadas, el confesor le preguntó sin que viniera a cuento si alguna vez le había sido infiel al esposo, y ella se levantó sin responder, sin terminar, sin despedirse, y nunca más volvió a confesarse con ese confesor ni con ningún otro. En cambio, la prudencia de Florentino Ariza tuvo una recompensa inesperada: ella extendió la mano en la oscuridad, le acarició el vientre, los flancos, el pubis casi lampiño. Dijo: “Tienes una piel de nene”. Luego dio el paso final: lo buscó donde no estaba, lo volvió a buscar sin ilusiones, y lo encontró inerme.

–Está muerto -dijo él

 

Eût-il dit la vérité qu'elle ne l'aurait de toute façon pas cru, parce que ses lettres d'amour étaient faites de phrases comme celle-ci dont la valeur reposait moins sur leur sens que sur leur pouvoir d'émerveillement. Mais elle aima la hardiesse avec laquelle il la prononça. Florentino Ariza, de son côté, se demanda soudain ce que jamais il n'eût osé se demander : quels avaient été les arcanes de sa vie en dehors de son mariage ? Rien ne l'eût surpris car il savait que les femmes sont égales aux hommes dans leurs aventures secrètes : mêmes stratagèmes, mêmes inspirations soudaines, mêmes trahisons dépourvues de remords. Mais il fit bien de ne pas lui poser la question. A une époque où ses relations avec l'Eglise étaient déjà détériorées, son confesseur lui avait demandé de but en blanc s'il lui était arrivé d'être infidèle à son mari, et elle s'était levée sans répondre, sans finir sa confession, sans prendre congé, et plus jamais elle n'était retournée à confesse, ni avec ce curé ni avec aucun autre. En revanche, la prudence de Florentino Ariza trouva une récompense inattendue : elle tendit la main dans l'obscurité, caressa son ventre, sa taille, le pubis presque imberbe. Elle dit : « Tu as une peau de bébé. » Puis elle- franchit l'ultime barrière : elle le chercha là où il n'était pas, le chercha encore, sans trop d'illusions, et le trouva, inerte.

« Il est mort », dit-il. 

 

Cela lui était souvent arrivé, de sorte qu'il avait appris à vivre avec ce fantasme : à chaque fois il lui fallait apprendre de nouveau comme au premier jour. Il prit sa main et la posa sur sa poitrine : Fermina Daza sentit, presque à fleur de peau, le vieux cœur infatigable qui battait avec la fougue, la hâte et le désordre d'un cœur adolescent. Il dit : « Trop d'amour est aussi mauvais pour lui que le manque d'amour. » Mais il le dit sans conviction : il avait honte, il était furieux contre lui-même et désirait trouver un prétexte pour l'accuser de son échec. Elle le savait et commença à provoquer le corps sans défense avec des caresses moqueuses, comme une chatte câline éprise de cruauté, jusqu'à ce qu'il ne pût résister plus longtemps au martyre et rentrât dans sa cabine. Elle pensa à lui jusqu'à l'aube, enfin sûre de son amour, et à mesure que l'anis l'abandonnait en de lentes ondes, l'inquiétude l'envahissait à l'idée que, contrarié, il pût ne jamais revenir.

Mais il revint le matin même, à onze heures, frais et dispos, et se déshabilla devant elle avec une certaine ostentation. Elle prit plaisir à le regarder en pleine lumière, tel qu'elle l'avait imaginé dans le noir : un homme sans âge, à la peau foncée, brillante et tendue comme un parapluie ouvert, sans autre duvet que celui, clairsemé et lisse, des aisselles et du pubis. Son arme était dressée et elle s'aperçut qu'il la laissait à découvert non par hasard mais parce qu'il l'exhibait comme un trophée de guerre afin de se donner courage. Fermina Daza n'eut pas même le temps d'ôter la chemise de nuit qu'elle avait enfilée lorsque s'était levée la brise du matin, et elle frissonna de compassion devant sa hâte de débutant. Elle n'en fut pas gênée, cependant, car dans ces cas-là elle ne savait pas très bien distinguer la compassion de l'amour. Toutefois, à la fin, elle se sentit épuisée.

C'était la première fois depuis vingt ans qu'elle faisait l'amour, poussée par la curiosité de sentir comment cela pouvait être à son âge après un intermède aussi prolongé. Mais il ne lui avait pas donné le temps de savoir si son corps lui aussi le désirait...."


"El General en su laberinto" (1989, Le Général dans son labyrinthe)

Le roman qui semble se donner comme une démystification de la figure de Simon Bolivar en le représentant dans son déclin au cours de son dernier voyage sur le fleuve Magdalena, de Bogota à la côte nord de la Colombie, alors qu'il cherche à quitter l'Amérique du Sud pour s'exiler en Europe, fit scandale. Gabriel Garcia Marquez le montre dans un dénuement tragique, dévoré par la fièvre, consumé par la tuberculose, abandonné à des pratiques médicales personnelles et fantastiques, évoquant dans de brusques mouvements de lucidité ou de fièvre, ses conquêtes, ses infidélités, ses échecs, sa marque dans l'Histoire et le le labyrinthe dans lequel il s'est lui-même, implacablement, enfermé ...

 

"... Il était presque six heures. La bruine millénaire avait fait une pause, mais le monde était toujours trouble et froid, et la maison occupée par la troupe commençait à exhaler un remugle de caserne. Hussards et grenadiers se levèrent comme un seul homme lorsqu'ils virent approcher, au fond du corridor, le général taciturne, entouré de ses aides de camp, vert dans la splendeur de l'aube, avec son poncho jeté sur l`épaule et un chapeau à larges bords qui épaississait plus encore les ombres de son visage. Il avait devant la bouche un mouchoir imbibé d'eau de Cologne pour se protéger, selon une vieille superstition andine, des vents mauvais de cette brusque exposition à l`intempérie. Il ne portait aucun insigne de son rang ni ne lui restait le moindre indice de son immense autorité d'autrefois, mais le halo magique du pouvoir le rendait différent au milieu de la suite bruyante des officiers. Il se dirigea vers le salon de réception, en marchant à pas lents dans le corridor tapissé de nattes qui longeait le jardin intérieur, indifférent aux soldats qui se mettaient au garde-à-vous sur son passage. Avant de pénétrer dans le salon il glissa son mouchoir dans la manche de sa veste, comme ne le faisaient plus que les hommes du clergé, et rendit à l'un de ses aides de camp le chapeau qu'il portait.

Outre ceux qui l'avaient veillé dans la maison, civils et militaires n'avaient cessé d'arriver depuis l'aube. Ils buvaient du café en petits groupes dispersés, et leurs vêtements sombres ainsi que leurs voix sourdes conféraient à l'atmosphère une solennité lugubre. La voix aiguë d'un diplomate se fit soudain entendre par-dessus les murmures :

« On dirait des funérailles. »

Il n'avait pas achevé sa phrase qu'il sentit dans son dos le parfum d'eau de Cologne qui saturait la salle. Alors il se retourna, tenant sa tasse de café fumante entre le pouce et l'index, et s'inquiéta de ce que le fantôme qui venait d'entrer ait pu entendre son impertinence. Mais non : bien que le dernier voyage du général en Europe remontât à vingt-quatre ans en arrière, alors qu`il était très jeune, les nostalgies européennes étaient plus incisives que les rancœurs ..."

 

Le 8 mai 1830, Simón josé Antonio de la Santísima Trinidad Bolivar y Palacios quitte Bogota, escorté de sa suite, après avoir définitivement renoncé au pouvoir. Le général Bolivar ignore qu'il entreprend son dernier voyage. C'est à cet instant capital que Gabriel García Marquez se saisit du personnage pour en faire son héros . "Que se passe-t-il? Suis-je donc si malade que l'on me parle de testament et de confession? Comment sortir de ce labyrinthe ?" Mêlant la fiction à l'histoire, passant comme un magicien de la chanson de geste à la chronique ordinaire de la condition humaine, le romancier façonne les ruines d'un formidable rêve, que Bolivar contemple au fur et à mesure qu'il descend le grand fleuve Magdalena. Ici et là, les villes qui furent la scène de ses triomphes l'acclament, ignorant qu'il a renoncé une fois pour toutes au pouvoir. Dans les répits que lui accorde la maladie, entre les hallucinations de la fièvre, il revit, par la grâce de Gabriel Garcia Marquez, sa gloire dans les batailles, ses triompbes d'amoureux libertin, la naissance des patries qu'il a forgées, l'histoire même de ce continent qu'il a en grande partie écrite. Parfois, de splendides cauchemars lui laissent entrevoir un retournement du sort et, dans son esprit, l'épopée recommence. Mais le romancier, qui lui a emboîté le pas, sait que le fleuve sur lequel file le navire du général n'est pas le Magdalena, mais cet autre fleuve, le temps qui, lent, inexorable, va se jeter dans cette autre mer, la mort...


"Memoria de mis putas tristes" (Mémoire de mes putains tristes, 2004)
"L'année de mes quatre-vingt-dix ans, j'ai voulu m'offrir une folle nuit d'amour avec une adolescente vierge. Je me suis souvenu de Rosa Cabarcas, la patronne d'une maison close qui avait l'habitude de prévenir ses bons clients lorqu'elle avait une nouveauté disponible. Je n'avais jamais succombé à aucune de ses nombreuses tentations obscènes, et moins encore à celle-là, mais elle ne croyait pas à mes principes. La morale est aussi une affaire de temps, disait-elle avec un sourire malicieux, tu verras ». Ainsi commencent ces souvenirs. Le narrateur, « timide et anachronique », comme il se définit lui-même, vit dans une grande maison coloniale, héritée de ses parents, il a presque tout vendu sauf la bibliothèque et sa collection de disques de musique classique, il s'enorgueillit de n'avoir jamais couché avec une femme sans la rétribuer. En fait, il n'est jamais tombé amoureux. Sa vie n'a pas été passionnante et il décide de la commencer à un âge où la mort se penche déjà sur lui. Il sera sauvé de la vieillesse, stimulé par cet amour tardif pour une tendre adolescente. Les épisodes amoureux sont platoniques, sans une parole, un mot : un voyeurisme extrême qui génère un amour fou. Ce qui prime dans ces confessions d'un nonagénaire dont l'ultime désir est de mourir centenaire et amoureux, c'est la revendication jubilatrice de l'amour et de la passion, quel que soit l'âge et les circonstances. Le roman est parsemé d'épisodes dramatiques, d'humour et de poésie, d'éléments propres à l'univers de Marquez : la vie quotidienne dans les Caraïbes et le monde irééel de Macondo, la solitude de l'homme, les errements de l'amour et surtout les amours contrariés..." (Editions Grasset) Henning Carlsen en réalise une adaptation cinématographique en 2011 avec Emilio Echevarría, Geraldine Chaplin, Paola Medina...

 

"El año de mis noventa años quise regalarme una noche de amor loco con una adolescente virgen. Me acordé de Rosa Cabarcas, la dueña de una casa clandestina que solía avisar a sus buenos clientes cuando tenía una novedad disponible. Nunca sucumbí a ésa ni a ninguna de sus muchas tentaciones obscenas, pero ella no creía en la pureza de mis principios. También la moral es un asunto de tiempo, decía, con una sonrisa maligna, ya lo verás. Era algo menor que yo, y no sabía de ella desde hacía tantos años que bien podía haber muerto. Pero al primer timbrazo reconocí la voz en el teléfono, y le disparé sin preámbulos: - Hoy sí.

Ella suspiró: Ay, mi sabio triste, te desapareces veinte años y sólo vuelves para pedir imposibles. Recobró enseguida el dominio de su arte y me ofreció una media docena de opciones deleitables, pero eso sí, todas usadas. Le insistí que no, que debía ser doncella y para esa misma noche. Ella preguntó alarmada: ¿Qué es lo que quieres probarte? Nada, le contesté, lastimado donde más me dolía, sé muy bien lo que puedo y lo que no puedo. Ella dijo impasible que los sabios lo saben todo, pero no todo: Los únicos Virgos que van quedando en el mundo son ustedes los de agosto. 

¿Por qué no me lo encargaste con más tiempo? La inspiración no avisa, le dije. Pero tal vez espera, dijo ella, siempre más resabida que cualquier hombre, y me pidió aunque fueran dos días para escudriñar a fondo el mercado. Yo le repliqué en serio que en un negocio como aquél, a mi edad, cada hora es un año. Entonces no se puede, dijo ella sin la mínima duda, pero no importa, así es más emocionante, qué carajo, te llamo en una hora.

No tengo que decirlo, porque se me distingue a leguas: soy feo, tímido y anacrónico. Pero a fuerza de no querer serlo he venido a simular todo lo contrario. Hasta el sol de hoy, en que resuelvo contarme como soy por mi propia y libre voluntad, aunque sólo sea para alivio de mi conciencia. He empezado con la llamada insólita a Rosa Cabarcas, porque visto desde hoy, aquél fue el principio de una nueva vida a una edad en que la mayoría de los mortales están muertos.

Vivo en una casa colonial en la acera de sol del parque de San Nicolás, donde he pasado todos los días de mi vida sin mujer ni fortuna, donde vivieron y murieron mis padres, y donde me he propuesto morir solo, en la misma cama en que nací y en un día que deseo lejano y sin dolor. Mi padre la compró en un remate público a fines del siglo XIX, alquiló la planta baja para tiendas de lujo a un con sorcio de italianos, y se  reservó este segundo piso para ser feliz con la hija de uno de ellos, Florina de Dios Cargamantos, intérprete notable de Mozart, políglota y garibaldina, y la mujer más, hermosa y de mejor talento que hubo nunca en la ciudad: mi madre.

El ámbito de la casa es amplio y luminoso, con arcos de estuco y pisos ajedrezados de mosaicos florentinos, y cuatro puertas vidrieras sobre un balcón corrido donde mi madre se sentaba en las noches de marzo a cantar arias de amor con sus primas italianas. Desde allí se ve el parque de San Nicolás con la catedral y la estatua de Cristóbal Colón, y más allá las bodegas del muelle fluvial y el vasto horizonte del río grande de la Magdalena a veinte leguas de su estuario. Lo único ingrato de la casa es que el sol va cambiando de ventanas en el transcurso del día, y hay que cerrarlas todas para tratar de dormir la siesta en la penumbra ardiente. Cuando me quedé solo, a mis treinta y dos años, me mudé a la que fuera la alcoba de mis padres, abrí una puerta de paso hacia la biblioteca y empecé a subastar cuanto me iba sobrando para vivir, que terminó por ser casi todo, salvo los libros y la pianola de rollos...."

"L'année de mes quatre-vingt-dix ans, j'ai voulu m'offrir une folle nuit d'amour avec une adolescente vierge. Je me suis souvenu de Rosa Cabarcas, la patronne d'une maison close qui avait pour habitude de prévenir ses bons clients lorsqu'elle avait une nouveauté disponible. Je n'avais jamais succombé à une telle invitation ni à aucune de ses nombreuses tentations obscènes, mais elle ne croyait pas à la pureté de mes principes. La morale aussi est une affaire de temps, disait-elle avec un sourire malicieux, tu verras. Elle était un peu plus jeune que moi, et je ne savais rien d'elle depuis tant d'années qu'elle aurait pu aussi bien être morte. Pourtant, au premier Allô j'ai reconnu la voix au bout du fil et j'ai déclaré sans préambule : "Aujourd'hui, oui !"

Ah, mon pauvre vieux, a-t-elle soupiré, tu disparais pendant vingt ans et tu ne reviens que pour demander l'impossible. Retrouvant aussitôt la maîtrise de sa profession, elle m'a fait une demi-douzaine de propositions délicieuses mais, il faut bien le dire, toutes de seconde main. Je lui ai dit non, que ce devait être une pucelle et pour le soir même. Inquiète, elle m'a demandé : Que veux-tu te prouver ? Rien, ai-je répondu, piqué au vif, je sais très bien ce que je peux et ce que je ne peux pas. Impassible, elle la répliqué que les vieux savent tout, sauf ce qu'ils ne savent pas : il ne reste de Vierge en ce monde que ceux qui, comme toi, sont nés au mois d'août. Pourquoi ne m'as-tu pas passé ta commande plus tôt ?  L'inspiration ne prévient pas, ai-je répondu. Mais elle attend peut-être, a-t-elle rétorqué, comme toujours plus avisée que les hommes, et elle m'a demandé au moins deux jours pour passer le marché au crible. Très sérieux, j'ai déclaré que dans une affaire comme celle-ci, à mon âge, chaque heure est une année. Alors c'est impossible, a-t-elle dit sans l'ombre d'une hésitation, mais peu importe, c'est plus excitant comme ça, nom de dieu, je te rappelle dans une heure.

Inutile de le dire, car on le voit à des kilomètres : je suis laid, timide et anachronique. Mais à force de ne pas vouloir le reconnaître, j'ai fini par simuler tout le contraire. Jusqu'à aujourd'hui, où j'ai décidé de ma propre volonté de me livrer tel que je suis, ne serait-ce que pour soulager ma conscience. J'ai commencé par ce coup de téléphone insolite à Rosa Cabarcas, parce qu'avec le recul je vois bien à présent qu'il a marqué le début d'une nouvelle vie, à un âge où la plupart des mortels sont morts.

J'habite une maison coloniale sur la bordure ensoleillée du parc San Nicolás, où j'ai passé tous les jours de ma vie sans femme ni fortune, où mes parents ont vécu et trépassé et où j'ai l'intention de mourir dans le lit où je suis né, seul et un jour que je voudrais lointain et indolore. Mon père l'avait achetée dans une vente aux enchères à la fin du XIXe siècle, avait loué le rez-de-chaussée à un groupe d'Italiens qui l'ont transformé en magasin de luxe, et s'était réservé l'étage pour vivre heureux avec la fille de l'un d'entre eux, Florentina de Dios Cargamantos, interprète remarquable de Mozart, polyglotte et garibaldienne, la femme la plus belle et la plus talentueuse que la ville ait jamais connue : ma mère.

La maison est grande et lumineuse, avec des arcades en stuc, des sols dallés de mosaïques florentines et quatre portes-fenêtres donnant sur un long balcon où ma mère s'asseyait les soirs de mars pour chanter des arías d'amour avec ses cousines italiennes. De là, on voit le parc San Nicolás avec la cathédrale et la statue de Christophe Colomb, et plus loin les docks du port fluvial et le vaste horizon du Magdalena encore à vingt lieues de son estuaire. Tout ce que la maison a d'ingrat, c'est le soleil qui, au fil de la journée, change de fenêtres qu'il faut toutes fermer si l'on veut faire la sieste dans la pénombre ardente. A trente-deux ans, quand je suis resté seul, je me suis installé dans ce qui avait été la chambre de mes parents, j'ai fait percer une porte donnant sur la bibliothèque et j'ai commencé à vendre à l'encan tout ce qui ne m'était pas indispensable pour vivre, c'est-à-dire presque tout, sauf les livres et le Pianola à rouleaux...."



"Gabriel García Márquez: A Life" (Gerald Martin, 2008)

La biographie de référence consacrée à Gabriel García Márquez. Fruit de près de vingt années de recherches, de centaines d'entretiens réalisés avec l'écrivain lui-même, sa famille, ses amis, ses collaborateurs, ses éditeurs et les principaux acteurs du « Boom » latino-américain, l'ouvrage offre une reconstitution d'une richesse exceptionnelle. Martin suit pas à pas le parcours de García Márquez, depuis son enfance à Aracataca, où il grandit chez ses grands-parents maternels, jusqu'à sa disparition en 2014. Il montre comment cette enfance, peuplée des récits de la guerre des Mille Jours, des superstitions populaires, des fantômes familiers et des souvenirs de la prospérité puis du déclin de la compagnie bananière, constitue la véritable matrice de Macondo et de l'ensemble de son univers romanesque. L'un des grands mérites de Martin est également de replacer García Márquez dans le contexte politique et culturel de son temps. 

Il analyse son activité de journaliste en Colombie, puis comme correspondant en Europe et en Amérique latine, montrant que le reportage, l'enquête et l'observation minutieuse du réel nourrissent directement sa fiction. Il retrace avec précision la genèse de chacun des grands romans, notamment "Cien años de soledad", dont il raconte les dix-huit mois d'écriture presque obsessionnelle à Mexico, les difficultés financières du couple García Márquez-Barcha, ainsi que le rôle décisif de l'éditrice Carmen Balcells dans la diffusion mondiale de l'œuvre.

Martin consacre également des chapitres particulièrement éclairants aux relations complexes de García Márquez avec la politique latino-américaine. Il examine son engagement en faveur de la Révolution cubaine, son amitié personnelle avec Fidel Castro, ses liens avec plusieurs dirigeants progressistes du continent, mais aussi les critiques suscitées par ces prises de position. L'auteur évite aussi bien l'hagiographie que la polémique : il restitue les ambiguïtés d'un écrivain convaincu que la littérature et le journalisme devaient participer à la transformation du monde, tout en restant profondément attaché à son indépendance artistique.

L'ouvrage constitue enfin l'une des meilleures introductions au phénomène du Boom latino-américain. Martin éclaire les relations intellectuelles, parfois fraternelles, parfois conflictuelles, que García Márquez entretient avec Julio Cortázar, Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa ou encore José Donoso. Il revient notamment sur la célèbre rupture avec Vargas Llosa en 1976, sans céder aux spéculations, tout en montrant comment ces écrivains ont profondément renouvelé la place de la littérature latino-américaine sur la scène mondiale.

Plus qu'une simple biographie, "Gabriel García Márquez: A Life" propose ainsi une vaste fresque où se croisent histoire de la Colombie, guerre froide, révolution cubaine, essor du journalisme moderne, naissance du réalisme magique et mondialisation du roman latino-américain. Grâce à une documentation exceptionnelle et à une remarquable qualité narrative, Gerald Martin montre avec une rare finesse comment la vie de García Márquez, son engagement politique, son métier de journaliste et son imagination romanesque procèdent d'une même source : la volonté de transformer la réalité historique en une forme de vérité littéraire. C'est pourquoi cette biographie est aujourd'hui considérée comme un ouvrage incontournable, non seulement pour comprendre l'homme, mais aussi pour saisir la cohérence profonde de toute son œuvre.