Friedrich Dürrenmatt (1921-1990) - "Le Juge et son bourreau" (Der Richter und sein Henker, 1952), "Le Soupçon" (Der Verdacht, 1953), "La Panne" (Die Panne. Eine noch mögliche Geschichte, 1956), "La Visite de la vieille dame" (Der Besuch der alten Dame, 1956), "La Promesse" (Das Versprechen. Requiem auf den Kriminalroman, 1958), "Les Physiciens" (Die Physiker, 1962), "Justice" (Justiz, 1985) - ...
Last update: 12/31/2016
« Le pire n'est pas que le monde soit absurde, mais qu'il obéisse à une logique qui dépasse toute compréhension humaine.» , une intuition qui, si elle n'est pas à proprement parler une de ses citations, irrigue toute l'œuvre de Friedrich Dürrenmatt. Chez lui, il n'existe ni ordre moral caché, ni vérité ultime susceptible d'être révélée par la raison. Le hasard, les rapports de force, les mécanismes économiques et politiques, les passions humaines et les effets imprévisibles des décisions individuelles produisent un univers où la justice elle-même devient problématique. L'homme moderne ne maîtrise plus les conséquences de ses actes : il demeure prisonnier de systèmes qui le dépassent.
Cette vision prend forme dans l'Europe de l'après-guerre ...
Né de la catastrophe morale du nazisme et d'Hiroshima, témoin de la guerre froide, de la bureaucratisation croissante des démocraties occidentales et du développement d'une société de consommation fondée sur l'argent et la technique, Dürrenmatt refuse tout optimisme humaniste hérité du XIXe siècle. L'individu, même animé des meilleures intentions, se heurte désormais à une réalité devenue trop complexe pour être comprise ou gouvernée.
Dans ses essais théoriques, notamment les célèbres « 21 Punkte zu den Physikern » (1962), il affirme que le monde contemporain ne peut plus être représenté par les formes classiques de la tragédie : seul le grotesque est désormais capable de saisir une réalité où l'irrationnel naît précisément de l'excès de rationalité.
Ouvrir un roman de Dürrenmatt, c'est entrer dans un piège narratif.
Le récit commence presque toujours comme une enquête méthodique, un fait divers ou un roman policier classique. Mais très vite, le lecteur comprend que l'énigme n'est pas celle du crime : c'est celle du monde lui-même. Le suspense, constamment entretenu, est miné par un humour noir, une ironie corrosive et une succession de renversements qui rendent toute certitude impossible. Comme l'ont souvent souligné les critiques germanophones, Dürrenmatt détourne les codes du roman policier pour démontrer leur impossibilité : contrairement à Sherlock Holmes ou à Hercule Poirot, ses enquêteurs découvrent moins la vérité qu'ils ne constatent l'échec de toute tentative de mettre de l'ordre dans le chaos.
Friedrich Dürrenmatt (1921-1990)
Fils d'un pasteur protestant, Friedrich Dürrenmatt naît à Konolfingen, dans l'Emmental suisse. Après des études de philosophie, de théologie et de sciences naturelles aux universités de Berne et de Zurich, qu'il abandonne sans diplôme, il se consacre entièrement à l'écriture et au dessin, activité qu'il poursuivra toute sa vie parallèlement à son œuvre littéraire. Installé dès les années 1950 à Neuchâtel, il devient rapidement l'une des grandes voix de la littérature européenne d'après-guerre, aux côtés de Max Frisch, avec lequel il entretient une relation intellectuelle aussi féconde que parfois conflictuelle.
Son théâtre lui apporte une renommée internationale ...
Refusant le réalisme psychologique autant que le théâtre engagé traditionnel, il invente une forme singulière de tragi-comédie, où le rire devient un instrument de révélation morale. Les situations les plus extravagantes révèlent les compromissions ordinaires des sociétés modernes. Dans Le Mariage de Monsieur Mississippi (Die Ehe des Herrn Mississippi, 1952), La Visite de la vieille dame (Der Besuch der alten Dame, 1956) ou Les Physiciens (Die Physiker, 1962), la justice, l'argent, le pouvoir, la science ou la responsabilité individuelle sont soumis à une logique implacable qui transforme progressivement les victimes en complices et les coupables en produits de leur époque. Chez Dürrenmatt, le grotesque n'est jamais une fantaisie : il constitue la forme la plus exacte du réel.
La même conception irrigue ses romans ...
"Conversation nocturne avec un homme méprisé" (Nächtliches Gespräch mit einem verachteten Menschen, 1951) annonce déjà cette interrogation sur la culpabilité et l'identité. Avec "Le Juge et son bourreau" (Der Richter und sein Henker, 1952), il renouvelle profondément le roman policier européen. Le commissaire Bärlach ne cherche pas tant à faire triompher la loi qu'à opposer un mal à un autre mal, révélant combien la justice humaine demeure ambiguë. "Le Soupçon" (Der Verdacht, 1953) radicalise cette réflexion en confrontant son enquêteur à la survivance du mal nazi. "La Promesse" (Das Versprechen, 1958), sous-titrée "Requiem pour le roman policier", est devenue l'un des textes majeurs du genre : la résolution logique de l'enquête y est rendue impossible par le hasard, détruisant l'illusion selon laquelle toute énigme possède nécessairement une solution.
Les œuvres plus tardives prolongent cette méditation ...
"Le Délai" (Die Frist, 1977) interroge l'idée d'une apocalypse volontaire ; "Le Collaborateur" (Der Mitmacher, 1976) transforme le monde industriel en immense machine absurde ; "Le Retraité" (Der Pensionierte, 1979) et surtout "Justice" (Justiz, 1985) mettent en scène un univers où le droit, la politique et l'argent ont définitivement remplacé toute exigence morale.
Dans "Justice", un notable abat publiquement un homme sans chercher à fuir, avant de charger son avocat de démontrer… son innocence. Ce paradoxe résume toute la pensée de Dürrenmatt : la vérité importe moins que les mécanismes sociaux capables de fabriquer une version acceptable des faits.
Les critiques voient aujourd'hui en Dürrenmatt l'un des grands rénovateurs du roman policier philosophique.
Son influence s'étend bien au-delà de la littérature germanophone, jusqu'à Umberto Eco, Paul Auster ou encore nombre d'auteurs contemporains du crime novel. Ses romans ne proposent jamais une résolution rassurante ; ils utilisent au contraire l'enquête pour démontrer les limites de la raison humaine. Loin d'être un simple auteur de polars ou un dramaturge de l'absurde, Dürrenmatt apparaît désormais comme l'un des penseurs les plus pénétrants de la crise morale et politique du XXᵉ siècle, un écrivain pour lequel le rire, l'ironie et le grotesque demeurent les seuls moyens de représenter un monde devenu trop complexe pour les certitudes classiques de la tragédie comme du réalisme.
La Panne (Die Panne, 1956)
« Eine Geschichte ist dann zu Ende gedacht, wenn sie ihre schlimmstmögliche Wendung genommen hat. » - « Une histoire n'est véritablement menée jusqu'à son terme que lorsqu'elle a pris le pire tournant possible. » — Theaterprobleme (1955)
Cette célèbre maxime pourrait servir d'épigraphe à "La Panne", l'un des récits les plus parfaits de Friedrich Dürrenmatt. L'écrivain y abandonne les grandes tragédies antiques pour montrer que le destin moderne ne naît plus d'une malédiction divine ni d'une faute héroïque, mais d'un simple incident technique, d'un hasard dérisoire : une voiture qui tombe en panne. Dans l'univers de Dürrenmatt, le tragique surgit précisément lorsque l'événement le plus banal ouvre soudain un gouffre métaphysique.
Alfredo Traps, prospère représentant en textiles, est immobilisé par une panne automobile à proximité d'un petit village. Faute d'hôtel, il accepte l'hospitalité d'un ancien juge. Celui-ci vit entouré de trois amis, tous retraités de la magistrature : un ancien procureur, un avocat et un bourreau. Leur distraction favorite consiste à rejouer des procès célèbres. Traps accepte avec amusement de participer au jeu, persuadé qu'il ne s'agit que d'une aimable mascarade. Mais, au fil de la soirée, l'interrogatoire se transforme en véritable instruction judiciaire. Les anecdotes insignifiantes de son existence prennent peu à peu la forme d'un dossier d'accusation, jusqu'à faire apparaître une responsabilité morale dont lui-même n'avait jamais pleinement pris conscience.
L'originalité de "La Panne" tient précisément à cette confusion progressive entre jeu et réalité. Personne n'est véritablement contraint ; aucun tribunal officiel n'existe ; pourtant le procès acquiert une puissance irrésistible. La culpabilité naît moins des faits eux-mêmes que du regard porté sur eux. Comme l'ont montré Peter von Matt ou Theodore Ziolkowski, Dürrenmatt détourne ici toute la tradition judiciaire occidentale : la vérité n'est jamais découverte, elle est construite par le récit, l'éloquence et la logique des interprétations.
La nouvelle dialogue naturellement avec Kafka, notamment "Le Procès", mais s'en distingue profondément. Chez Kafka, la justice demeure inaccessible parce qu'elle relève d'un ordre transcendant et incompréhensible ; chez Dürrenmatt, elle est une création humaine, presque ludique, qui finit pourtant par acquérir une force aussi absolue que le destin antique. Le tribunal n'est plus une institution : il devient un mécanisme intellectuel capable de transformer n'importe quelle existence en affaire criminelle.
La critique voit également dans "La Panne" une méditation sur la Suisse prospère des années 1950. Alfredo Traps appartient à cette bourgeoisie convaincue que la réussite économique suffit à justifier une vie. Or le récit révèle progressivement les compromis, les ambitions et les calculs qui accompagnent cette réussite. Le confort matériel ne supprime pas la culpabilité : il la dissimule jusqu'au moment où un hasard — une simple panne — la fait ressurgir.
Par son économie narrative remarquable, son humour noir et la précision presque mathématique de sa construction, La Panne est souvent considérée comme l'une des plus parfaites illustrations de ce que Dürrenmatt appelait la « comédie tragique » (tragische Komödie). Le rire accompagne constamment le lecteur, mais il devient peu à peu inquiétant, avant de céder la place à une interrogation fondamentale : sommes-nous réellement innocents, ou seulement des coupables qui n'ont pas encore été interrogés ?
"Rien de bien grave assurément, mais une panne tout de même; c'est ainsi que cela commença. Alfredo Traps, au volant de sa Studebaker, roulait sur une grande route nationale et n'était plus guère qu'à une heure de chez lui (il habitait une ville assez importante) quand sa mécanique s'immobilisa. La voiture rutilante ne marchait plus, et voilà tout. Sa course était venue mourir au pied d'un petit coteau que gravissait la route, avec des cumulus vers le nord et le soleil encore haut dans le ciel de l'après-midi. Alfredo Traps : quarante-cinq ans et pas encore de ventre, l'allure sympathique et de bonnes manières, bien qu'un petit rien d'application permît de deviner au-dessous un quelque chose de plus fruste, de plus commis voyageur; ce contemporain avait ses affaires dans l'industrie textile. D'abord, il fuma une cigarette; puis s'occupa d'un dépanneur. Le garagiste qui vint finalement prendre la Studebaker en remorque affirmait que la réparation ne pourrait pas être faite avant le lendemain, dans la matinée : une panne dans le réseau d'alimentation. Soit ! Impossible de savoir si c'était vrai; déraisonnable même d'essayer seulement de le découvrir : nous sommes entre les mains du garagiste comme autrefois on tombait au pouvoir du chevalier de fortune qui exigeait rançon; ou plutôt, nous dépendons de lui comme on a pu dépendre des dieux lares et des démons familiers. Avec une demi-heure de marche jusqu'à la gare la plus proche et un voyage quelque peu compliqué, quoique bref, s'il voulait rentrer à la maison et retrouver sa femme et les quatre enfants - quatre garçons - Traps renonça par nonchalance et décida de passer la nuit sur place. On approchait des six heures du soir; il faisait beau et chaud. Le jour le plus long de l'année n'était pas loin. Le village, à l'entrée duquel s'ouvrait le garage, avait un air sympathique avec sa butte et son église, le presbytère et le vieux, le très vieux chêne cerclé de fer et solidement soutenu, tout cela bien propre, bien net, jusqu'aux fumiers devant les portes paysannes qui étaient soigneusement dressés à l'équerre, et les dernières maisons qui allaient pittoresquement se perdre ou se nicher à la lisière des bois, sur le coteau. On y trouvait en outre une petite fabrique, quelques salles de café qu'on appelle des pintes, et une ou deux bonnes auberges : l'une, surtout, dont il souvenait à Traps d'avoir entendu dire le plus grand bien. Malheureusement, ils n'avaient plus une seule chambre de libre, plus un seul lit : tout avait été retenu pour un congrès local de petits éleveurs; mais le Monsieur pourrait peut-être trouver à se loger dans cette villa, là-bas, où l'on acceptait de temps à autre de recevoir des hôtes. Qu'il aille seulement demander. .
Traps se sentait hésitant. Il lui était toujours possible de rentrer chez lui par le train; mais d'autre part, la perspective d'une petite aventure n'était pas faite pour lui déplaire, et il savait par expérience (comme l'autre jour encore dans ce petit bourg de Grossbiestringen, par exemple) qu'on peut trouver parfois des filles à son goût dans ces bourgades écartées. Bref, il dirigea ses pas vers la maison qu'on lui avait indiqué..." (traduction Armel Guerne)
Cette nouvelle demeure ainsi l'une des plus brillantes variations contemporaines sur la responsabilité, la culpabilité et le pouvoir des récits à fabriquer la vérité. Sous l'apparence d'un divertissement presque mondain, Dürrenmatt construit une fable philosophique où le hasard, la rhétorique et la psychologie suffisent à faire renaître le destin. C'est cette alliance unique entre le roman policier, la parabole métaphysique et la satire sociale qui fait aujourd'hui de "La Panne" l'un de ses chefs-d'œuvre les plus universellement reconnus.
Le Juge et son bourreau (Der Richter und sein Henker, 1952)
« Je planmäßiger die Menschen vorgehen, desto wirksamer vermag sie der Zufall zu treffen. » - « Plus les hommes agissent méthodiquement, plus le hasard est capable de les frapper efficacement. » — Die Physiker, « 21 Punkte zu den Physikern » (1962) - Bien que formulée dix ans plus tard, cette réflexion résume admirablement le premier grand roman de Friedrich Dürrenmatt. Derrière l'apparence d'une enquête policière classique, "Le Juge et son bourreau" est avant tout une méditation sur les limites de la justice humaine, sur la maladie, le vieillissement et l'impossibilité de séparer clairement le bien du mal. Dès ce premier roman, Dürrenmatt détourne les règles du "whodunit" : l'identité du meurtrier importe finalement moins que les mécanismes moraux et philosophiques qui conduisent chacun des personnages à devenir simultanément juge, accusé et bourreau.
Le commissaire Hans Bärlach, figure désormais emblématique de la littérature policière européenne, dirige la police criminelle de Berne. Amateur de cigares et de vodka, atteint d'un cancer incurable qui ne lui laisse que quelques mois à vivre, il est chargé d'élucider le meurtre de son meilleur inspecteur, Ulrich Schmied, retrouvé mort au volant de sa voiture sur une route de campagne. L'enquête est menée avec l'aide de l'ambitieux inspecteur Walter Tschanz.
Très vite, les soupçons se portent sur Richard Gastmann, richissime aventurier cosmopolite et criminel insaisissable, lié depuis quarante ans à Bärlach par un étrange pari philosophique. Jeunes hommes en Turquie, les deux adversaires avaient débattu de la possibilité d'accomplir le crime parfait. Gastmann soutenait qu'un homme suffisamment intelligent pouvait commettre des crimes sans jamais être condamné ; Bärlach affirmait au contraire qu'aucun coupable n'échapperait éternellement à la justice. Toute leur existence est devenue la prolongation de ce défi intellectuel.
L'enquête semble confirmer les soupçons pesant sur Gastmann. Pourtant, lorsque Tschanz abat celui-ci en invoquant la légitime défense, Bärlach révèle progressivement une vérité plus complexe : c'est Tschanz lui-même qui avait assassiné Schmied, mû par la jalousie professionnelle. Depuis le début, le vieux commissaire connaissait presque toute la vérité et s'est servi de Tschanz comme d'un instrument afin d'éliminer enfin Gastmann, que la justice officielle s'était toujours montrée incapable de condamner. Le policier chargé d'appliquer la loi devient ainsi celui qui organise une exécution indirecte.
Ce retournement constitue le véritable cœur philosophique du roman. Comme l'ont montré certains critiques, "Le Juge et son bourreau" ne raconte pas seulement une enquête : il met en scène la faillite de toute justice idéale. Bärlach ne triomphe pas ; il accepte simplement de combattre un mal par un autre mal. La frontière entre justice et vengeance devient presque imperceptible. Celui qui rend le jugement délègue l'exécution à un autre, lequel devient à son tour coupable. Le titre prend alors tout son sens : juge et bourreau ne sont jamais deux personnes distinctes ; ils constituent les deux faces d'une même responsabilité.
À cette réflexion morale s'ajoute une méditation constante sur le corps et la mort. Bärlach enquête alors qu'il sait son existence condamnée. Son cancer n'est pas un simple élément psychologique ; il rappelle sans cesse que toute décision humaine demeure limitée par la finitude. Le policier ne cherche pas seulement à résoudre un crime : il tente d'achever une confrontation vieille de plusieurs décennies avant sa propre disparition. La maladie devient ainsi le véritable compte à rebours du récit.
"Alphons Clenin, der Polizist von Twann, fand am Morgen des dritten Novembers neunzehn hundertachtundvierzig dort, wo die Straße von Lamboing (eines der Tessenbergdörfer) aus dem Walde der Twannbachseeschlucht hervortritt, einen blauen Mercedes, der am Straßenrande stand. Es herrschte Nebel, wie oft in diesem Spätherbst, und eigentlich war Clenin am Wagen schon vorbeige gangen, als er doch wieder zurückkehrte. Es war ihm nämlich beim Vorbeischreiten gewesen, nachdem er flüchtig durch die trüben Scheiben des Wagens geblickt hatte, als sei der Fahrer auf das Steuer niedergesunken. Er glaubte, daß der Mann betrunken sei, denn als ordentlicher Mensch kam er auf das Nächstliegende. Er wollte daher dem Fremden nicht amtlich, sondern menschlich begegnen. Er trat mit der Absicht ans Automobil, den Schlafenden zu wecken, ihn nach Twann zu fahren und im Hotel Bären bei schwarzem Kaffee und einer Mehlsuppe nüchtern werden zu lassen; denn es war zwar verboten, betrunken zu fahren, aber nicht verboten, betrunken in einem Wagen, der am Straßenrande stand, zu schlafen. Clenin öffnete die Wagentüre und legte dem Fremden die Hand väterlich auf die Schultern. Er bemerkte je doch im gleichen Augenblick, daß der Mann tot war. Die Schläfen waren durchschossen. Auch sah Clenin jetzt, daß die rechte Wagentüre offen stand. Im Wagen war nicht viel Blut, und der dunkelgraue Mantel, den die Leiche trug, schien nicht einmal beschmutzt. Aus der Manteltasche glänzte der Rand einer gelben Brieftasche, Clenin, der sie her vorzog, konnte ohne Mühe feststellen, daß es sich beim Toten um Ulrich Schmied handelte, Polizei leutnant der Stadt Bern...."
"Alphonse Clénin, l'agent de police de Douanne, en cette brumeuse matinée du trois novembre mil neuf cent quarante-huit, vit une Mercedes bleue arrêtée sur le bord de la route de Lamboing, à la sortie des bois de la gorge de Douanne. Il l'avait même dépassée
déjà, mais il revint sur ses pas. Si peu nette que fût la silhouette du conducteur à travers les glaces embuées, il lui avait semblé, au passage, qu'elle était affalée sur le volant. L'ivresse, sans aucun doute, pensa le policier qui était un homme d'ordre et n'allait pas chercher midi à quatorze heures. Aussi ne fut-ce pas le policier verbalisateur qui revint en arrière, non ! c'était l'être humain, le semblable qui s’en venait porter secours à son semblable : Clénin n'avait d'autre intention que de réveiller doucement le dormeur pour le ramener à Douanne, où il pourrait se dégriser à l’hôtel de l'Ours. Un café bien noir et une bonne soupe à la farine par-dessus, voilà qui le remettrait sur pied. Conduire en état d’ébriété, c'était une infraction, la chose ne fait aucun doute ; mais le règlement, n'est-ce pas ? n'a jamais interdit à personne, en état d'ivresse ou à jeun, de dormir au volant de sa voiture sur le bas-côté de la route.
L'agent Clénin ouvrit donc la portière de la voiture et posa une main paternelle sur l'épaule du dormeur, pour constater aussitôt que l’homme était mort, les tempes transpercées. Il constata également que la portière droite de la voiture était ouverte, qu'il n'y avait pas beaucoup de sang répandu et que le léger manteau gris porté par le mort n'était apparemment pas taché. Il vit alors le cuir luisant d’un portefeuille qui sortait un peu de la poche du manteau. S'en emparant, Clénin n'eut aucune difficulté à apprendre que le cadavre était celui d'Ulrich Schmied, lieutenant de police de la ville de Berne.
Que faire ? L'agent Clénin ne le savait pas au juste.
Policier d'un village, il n'avait encore jamais eu de meurtre dans son secteur. Dans son embarras, le représentant de l'autorité allait et venait sur la route, se demandant quelle décision il fallait prendre ; mais lorsqu'un rayon de soleil, perçant la brume, vint tomber droit sur le cadavre, il ne put le supporter, tant cela lui parut incongru. Il revint jusqu’à la voiture, ramassa le feutre gris aux pieds du mort et le lui enfonça sur la tête de manière à cacher la blessure de ses tempes. Cela fait, il se sentir mieux. Il remit une largeur de route entre le mort et lui, épongea son front ruisselant et là, sur le côté de la route qui menait à Douanne, il prit sa décision : revenir à la voiture, pousser le corps sur le second siège, bien droit et solidement tenu par une courroie passée derrière le dossier, et prendre le volant.
Le moteur ne répondant pas, Clénin n'eut pourtant pas grand mal, grâce à la pente, à amener la voiture jusqu'à Douanne, devant l’hôtel de l’Ours, où il fit le plein. Personne n'avait rien remarqué. Qui donc eût deviné que le digne personnage qu'il avait à son côté était un mort ? L'agent Clénin, qui détestait le scandale, s'en félicita et se garda bien de rien dire.
Comme il longeait le lac en direction de Biénne, le brouillard l’enveloppa soudain, épais au point qu’on devait oublier que le soleil fût levé. Cette étrange matinée s'était enténébrée comme le Jour du Jugement, et l'agent Clénin s’inséra dans une longue file de voitures, qu'une raison ou une autre faisait avancer à une vitesse bien inférieure encore à celle qu’eût réclamée le manque de visibilité. Un vrai convoi mortuaire, se dit Clénin tout à fait malgré soi...."
Les critiques ont souvent rapproché le roman de Georges Simenon, pour la sobriété de son enquête, mais aussi de G. K. Chesterton, dont Dürrenmatt admirait les paradoxes moraux. Cependant, contrairement aux détectives classiques, Bärlach ne rétablit jamais un ordre rassurant. L'énigme est résolue, mais la justice demeure profondément compromise. C'est précisément cette rupture avec les conventions du roman policier qui fera de Dürrenmatt l'un des grands rénovateurs du genre au XXᵉ siècle.
Dans "Le Juge et son bourreau", l'auteur affirme déjà l'une de ses convictions essentielles : les institutions, aussi nécessaires soient-elles, ne suffisent jamais à garantir la justice. Les lois peuvent être manipulées, les preuves disparaître, les innocents devenir complices et les coupables échapper aux tribunaux. Face à cette complexité, le détective ne peut espérer restaurer un ordre perdu ; il ne peut qu'agir au sein d'un monde où toute décision morale comporte sa part d'ombre.
Publié en 1952, ce roman inaugure la série consacrée au commissaire Bärlach, poursuivie avec "Le Soupçon" (Der Verdacht, 1953). Ensemble, ces deux œuvres comptent parmi les textes fondateurs du roman policier philosophique contemporain. Elles annoncent déjà les interrogations qui traverseront toute l'œuvre de Dürrenmatt : le hasard, la culpabilité, la responsabilité individuelle et l'impossibilité, dans le monde moderne, de faire pleinement coïncider la vérité, le droit et la justice.
"Le Soupçon" (Der Verdacht, 1951)
« Das Schlimme ist nicht, daß die Welt ein vernünftiges Wesen ist, sondern daß sie vernünftig ist. » - « Ce qui est terrible, ce n'est pas que le monde soit une créature raisonnable, mais qu'il soit raisonnable. » - — Theaterprobleme (1955) - Cette formule paradoxale éclaire parfaitement "Le Soupçon", deuxième et dernier roman mettant en scène le commissaire Hans Bärlach. Chez Dürrenmatt, le mal ne procède pas du chaos, mais d'une logique glaciale, d'une rationalité poussée jusqu'à l'inhumain. Les crimes les plus monstrueux ne sont plus les explosions d'une folie individuelle : ils deviennent le produit d'organisations efficaces, de savoirs scientifiques et de bureaucraties capables d'anéantir toute responsabilité morale.
Le roman s'ouvre quelques mois après les événements du "Juge et son bourreau". Gravement atteint d'un cancer, Hans Bärlach vient de subir une lourde opération dans un hôpital de Berne. Les médecins lui accordent à peine une année d'existence. C'est pourtant depuis son lit d'hôpital que commence une nouvelle enquête. En feuilletant un ancien numéro du magazine américain Life, publié à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il reconnaît sur une photographie le visage d'un ancien médecin des camps de concentration nazis, célèbre pour avoir pratiqué des expérimentations chirurgicales sur des prisonniers vivants sans anesthésie, notamment au camp du Struthof. Officiellement disparu, peut-être mort, cet homme pourrait en réalité vivre en Suisse sous une identité nouvelle.
À partir de cette intuition, née d'un simple détail photographique, Bärlach entreprend une enquête entièrement privée. Désormais retraité, physiquement diminué et privé de toute autorité officielle, il n'agit plus au nom de la police mais uniquement au nom d'une exigence intérieure : affronter une dernière fois le mal avant sa propre disparition. Aidé notamment par un étrange survivant des camps, le nain Gulliver — personnage qui évoque à la fois le Juif errant, le témoin éternel de la barbarie et une figure presque biblique —, il découvre que le criminel pourrait être le prestigieux docteur Fritz Emmenberger, directeur d'une clinique privée réputée de Zurich.
Bärlach choisit alors de se faire volontairement hospitaliser dans cet établissement afin de vérifier son hypothèse. À partir de ce moment, le roman abandonne progressivement les codes de l'enquête classique pour devenir un véritable huis clos où le suspense psychologique prend le pas sur la recherche d'indices. Le détective devient prisonnier de son propre piège : découvert presque immédiatement par Emmenberger, il se retrouve livré sans défense entre les mains de celui qu'il voulait confondre.
Cette seconde partie, d'une remarquable intensité dramatique, est souvent considérée comme l'une des plus puissantes incursions de Dürrenmatt dans le domaine du thriller. L'atmosphère clinique, les couloirs silencieux, les salles d'opération immaculées et la présence obsédante de l'horloge qui compte les dernières heures de Bärlach créent une tension proche des grands romans d'angoisse. Mais l'affrontement demeure avant tout philosophique.
Face au commissaire agonisant, Emmenberger expose une vision du monde profondément nihiliste. La science, affirme-t-il, n'est soumise à aucune morale ; la justice n'est qu'une convention inventée par les faibles ; seule compte la puissance que confère le savoir. Cette confrontation renvoie directement aux interrogations qui traversent toute l'Europe de l'après-guerre : comment des médecins cultivés, héritiers de la tradition humaniste allemande, ont-ils pu devenir les artisans de l'extermination industrielle ? Comment la rationalité scientifique a-t-elle pu être détournée au service de la barbarie ?
"C'EST AU DÉBUT du mois de novembre 1948 que Baerlach avait été admis à l’hôpital Salem, dont les bâtiments donnent sur la vieille cité et l’hôtel de ville de Berne. Mais l’intervention chirurgicale, devenue très urgente, avait été retardée de deux semaines à la suite d’une crise cardiaque. L’opération, quoique délicate, avait parfaitement réussi, mais non sans confirmer le diagnostic fatal : c’était une maladie incurable dont souffrait le commissaire et l’on ne pouvait plus espérer le sauver. Deux fois déjà, le juge d’instruction Lutz, son chef hiérarchique, s’était fait à l’idée qu’il était perdu ; et deux fois pourtant, il avait pu nourrir un nouvel espoir. À l’approche de Noël enfin, une amélioration sensible s’était manifestée chez le malade. Le vieux commissaire avait certes passé presque toute la période des fêtes à dormir. Néanmoins il se remettait, et le lundi 27 décembre, se sentant beaucoup mieux, il s’était mis à feuilleter de vieux numéros du magazine américain Life, datant de l’année 1945. Le crépuscule assombrissait déjà la chambre du malade quand le docteur Hungertobel entra, venant faire sa visite.
– Des brutes, Samuel, de véritables brutes ! lui dit le commissaire en lui tendant la revue. Toi qui es médecin, tu peux t’imaginer cela : regarde cette photo du camp de concentration de Stutthof, où le docteur Nehle, médecin du camp, est en train de pratiquer sur un détenu une opération abdominale sans anesthésie.
– C’est une chose que les nazis ont souvent pratiquée, observa le vieux docteur tout en jetant les yeux sur le cliché. Il avait pâli, et il sembla vouloir se défaire de la revue avec une certaine hâte.
– Qu’est-ce que tu as donc ? s’étonna le malade.
Hungertobel ne répondit rien. Il posa la revue ouverte sur le lit de Baerlach, tira ses lunettes d’écaille de la poche supérieure droite de sa blouse blanche, les mit avec un léger tremblement (que remarqua le commissaire) et reprit la revue pour examiner la photo une deuxième fois.
Baerlach se demanda ce qui pouvait bien rendre son vieil ami aussi nerveux.
– Absurde ! finit par dire le vieux docteur. Allons, donne-moi ta main que je te prenne le pouls.
Il y eut une minute de silence. Puis le docteur relâcha le poignet de son malade et examina les diagrammes suspendus au pied du lit.
– Te voilà tiré d’affaire, Hans ! Tout va bien pour toi.
– Encore un an ? lui demanda Baerlach.
Hungertobel se montra gêné.
– On ne va pas parler de cela maintenant, dit-il. Il faudra que tu te surveilles et que tu reviennes te faire examiner.
Le commissaire bougonna qu’il s’était toujours surveillé, et le docteur l’approuva d’un « très bien, parfait ! », déjà prêt à se retirer.
– Donne-moi donc un peu le Life, lui demanda encore le malade avec une feinte indifférence, et le docteur lui tendit un quelconque numéro qu’il avait pris sur la pile de la table de nuit.
– Non, pas celui-là ! fit le commissaire en glissant un regard ironique au médecin. Je voudrais le numéro que tu m’as pris. Il ne m’est pas si facile, tu comprends, de me désintéresser d’un camp de concentration !
Hungertobel eut un instant d’hésitation mais se sentit rougir sous le regard pénétrant que Baerlach fixait sur lui, et finalement lui tendit la revue pour quitter la chambre aussitôt. On eût dit qu’il y avait quelque chose qui le mettait mal à l’aise. Quand l’infirmière arriva à son tour, Baerlach la pria d’enlever les autres revues.
– Pas celle-ci ? demanda l’infirmière en désignant le numéro posé sur le lit.
– Non, pas celle-ci, précisa le vieux commissaire, qui se remit à examiner la photo dès que la femme fut sortie.
Ce médecin, saisi par l’objectif alors qu’il poursuivait ses expériences de brute, montrait une sérénité olympienne. Cela se dégageait de tout son être, car il avait le bas du visage dissimulé par le masque professionnel du chirurgien.
Le commissaire referma la revue, qu’il glissa dans le tiroir de la table de nuit ; puis il s’allongea, les mains sous la nuque. Les yeux grands ouverts, il observait les progrès de la nuit dans sa chambre, sans faire un geste pour allumer la lumière.
Plus tard, l’infirmière arriva avec son dîner, toujours aussi léger et succinct : potage de flocons d’avoine et infusion de tilleul, boisson dont il avait horreur et qu’il laissa. Dès qu’il eut avalé sa soupe, il éteignit et se replongea dans la contemplation de la nuit et de ses ombres maintenant presque impénétrables dans la chambre, se distrayant aux lueurs de la ville qu’il voyait jouer par sa fenêtre. Il s’était endormi quand l’infirmière revint une dernière fois arranger son malade pour la nuit.
Le lendemain, Hungertobel arriva vers dix heures.
Baerlach était étendu, les mains sous la nuque. Ouvert à la bonne page, le numéro de Life reposait sur le lit. Les yeux du commissaire suivaient et observaient attentivement le médecin qui venait de reconnaître la photo du camp de concentration sur le lit du malade.
– Ne veux-tu pas me dire pourquoi tu es devenu pâle comme un mort quand je t’ai montré ce cliché de Life ? demanda le vieux commissaire.
Hungertobel s’en fut au pied du lit prendre les feuilles d’observation, qu’il étudia avec plus de soin que d’habitude, avant de les remettre en place.
– Une erreur ridicule, Hans. Cela ne vaut même pas la peine d’en parler.
– Tu connais ce docteur Nehle ? lança Baerlach d’une voix soudain pleine d’intérêt.
– Non, rétorqua Hungertobel, je ne le connais pas. Il m’a seulement fait penser à quelqu’un d’autre.
– La ressemblance doit être frappante, remarqua le commissaire.
Oui, en effet, la ressemblance était assez marquée, admit le médecin en jetant un nouveau regard sur le cliché, qui le troubla une seconde fois, comme le constata nettement le commissaire.
– Et pourtant, on ne voit que la moitié du visage de l’intéressé. Tous les chirurgiens se ressemblent plus ou moins quand ils sont en train d’opérer.
– À qui est-ce que cette brute te fait penser ? questionna Baerlach sans s’arrêter à l’explication de son ami Hungertobel.
– Bah ! tout cela ne veut absolument rien dire, se défendit l’autre. Je te le répète, ce ne peut être qu’une erreur.
– Oui, mais tu jurerais pourtant que c’est bien lui ! Pas vrai, Samuel ?
– Ma foi oui, reconnut le docteur.
Il aurait été capable de le jurer s’il avait été convaincu que ce n’était pas lui, que c’était impossible. Et puis, maintenant, ils allaient laisser ce peu agréable sujet de côté. D’ailleurs rien n’était moins recommandable, après une grave opération encore si récente, que d’aller farfouiller dans de vieux numéros de Life. Le commissaire Baerlach n’avait pas l’air de se rendre compte qu’il s’était débattu entre la vie et la mort..."
Écrit moins de dix ans après les procès de Nuremberg, "Le Soupçon" participe pleinement à cette réflexion. Contrairement à de nombreux romans policiers contemporains, Dürrenmatt ne s'intéresse pas seulement à la poursuite des criminels nazis ; il interroge surtout la facilité avec laquelle ceux-ci ont pu se réinsérer dans une Europe redevenue prospère. La clinique d'Emmenberger apparaît comme une métaphore de cette continuité inquiétante : derrière les apparences respectables de la médecine moderne subsiste intacte la même logique d'expérimentation et de domination.
Les critiques ont souvent rapproché le roman de Kafka, mais aussi de Joseph Conrad et de Graham Greene, tant il transforme une enquête criminelle en exploration des ténèbres morales. Theodore Ziolkowski a montré que Dürrenmatt substitue au détective omniscient traditionnel un enquêteur vieillissant, malade et presque impuissant, dont la seule véritable arme demeure la lucidité. Peter von Matt voit quant à lui dans Bärlach une figure de « justicier biblique », conscient que la victoire sur le mal ne pourra jamais être complète.
Le dénouement est à l'image de toute l'œuvre de Dürrenmatt. Alors que Bärlach semble condamné et qu'Emmenberger s'apprête à lui infliger le sort réservé à ses victimes des camps, surgit in extremis Gulliver, qui intervient avec une brutalité presque miraculeuse. Cette irruption providentielle a souvent surpris les lecteurs. Dürrenmatt lui-même revendiquait ce recours à l'improbable : dans un univers gouverné par le hasard, la catastrophe comme le salut peuvent surgir de manière également inattendue. Loin de constituer une faiblesse narrative, ce renversement exprime l'une des convictions fondamentales de l'écrivain : le réel échappe toujours aux constructions parfaitement logiques.
Avec "Le Soupçon", Dürrenmatt dépasse définitivement le simple roman policier. L'enquête devient une méditation sur la survivance du mal après 1945, sur les ambiguïtés de la justice et sur les limites de la raison face aux crimes de masse. Le commissaire Bärlach n'y cherche plus seulement un coupable ; il affronte la possibilité que la civilisation elle-même ait produit une forme de barbarie parfaitement rationnelle. C'est pourquoi ce roman est aujourd'hui considéré, aux côtés de La Mort est mon métier de Robert Merle ou de Le Liseur de Bernhard Schlink, comme l'une des grandes œuvres européennes qui interrogent la responsabilité morale après Auschwitz, tout en conservant l'efficacité narrative du roman à suspense.
"La Promesse" (Das Versprechen. Requiem auf den Kriminalroman, 1958)
« Je planmäßiger die Menschen vorgehen, desto wirksamer vermag sie der Zufall zu treffen. » - « Plus les hommes agissent méthodiquement, plus le hasard est capable de les frapper efficacement. » — Die Physiker, « 21 Punkte zu den Physikern » (1962) - Bien que formulée quelques années après "La Promesse", cette phrase en constitue la véritable clé philosophique. Sous-titré "Requiem auf den Kriminalroman" (« Requiem pour le roman policier »), le livre représente l'une des remises en cause les plus radicales de tout le genre policier. Dürrenmatt y détruit méthodiquement la croyance selon laquelle l'intelligence, la logique et la persévérance suffiraient toujours à faire triompher la vérité. Face au hasard, la raison humaine demeure tragiquement impuissante.
Le roman s'ouvre par un long prologue où un ancien commandant de police reproche aux écrivains de romans policiers de raconter un monde mensonger, où toutes les énigmes trouvent finalement leur solution. Dürrenmatt répond à cette critique en imaginant précisément une enquête dont la logique parfaite sera anéantie par un simple concours de circonstances.
À la veille de quitter définitivement la police pour rejoindre une mission au Proche-Orient, le commissaire Matthäi, enquêteur réputé pour sa rigueur exceptionnelle, est chargé d'élucider le meurtre particulièrement atroce de la petite Gritli Moser, retrouvée assassinée dans une forêt. Devant la douleur inconsolable des parents, il promet solennellement à la mère de retrouver le véritable coupable. Cette promesse, prononcée presque machinalement, devient bientôt le principe unique de son existence.
L'affaire semble rapidement résolue. Un colporteur souffrant d'un handicap mental est arrêté, avoue le crime sous la pression des interrogatoires puis se suicide dans sa cellule. La police considère le dossier clos. Matthäi, lui, refuse cette conclusion. L'analyse minutieuse des indices, des dessins réalisés par la victime et de la géographie des lieux le convainc qu'un tueur en série continue de circuler librement.
Sa démonstration est remarquable de cohérence. Les différents meurtres semblent dessiner un itinéraire qui conduit inévitablement au col de Kerzers. Persuadé que l'assassin repassera par cet endroit, Matthäi abandonne toute carrière officielle, achète une station-service isolée et s'y installe pour organiser une surveillance permanente. Il recueille également Anne-Marie, la petite fille de la tenancière, ancienne prostituée, convaincu que sa présence attirera le meurtrier. Sans presque s'en apercevoir, le policier transforme un enfant innocent en appât.
C'est ici que le roman cesse définitivement d'être un simple récit policier pour devenir une tragédie de l'obsession. Plus Matthäi raisonne avec une précision scientifique, plus il s'enferme dans une construction intellectuelle dont il ne peut plus sortir. L'homme qui voulait sauver un enfant accepte progressivement d'en mettre un second en danger au nom d'une vérité abstraite. La promesse faite à une mère endeuillée devient une véritable religion.
Or toute cette admirable démonstration logique échoue pour une raison dérisoire : le hasard.
Dans l'un des dénouements les plus célèbres de la littérature policière du XXᵉ siècle, le lecteur apprend que Matthäi avait raison depuis le début. Le véritable assassin se dirigeait effectivement vers la station-service afin de commettre un nouveau meurtre. Mais, en chemin, il est victime d'un banal accident de la circulation qui le tue instantanément avant qu'il puisse atteindre sa destination. Personne ne découvrira jamais ce qui s'est produit. Matthäi, ignorant cette circonstance, poursuit une attente désormais inutile jusqu'à sombrer dans l'alcoolisme, la solitude et la folie.
Cette conclusion bouleverse toutes les conventions du roman d'enquête. L'investigateur n'a commis aucune erreur de raisonnement. Toutes ses hypothèses étaient exactes. Ce qui détruit son enquête n'est ni son intelligence ni son courage, mais un événement totalement extérieur à toute logique humaine. Dürrenmatt montre ici que le monde réel ne possède pas la structure rassurante des romans policiers classiques. Dans la vie, les coupables peuvent mourir avant d'être arrêtés, les preuves disparaître et la vérité rester définitivement inconnue.
"INVITÉ par l'Amicale Andreas-Dahinden à faire une conférence sur l'art du roman policier, je m'étais rendu à Coire au mois de mars de cette année. Le jour tombait déjà quand je descendis du train, en pleine bourrasque de neige, sous un ciel bas, dans une ville glacée. Ma conférence avait lieu dans la salle de réunion du Syndicat des Commerçants, où je ne trouvai qu'un auditoire assez clairsemé car à la même heure, dans la salle des fêtes du Collège, le professeur Emile Staiger parlait du Goethe des dernières années. Je ne parvins pas plus à me dégeler moi-même que mes auditeurs, dont plusieurs quittèrent la salle avant ma péroraison. Un court entretien encore avec quelques membres du Comité directeur, à savoir deux ou trois professeurs du Collège, qui eussent certes préféré entendre parler du Goethe des dernières années, et une dame éminemment charitable qui donnait tous ses soins à l'Association des gens de maison de la Suisse Orientale ; puis, dûment nanti de mes honoraires et autres frais de voyage, je regagnai l'hôtel du Chamois, près de la gare, où ma chambre avait été retenue. Rien de réconfortant là non plus. Pas autre chose à lire qu'une feuille allemande de Bourse et un vieux numéro de la Weltwoche; le silence qui régnait dans l'hôtel avait quelque chose de si inhumain qu'on reculait à l'idée de dormir, tant on craignait de ne plus se réveiller jamais! Nuit spectrale, qui paraissait suspendue hors du temps. Dehors, il ne neigeait plus, et rien, absolument rien ne bougeait : pas un seul habitant, pas un seul animal, ni même les lampes d'éclairage immobiles, sans un souffle de vent, ne donnaient une animation quelconque å la rue; pas un bruit, rien qui eût un semblant de vie, si ce n'est une fois, lugubre et étouffé comme s'il venait du fond du ciel, un vague écho du côté de la gare.
Au bar, où je me rendis pour boire un dernier whisky, sans compter la femme plutôt âgée qui faisait office de barmaid, il n'y avait qu'un unique client : personnage vétuste, gros et lourd, avec sa chaîne de montre à l'ancienne mode, sur le ventre. J'étais à peine assis qu'il se présentait : Docteur H., ancien chef de la police cantonale de Zurich. Quel que fût son âge, il avait encore le cheveu dru et noir, la moustache fournie. Perché sur un des hauts tabourets du bar, il buvait du vin rouge en fumant un Havane et appelait la serveuse par son petit nom. La voix sonore et le geste large, cet homme sans façons m'était à la fois sympathique et antipathique. Vers trois heures du matin, et après que quatre nouveaux Johnnie Walker furent venus tenir compagnie au premier, le docteur H. offrit de me raccompagner à Zurich dans son Opel. Comme je ne connaissais que très mal les environs de Coire et toute cette partie de la Suisse, je ne refusai pas l'invitation et le remerciai. Il était venu lui-même dans les Grisons en tant que membre d'une commission fédérale; le mauvais temps l`ayant obligé d'attendre, il avait assisté à ma conférence, à laquelle il ne fit pas la moindre allusion, sinon pour me dire, comme en passant, que je m'en tirais plutôt mal.
Le matin, donc, nous nous mîmes en route. L'aube était déjà proche, quand j'avais finalement absorbé deux cachets de somnifère avec l'espoir de dormir un peu ; et je me sentais maintenant tout assommé, presque paralysé. Le jour, pourtant levé depuis un bon moment, restait comme à demi-éteint, avec une lumière hésitante et grise..." (Albin Michel, traduction Armel Guerne)
La critique voit dans "La Promesse" une réponse implicite à toute la tradition inaugurée par Edgar Allan Poe, poursuivie par Arthur Conan Doyle, Agatha Christie ou Georges Simenon. Chez ces auteurs, malgré les détours de l'enquête, le détective finit toujours par reconstituer rationnellement les faits. Dürrenmatt refuse cette consolation intellectuelle. Il affirme que le réel demeure plus complexe que les modèles logiques que l'homme construit pour le comprendre.
Le personnage de Matthäi est lui-même profondément ambigu. Il apparaît d'abord comme un héros exemplaire, animé par un sens absolu du devoir. Pourtant, son obstination finit par le transformer en victime de sa propre méthode. À mesure que progresse son enquête, il cesse de voir les êtres humains comme des personnes pour ne plus les considérer que comme les pièces d'un gigantesque dispositif expérimental. Plusieurs critiques ont ainsi rapproché son comportement de celui des savants des Physiciens : une intelligence entièrement vouée à son objectif finit par perdre tout sens moral.
Le contexte historique éclaire également le roman. Écrit à la fin des années 1950, au moment où l'Europe occidentale retrouve confiance dans la science, l'organisation rationnelle et la croissance économique, "La Promesse" exprime une méfiance profonde envers toute prétention à maîtriser complètement le réel. Pour Dürrenmatt, les sociétés modernes multiplient les statistiques, les expertises et les procédures, mais elles demeurent fondamentalement vulnérables à l'imprévisible.
Le livre connut une diffusion internationale grâce au film "Es geschah am hellichten Tag" (« Cela s'est passé en plein jour », 1958), réalisé par Ladislao Vajda d'après un scénario de Dürrenmatt. Insatisfait de la fin imposée par les producteurs, qui exigeaient une résolution plus conventionnelle, l'écrivain reprit son scénario sous forme romanesque et lui donna le titre Das Versprechen. Requiem auf den Kriminalroman. Le roman constitue ainsi la version pleinement fidèle à sa pensée philosophique.
Aujourd'hui considéré comme l'un des chefs-d'œuvre du roman policier du XXᵉ siècle, La Promesse est moins une enquête criminelle qu'une réflexion sur les limites de la raison. Le détective ne perd pas parce qu'il se trompe : il perd parce que le monde n'obéit pas aux lois du récit policier. En substituant le hasard à la nécessité, Dürrenmatt transforme le roman d'énigme en une méditation vertigineuse sur la fragilité de toute vérité humaine. C'est pourquoi nombre de critiques voient en La Promesse non seulement un « requiem pour le roman policier », selon son sous-titre, mais aussi l'une des plus profondes paraboles modernes sur l'échec des certitudes rationnelles.
"Justice" (Justiz, 1985)
« Eine Geschichte ist dann zu Ende gedacht, wenn sie ihre schlimmstmögliche Wendung genommen hat. » - « Une histoire n'est véritablement menée jusqu'à son terme que lorsqu'elle a pris le pire tournant possible. » — Theaterprobleme (1955) - Cette maxime convient parfaitement à Justice, sans doute le plus vertigineux des romans tardifs de Dürrenmatt. Plus encore que "Le Juge et son bourreau", il ne s'agit plus ici d'élucider un crime, mais de démontrer combien la notion même de justice devient insaisissable dès lors qu'elle se trouve prise dans les réseaux du pouvoir, de l'argent et des constructions juridiques. Le roman apparaît comme une vaste réflexion sur l'écart qui sépare la vérité des faits de la vérité judiciaire.
L'histoire débute par une scène d'une simplicité presque théâtrale. À l'heure du déjeuner, dans un restaurant huppé de Zurich fréquenté par les élites politiques et économiques, le conseiller national Isaak Kohler, personnage riche, respecté et parfaitement intégré à la haute société suisse, se lève soudainement, sort un revolver et abat froidement, devant une salle comble de témoins, un professeur d'université. Il ne cherche ni à s'enfuir ni à nier les faits. Le meurtre est public, incontestable, immédiatement suivi d'une condamnation à vingt ans de réclusion.
Tout semble donc terminé avant même que le roman ne commence ...
Pourtant, depuis sa cellule, Kohler fait venir un jeune avocat sans fortune, Felix Spät, auquel il propose une mission déroutante : reprendre toute l'enquête, mais en partant de l'hypothèse que le véritable meurtrier n'est pas lui. Peu importe que chacun l'ait vu tirer ; il demande simplement que soit démontré qu'une autre vérité demeure possible.
Cette proposition absurde devient le moteur du récit. Par curiosité intellectuelle autant que par ambition, Spät accepte. Peu à peu, il découvre que l'affaire déborde largement les limites du droit pénal. Témoins, magistrats, policiers, hommes politiques, financiers et avocats semblent tous participer à une immense mécanique où la recherche de la vérité importe infiniment moins que la préservation des équilibres sociaux. Chaque nouvelle explication ouvre une nouvelle contradiction ; chaque certitude produit un doute supplémentaire.
"Si j'écris ce rapport, c'est sans doute par amour de l'ordre, par pédanterie : pour joindre une pièce au dossier. Je veux me contraindre à réexaminer les faits qui ont conduit à l'acquittement d'un meurtrier et à la mort d'un innocent. Je veux repasser dans ma tête les mesures que j'ai prises, mes pas de clerc, les possibilités que j'ai négligées. Je veux, une fois encore, et consciencieusement, évaluer les chances qui restent à la Justice.
Mais surtout, si j'écris ce rapport, c'est que j'ai le temps, beaucoup de temps, deux mois au bas mot. Je reviens tout juste de l'aéroport (les bars auxquels j'ai rendu visite en chemin ? ça ne compte pas, ni mon état présent. Je suis copieusement ivre, mais demain j'aurai l'œil clair). À bord du mastodonte hurlant et mugissant (direction : l'Australie), le docteur honoris causa Isaak Kohler. Au moment où, jaillissant de ma Volkswagen, j'armais mon revolver, il prenait son envol dans le ciel nocturne. Un coup de maître, ce coup de téléphone. Le vieux connaissait sûrement mes intentions ; et nul n'ignore que je suis trop démuni pour le suivre dans ses voyages.
Il ne me reste donc qu'à attendre son retour. En juin ? En juillet ? Attendre, et boire de temps en temps – ou très souvent, selon l'état de mes finances. Et puis écrire : quand un avocat n'a plus que les yeux pour pleurer, il trouve la plume pour écrire.
Mais sur un point, le député se trompe : son crime, le temps ne l'effacera pas ; mon attente ne l'adoucira pas, mon ivresse ne le noiera pas, mon écriture ne l'excusera pas. Je mets la vérité sur le papier, je la grave en moi, et je me donne le pouvoir d'accomplir un jour en toute conscience, ivre ou non, ce qu'aujourd'hui je voulais perpétrer dans un mouvement passionnel. Un jour, oui ; en juin, en juillet peut-être ; bref, le jour de son retour, car il reviendra. Donc le présent rapport ne constitue pas seulement la justification d'un meurtre, mais aussi sa préparation. D'un meurtre légitime.
(Je suis dans mon bureau, j'ai dessoûlé.) Seul un crime rétablira la justice. Avec, inévitablement, mon suicide à la clé. Non point pour me dérober à mes responsabilités. Au contraire. Le suicide est la seule façon de répondre de mon acte, sur le plan humain sinon sur le plan juridique. Je détiens la vérité, mais non les preuves. Les témoins de l'instant décisif, je ne puis les produire. Mon suicide me rendra crédible, même en leur absence. Je ne vais pas à la mort comme un savant qui se prend pour cobaye par amour de la science. Je meurs parce que je suis convaincu d'être fini.
Le lieu du crime joue très tôt son rôle dans l'histoire. Avec sa façade rococo, le restaurant Du théâtre est l'un des rares bâtiments réputés pour son architecture, dans notre cité lamentablement défigurée. Ce restaurant occupe trois étages – bien des gens ignorent l'existence du troisième. Chez nous, tout le monde se lève tôt. Les matinées sont longues ; le rez-de-chaussée accueille des étudiants ensommeillés, mais aussi des commerçants, qui souvent restent pour le repas de midi. Après le café-kirsch, c'est le calme plat, les serveuses sont invisibles. Il faut attendre quatre heures de l'après-midi pour assister à l'arrivée d'employés fatigués et d'instituteurs épuisés. Pour le repas du soir, et jusqu'à dix heures et demie, c'est la cohue : des politiciens, des managers, des financiers, d'ex-représentants de professions libérales et plus que libérales, mais aussi des étrangers légèrement effrayés : notre ville aime se donner des airs internationaux.
Le premier étage est celui du raffinement puant. Absolument : dans ces deux salles basses et tapissées de rouge, il règne une chaleur tropicale, mais tout le monde la supporte ; les dames en robe du soir, les messieurs souvent en smoking. L'air est fait de sueurs et de parfums, accompagnant en sourdine les effluves de nos spécialités culinaires : par exemple l'émincé de veau avec rösti. La société de cet étage ressemble à celle du rez-de-chaussée, mais s'en distingue par l'habillement. C'est l'étage où l'on se retrouve après les « premières » théâtrales, et après conclusion des grosses affaires : on ne manigance plus rien, on fête les manigances accomplies.
Au deuxième étage, nouvelle métamorphose. On est surpris par un certain débraillé, par un certain laisser-aller. Les pièces sont hautes et claires, elles évoquent la plus commune des auberges : chaises de bois, nappes à carreaux, ronds de bière partout ; juste à côté de l'escalier, un cabaret à moitié vide, où se démènent des magiciens de seconde zone et des strip-teaseuses de troisième zone. Dans la salle principale, on joue aux cartes et au billard. C'est le rendez-vous de nos marchands de fruits et légumes, de nos entrepreneurs et de nos gros propriétaires de magasins, de nos gros garagistes et de nos spécialistes en démolition. Souvent, ils sont vissés là des heures durant ; les enjeux sont fantastiques. Autour d'eux s'agglutine toute une galerie d'individus bizarres ou douteux, sans compter quelques prostituées en faction, trois, quatre, toujours à la même table près de la fenêtre ; on fait mieux que les tolérer : elles font partie des meubles, et sont relativement bon marché. Un vrai riche est toujours près de ses petits sous.
Lorsque je rencontrai pour la première fois le député, je venais de subir avec succès les examens fédéraux, j'avais rédigé ma dissertation, obtenu le titre de docteur et reçu l'autorisation d'exercer comme avocat, mais je n'avais pas encore quitté la place où je travaillais durant mes études : j'étais saute-ruisseau de luxe chez Stüssi-Leupin. Cet homme s'était acquis une réputation largement internationale : dans plusieurs affaires criminelles (les frères Aetti, Rosa Pick, Deubelbeiss et Amsler), il avait obtenu des acquittements ; et dans l'affaire qui opposa Trög (Les « œuvres industrielles de bienfaisance ») aux États-Unis d'Amérique, il obtint un compromis (tout à l'avantage de Trög). Je devais me rendre au café Du théâtre pour apporter à Stüssi-Leupin le résultat d'une expertise (un de ces cas douteux auxquels il vouait un amour exclusif). C'est au deuxième étage que je dénichai l'avocat vedette, près d'une des tables de billard ; il venait de terminer une partie avec le député. À la table voisine, le docteur Benno jouait avec le professeur Winter. Et c'est maintenant seulement, à l'instant d'écrire tout cela, que je m'avise d'une chose : tous les personnages du drame futur se trouvaient ici réunis, comme pour un prologue. Dehors il faisait froid ; on était en novembre ou décembre (il serait facile de déterminer la date exacte). J'étais gelé, parce que j'allais toujours sans manteau, et que j'avais dû garer ma Volkswagen à quelques rues du café.
– Faites-vous servir un grog, jeune homme.
Le député, qui m'adressait ainsi la parole, m'examina très attentivement, et fit signe au sommelier. Involontairement, j'obtempérai. Il faut dire aussi que j'attendais les instructions de Stüssi-Leupin, qui s'était retiré avec le texte de l'expertise, et qui le feuilletait à l'une des tables.
Devant, dans la salle, je voyais jouer les marchands de légumes, silhouettes sombres dans le contre-jour de la fenêtre. D'en bas nous parvenait le sourd grondement du tramway. Le député ne cessait pas de me dévisager, sans la moindre gêne, sans dissimuler son regard. Il devait approcher des soixante-dix ans. Il était le seul qui eût gardé son veston, mais il ne transpirait pas le moins du monde. Je finis par me présenter. Je pensais bien avoir affaire à quelque notable, mais je ne parvenais pas à mettre un nom sur le personnage.
– Parent du colonel Spät ? interrogea-t-il, sans se nommer lui-même (peut-être estimait-il que cela n'en valait pas la peine, ou que je le connaissais déjà).
Le colonel Spät : un paysan martial, devenu conseiller fédéral. Partisan de l'arme atomique.
– Bien peu, répondis-je. (Pour régler cette question une fois pour toutes : je suis né en 1930. Je n'ai jamais connu ma mère, Anna Spät, et je suis de père inconnu. J'ai grandi dans un orphelinat dont je me souviens sans déplaisir – j'aimais surtout la forêt voisine. Nous étions bien éduqués, bien instruits. J'ai connu une jeunesse heureuse. Avoir des parents ne constitue pas toujours un avantage. Mon malheur, c'est au docteur h.c. Isaak Kohler que je le dois. Auparavant, j'avais des difficultés, mais pas de désespoirs.)
– Vous comptez vous associer à Stüssi-Leupin ?
– Je n'y songe pas, répondis-je en le regardant avec surprise.
– Il a très bonne opinion de vous.
– Il ne m'en a jamais rien laissé paraître.
– Stüssi-Leupin ne laisse jamais rien paraître.
Le vieillard s'exprimait d'une voix sèche. Pour moi, je pris le ton de l'insouciance :
– Il a tort. Je veux m'installer à mon compte.
– Ce sera difficile.
– Peut-être.
Rire du vieillard :
– Vous aurez quelques surprises. Notre pays ne favorise pas les ascensions solitaires.
Puis, sans transition :
– Vous jouez au billard ?
– Non.
– Erreur.
À nouveau, il me regarda, l'air pensif. Ses yeux gris trahissaient la surprise, mais non la moquerie, à ce qu'il m'a semblé. Dureté, absence d'humour. Il me conduisit à la deuxième table, celle où jouaient le docteur Benno et le professeur Winter. Ces deux personnages m'étaient connus. Le professeur était recteur à l'époque où j'entrais à l'Université. Le docteur était, dans notre cité, une figure de la vie nocturne (à l'époque, cette vie s'arrêtait à minuit, mais elle ne manquait pas d'intensité pour autant). On ne lui connaissait pas de profession déterminée. Jadis, il avait été champion olympique d'escrime, d'où son surnom de Bennolympique. Il avait également conquis le titre de champion suisse de tir au pistolet. Au golf, il gardait un certain renom. Il avait, autrefois, ouvert une galerie d'art, mais ça n'avait pas marché. Maintenant, on disait que son activité principale consistait à gérer sa fortune.
Je saluai. On me répondit par des signes de tête.
– Winter est un éternel débutant, lâcha le docteur h. c. Isaak Kohler.
Je ris :
– Et vous, seriez-vous un maître ?
– Certes, répondit-il tranquillement. Le billard est ma passion. Passez-moi donc cette queue, professeur, vous ne réussirez jamais votre coup.
Adolf Winter lui tendit l'instrument. Le professeur était un sexagénaire, lourd mais plutôt petit, à la calvitie luisante. Il était muni de lunettes à branches d'or, mais non cerclées. Un de ses gestes coutumiers consistait à lisser dignement sa longue barbe noire, très soignée, parcourue de traînées blanches. Il s'habillait toujours avec recherche ; démodé, mais raffiné. C'était un de ces hâbleurs humanistes dont nos universités regorgent. Membre du Pen-club et de grandes institutions culturelles, auteur d'une purge en deux volumes, Carl Spitteler devant Hésiode, ou l'Helvétie hellénique (éditions Artémis, 1940). Je suis juriste, et depuis toujours la faculté des lettres me porte sur les nerfs.
Soigneusement, le député passait à la craie la rondelle de cuir. Ses mouvements étaient tranquilles et sûrs ; et, malgré ses phrases cassantes, il ne donnait pas l'impression d'arrogance ; simplement de maîtrise et de calme. Tout en lui disait la force, l'infaillibilité. La tête légèrement inclinée, il observa la table de billard, puis, très vite et sans hésiter, donna son coup.
Je vis la boule blanche rouler, frapper, revenir en arrière.
– À la bande. C'est ainsi qu'on le bat, le docteur Benno, fit le député, tout en rendant la queue de billard au professeur Winter. Compris, jeune homme ?
– Je n'entends rien à tout cela, répondis-je.
Et je me tournai vers le grog que le serveur avait déposé sur une petite table.
– Cela viendra.
Le docteur h.c. Isaak Kohler eut un rire, s'empara d'un des journaux mis à la disposition des clients, et s'éloigna."
(Julliard, traduction Etienne Barilier)
"Justice" n'est plus véritablement un roman policier : c'est un roman sur l'impossibilité même de l'enquête. Le détective ne poursuit pas un assassin ; il poursuit une vérité qui se dérobe sans cesse parce qu'elle est continuellement reconstruite par les récits, les procédures et les intérêts des différents acteurs. La réalité judiciaire apparaît moins comme une découverte que comme une fabrication.
Le titre lui-même devient profondément ironique. La justice n'y est jamais présentée comme une valeur transcendante. Elle fonctionne comme une institution humaine, traversée par les rapports de force, les jeux d'influence et les compromis. Le droit produit des décisions ; il ne garantit pas nécessairement la vérité. Cette distinction, fondamentale chez Dürrenmatt, rapproche le roman des réflexions contemporaines sur le langage juridique et sur le pouvoir des institutions à fabriquer une version officielle du réel.
La Suisse occupe ici une place essentielle. Contrairement aux paysages ruraux des premiers romans, Zurich apparaît comme une métropole prospère où banques, cabinets d'avocats, assurances et réseaux politiques composent un univers parfaitement ordonné en apparence. Cette société policée devient le véritable labyrinthe du roman. Derrière l'efficacité administrative et la respectabilité bourgeoise se cache une réalité infiniment plus opaque que celle des criminels ordinaires.
Publié en 1985, à une époque où les démocraties occidentales voient croître la puissance des grandes administrations, des groupes financiers et des expertises techniques, le roman prend une résonance politique nouvelle. Dürrenmatt y suggère que les sociétés modernes ne sont plus gouvernées uniquement par des individus, mais par des systèmes d'une telle complexité qu'aucune responsabilité personnelle ne peut plus être clairement identifiée. Ce déplacement constitue l'un des grands thèmes de toute son œuvre, depuis Les Physiciens jusqu'à ses derniers essais.
Considéré aujourd'hui comme l'un des sommets de la dernière période de Dürrenmatt, "Justice" est souvent décrit par les critiques comme un « roman métaphysique du droit ». L'écrivain y transforme une affaire criminelle apparemment limpide en une réflexion vertigineuse sur les limites de la connaissance, la fabrication des vérités officielles et l'impossibilité, dans les sociétés contemporaines, de faire pleinement coïncider le droit, la morale et la réalité. Le lecteur referme le livre avec une impression typiquement dürrenmattienne : le crime est connu dès la première page, mais c'est la justice qui demeure, jusqu'à la dernière, une énigme.
"La Visite de la vieille dame" (Der Besuch der alten Dame, 1956)
« Was alle angeht, können nur alle lösen. » - « Ce qui concerne tout le monde ne peut être résolu que par tout le monde. » — Die Physiker (1962) - Bien que formulée quelques années plus tard, cette phrase exprime l'une des convictions majeures de Dürrenmatt et éclaire admirablement "La Visite de la vieille dame". Le mal n'est plus l'affaire d'un individu isolé : il devient un phénomène collectif. Dans les sociétés modernes, la responsabilité se diffuse au sein d'une communauté entière, au point qu'il devient presque impossible de désigner un seul coupable.
Créée au Schauspielhaus de Zurich en 1956, "La Visite de la vieille dame" (Der Besuch der alten Dame. Eine tragische Komödie) est rapidement devenue la pièce la plus célèbre et la plus jouée de Friedrich Dürrenmatt. Elle marque également l'aboutissement de sa théorie de la « comédie tragique » (tragische Komödie), forme dramatique qu'il considérait comme la seule capable de représenter le monde contemporain. Dans une société dominée par les puissances économiques, les bureaucraties et les responsabilités collectives, la tragédie classique, fondée sur le destin d'un héros isolé, ne suffit plus. Seul le grotesque permet désormais de saisir la réalité.
L'action se déroule dans la petite ville imaginaire de Güllen, autrefois prospère mais désormais ruinée. Les commerces ferment, les usines sont à l'abandon et la population vit dans une misère que chacun s'efforce pourtant de dissimuler derrière les apparences de la respectabilité. C'est alors qu'y revient Claire Zachanassian, autrefois Klara Wäscher, devenue l'une des femmes les plus riches du monde. Vieille, fantasque, entourée d'une cour de domestiques, d'eunuques et d'anciens maris, elle apparaît d'abord comme une caricature presque carnavalesque de la milliardaire excentrique. Son arrivée semble annoncer le salut économique de la ville. Mais Claire formule une offre sidérante : elle donnera un milliard à Güllen — la moitié pour la municipalité, l'autre pour les habitants — à une seule condition : que soit exécuté Alfred Ill, le commerçant le plus estimé de la ville.
La raison de cette vengeance remonte à leur jeunesse. Claire et Ill s'étaient aimés. Tombée enceinte, elle avait été publiquement reniée par Ill, qui avait acheté de faux témoignages pour nier sa paternité devant le tribunal. Chassée, humiliée et réduite à la prostitution, elle avait quitté Güllen avant d'épouser successivement plusieurs milliardaires, bâtissant une fortune colossale. Des décennies plus tard, elle revient acheter ce que la justice lui avait refusé : une réparation.
Les habitants repoussent d'abord cette proposition avec indignation. Tous proclament que la justice ne saurait être vendue. Pourtant, presque imperceptiblement, leur comportement change. Les commerçants accordent des crédits qu'ils n'auraient jamais consentis auparavant ; chacun acquiert des vêtements neufs, des automobiles, des appareils ménagers coûteux, persuadé que l'argent arrivera bientôt. Sans qu'aucune décision explicite n'ait été prise, la ville tout entière commence à vivre à crédit sur la mort future d'Ill.
Cette lente dégradation morale constitue le véritable sujet de la pièce. Dürrenmatt ne montre jamais une foule fanatique ni une explosion soudaine de violence. Au contraire, il décrit avec une précision presque clinique la manière dont une société respectable parvient progressivement à justifier l'injustifiable. Chacun continue à parler de morale, de droit et d'humanisme, tandis que tous participent silencieusement au même crime ....
"Le bruit de tonnerre du train qui approche rend son discours incompréhensible. Les hommes se penchent pour voir passer l'express qui vient de la droite. Le chef de gare salue. Tout à coup, les freins grincent furieusement. La stupéfaction se lit sur tous les visages. Les cinq hommes assis se lèvent d'un bond.
LE PEINTRE - Le rapide...
LE PREMIER - S'arrête..
LE DEUXIÈME - À Güllen !
LE TROISIÈME - Dans ce trou !
LE QUATRIÈME - Le plus misérable.
LE PREMIER - Le plus pitoyable de toute la ligne Venise-Stockholm !
LE CHEF DE GARE - Les lois de la nature sont abolies ! Le Roland-Furieux doit surgir en grondant dans la courbe de Leuthenau, passer en mugissant devant nous et se réduire à un point noir dans la dépression de Pückenried.
Claire Zahanassian arrive de la droite. C'est une inconfortable vieille carcasse de soixante-trois ans, habillée de noir, aux vêtements amples, avec un chapeau immense, un collier de perles, d'énormes bracelets d'or, parée comme une châsse ; impossible, mais précisément pour cela très femme du grand monde, d'une grâce peu commune en dépit de tout ce qu'elle a de grotesque. Sa suite se compose du valet de chambre Boby, dans les quatre-vingts ans, portant des lunettes noires; de deux femmes de chambre avec des valises; de son mari N°7 (grand, svelte, moustache noire) qu'elle appelle Moby et qui porte un attirail complet de pêcheur à la ligne. Un chef de train très animé accompagne le groupe ; il porte casquette et sacoche rouge.
CLAIRE ZAHANASSIAN - C'est bien Güllen ?
LE CHEF DE TRAIN, essoufflé. - Madame, vous avez tiré la sonnette d'alarme.
CLAIRE ZAHANASSIAN - Je tire toujours les sonnettes d'alarme.
LE CHEF DE TRAIN - Je proteste énergiquement. Dans ce pays, on ne tire jamais la sonnette d'alarme, même en cas d'alarme. Le respect de l'horaire est le premier de nos principes. Puis- je vous demander une explication ?
CLAIRE ZAHANASSIAN - Nous sommes bien à Güllen, Moby. Je reconnais ce triste trou. Là-bas, la forêt de l’Ermitage avec le ruisseau où tu pourras pêcher tes truites et tes brochets ; à droite, le toit de la grange à Colas.
ILL, comme au sortir d'un rêve. - Clara!
LE PROVISEUR - La Zahanassian !
DES VOIX - La Zahanassian !
LE PROVISEUR - Le chœur mixte n'est pas prêt, ni le patronage.
LE MAIRE - Les gymnastes ! Les pompiers !
LE PASTEUR - Le sacristain !
LE MAIRE - Je n'ai pas ma redingote. Pour l'amour du Ciel! Mon tube ! Mes petites-filles !
LE PREMIER - Clara Wäscher, Clara Wäscher !
Il part en courant en direction de la ville.
LE MAIRE, criant après lui. - N'oubliez pas mon épouse.
LE CHEF DE TRAIN - J'attends une explication — ordre de service! — au nom de la direction des Chemins de fer!
CLAIRE ZAHANASSIAN - Vous êtes un imbécile. Je veux juste visiter le patelin : est-ce que je devais sauter de votre express en marche ?
LE CHEF DE TRAIN - Vous avez arrêté le Roland-Furieux uniquement parce que vous ?..
CLAIRE ZAHANASSIAN - Évidemment.
LE CHEF DE TRAIN - Madame, si vous désirez visiter Güllen, vous avez à votre disposition l’omnibus de 12 h 40 à Kalberstadt. Comme tout le monde. Arrivée à Güllen à 1 h 13.
CLAIRE ZAHANASSIAN - L'omnibus qui s'arrête à Loken, Brunnhübel, Beisenbach et Leuthenau ? Prétendez-vous me faire perdre une heure pour traverser ce pays sinistre ?
LE CHEF DE TRAIN - Madame, cela vous coûtera cher.
CLAIRE ZAHANASSIAN - Boby, donne cent mille.
LA FOULE - Cent mille ?
LE CHEF DE TRAIN - Mais, Madame ?.….
Le valet de chambre obéit.
CLAIRE ZAHANASSIAN - Ajoute trois cent mille pour l'Amicale des veuves des cheminots.
LE CHEF DE TRAIN, en touchant l'argent. - Madame, cette institution n'existe pas.
CLAIRE ZAHANASSIAN - Fondez-la.
Le maire s'est approché du chef de train pour lui glisser quelques mots à l'oreille après lui avoir vainement tapoté l'épaule.
LE CHEF DE TRAIN - Comment ? Vous êtes Madame Zahanassian ? Oh pardon! C’est tout autre chose, bien sûr. Il va de soi que nous nous serions arrêtés à Güllen, si nous avions eu la moindre idée... Je vais vous rendre votre argent, Madame. Quatre cent mille ! Bon Dieu!
LA FOULE - Quatre cent mille !
CLAIRE ZAHANASSIAN - Bagatelle ! Gardez!
LA FOULE - Gardez!
LE CHEF DE TRAIN - Est-ce que Madame désire que le Roland-Furieux attende qu'elle ait terminé sa visite ? La direction des Chemins de fer se ferait un plaisir. On dit que le portail de la Collégiale est remarquable. Gothique. Avec un Jugement dernier.
CLAIRE ZAHANASSIAN - Foutez-moi le camp avec votre tortillard.
(...)
(acte l). L`action se déroule donc dans la petite ville imaginaire du nom de Güllen, quelque part en Europe, peut-être en Suisse. Toute la population s'est réunie à la gare pour accueillir dans la liesse une enfant du pays devenue milliardaire sous le nom de son huitième mari, Claire Zachanassian, dont on espère qu`elle acceptera d`aider à sauver la ville de la faillite économique qui l`a inexplicablement frappée depuis quelques années; et effectivement, à peine descendue du train avec sa cohorte de serviteurs grotesques qu'elle se plaît à tyranniser, Claire Zachanassian promet son aide, mais, ajoute-t-elle, à une condition : "Je m`achète la Justice". Et de rappeler son histoire : voici quarante-cinq ans, elle fut chassée de la ville avec l`enfant qu`elle attendait, après que le père de celui-ci, Alfred III, devenu depuis un fort honorable épicier, eut soudoyé juges et témoins pour ne pas reconnaître sa paternité : "Le jugement du tribunal fit de moi une putain".
Sa fortune lui a permis depuis de retrouver les uns et les autres pour leur faire payer leur parjure et même de racheter à son compte toutes les entreprises locales naguère florissantes à seule fin de les déclarer en faillite; elle propose aujourd`hui un milliard "en échange de la vie d'Alfred III". La foule, devant ce cynisme, se récrie aussitôt et M. le maire. au nom de la commune, refuse solennellement l`odieux marché : "Nous sommes encore en Europe ! Nous ne sommes pas chez les sauvages !", "J 'attendrai", répond calmement Claire Zachanassian.
(acte II). Elle s`installe d'ailleurs bientôt à l`hôtel sur la place et observe du haut de son balcon la fièvre qui s'empare peu à peu de ses concitoyens ; chacun de défiler dans le magasin d`Alfred lll pour l'assurer de sa solidarité mais sans manquer, en même temps, d'acheter déjà à crédit ; même ses proches commencent, malgré leurs bonnes paroles, à vivre insensiblement au-dessus de leurs moyens; la peur le gagne peu à peu et il s'apprête à fuir. Cependant, à la gare, au moment de monter dans le train qui doit l`emmener, et tandis que la foule fait cercle autour de lui sans le retenir, le pressant même de partir, Alfred lll ne se résout pas à franchir le pas et reste sur le quai : "Je suis perdu !" s'exclame-t-il.
(acte III) Les dernières scènes accomplissent le destin, le meurtre collectif du bouc émissaire ; la victime, cependant, prend une dimension "héroïque" en acceptant maintenant la mort pour prix de sa culpabilité, un sacrifice qui fait de lui en même temps le juge ironique de ses concitoyens. Au cours d`une parodie d`assemblée municipale organisée dans le théâtre de la ville, Alfred III, obéissant à une mise en scène bien réglée, meurt finalement entre les rangs des habitants qui se referment sur lui. "Voici votre chèque !"conclut laconiquement la milliardaire en tendant au maire de la ville son bout de papier. Claire Zachanassian est ce qu`elle est, la femme la plus riche du monde à qui sa fortune permet d`agir comme une héroïne de la tragédie grecque, de manière implacable, absolue...
"...
CLAIRE ZAHANASSIAN - Panorama grandiose. Bleu intense. Tu resteras là près de moi. Ton amour est mort il y a longtemps, le mien n’a jamais pu mourir. Il est devenu quelque chose de maléfique comme les pâles champignons et les étranges visages aveugles que forment les racines de cette forêt. Mon or a tout envahi, mes milliards te saisiront aussi avec leurs tentacules, pour chercher ta vie, parce qu’elle m'appartient pour l'éternité. Tu es pris, tu es perdu. Il ne restera bientôt plus qu’un amant mort dans mon souvenir — un tendre fantôme dans une maison en ruines.
Le mari N° 9 revient. - Le prix Nobel. Comment as-tu trouvé la ruine, Voby ?
LE MARI IX - Début de l'ère chrétienne. Dévastée par les Huns.
CLAIRE ZAHANASSIAN - Dommage ! Ton bras! Roby et Toby, la chaise !
Elle monte dans la chaise à porteurs.
Adieu, Alfred.
ILL - Adieu, Clara.
On emporte la chaise par le fond. Ill reste assis sur le banc. La forêt disparaît. Des cintres descend l'encadrement d'une scène de théâtre avec les rideaux et draperies d'usage. Sur le fronton est inscrit : « La vie est triste, l'art est gai. » Du fond arrive l'adjudant de gendarmerie
dans un uniforme rutilant; il s'assied à côté d'Ill. Un speaker de la radio vient parler au micro pendant que les hommes de Güllen se rassemblent sur le plateau, tous en frac. Il y a des photographes, des journalistes, des caméras partout.
LE SPEAKER - Mesdames et Messieurs! Après notre reportage à la maison natale et notre entretien chez le pasteur, nous allons assister à une manifestation qui intéresse l’ensemble de la commune. Nous arrivons au point culminant de la visite que Madame Claire Zahanassian fait à sa petite ville si sympathique et si agréable. Il est vrai que cette célèbre dame n'est pas présente, mais le maire nous fera en son nom une déclaration importante. Nous nous trouvons dans la salle des fêtes de l’Apôtre Doré, cet hôtel où Goethe a passé une nuit. Les hommes de la ville se rassemblent sur la scène qui d'habitude sert aux réunions des sociétés locales, ainsi qu'aux représentations de gala de la Comédie de Kalberstadt. Le maire vient de nous apprendre que c’est une vieille coutume. Les femmes occupent la salle — c'est aussi une tradition. L'ambiance est solennelle, la tension extraordinaire. Les actualités se sont déplacées, avec mes collègues de la télévision et des reporters de toutes les parties du monde. Et maintenant, le maire commence son discours.
Le speaker s'approche du maire avec son micro. Les hommes de Güllen sont en demi-cercle autour de lui.
LE MAIRE - Je souhaite la bienvenue à la commune de Güllen et j'ouvre la séance. Une seule question à l’ordre du jour. J'ai l'honneur et le privilège de vous faire savoir que Madame Claire Zahanassian, fille d'un de nos notables concitoyens : l'architecte Gottfried Wäscher, a l'intention de nous offrir cent milliards. (Un murmure court parmi la presse.) Cinquante milliards pour l’ensemble de la ville et cinquante à se répartir entre tous les citoyens.
LE SPEAKER, à voix étouffée. - Chères auditrices, chers auditeurs! C'est énorme et sensationnel. Cette donation fait d'emblée de tous les habitants de cette ville des gens fortunés. Ce fait constitue une des plus grandes expériences sociales de notre époque. L'assemblée tout entière semble avoir perdu la respiration. Silence de mort. Le saisissement se lit sur tous les visages.
LE MAIRE - Je donne la parole au proviseur du collège classique.
Le speaker s'approche du proviseur avec son micro.
LE PROVISEUR - Habitants de Güllen ! Nous devons tous avoir clairement à l'esprit que Madame Zahanassian, en nous faisant ce présent, veut quelque chose de bien défini. Quelle est son intention précise ? Veut-elle faire notre bonheur en nous couvrant d'or, en renflouant les usines Wagner, les laminoirs Bockmann et les Forges de la Place-au-soleil ? Vous savez qu'il ne s’agit pas de cela. Madame Claire Zahanassian vise plus haut. Elle veut la justice pour ses cent milliards, la justice ! Elle veut que notre commune tout entière se transforme en une société plus juste. Cette exigence nous stupéfie. Est-ce que nous n’avons donc pas toujours vécu selon la justice ?
LE PREMIER HOMME - Jamais!
LE DEUXIÈME - Nous avons toléré un crime.
LE TROISIÈME - Une erreur judiciaire.
LE QUATRIÈME - Un parjure.
UNE VOIX DE FEMME - Une canaille.
D'AUTRES VOIX - Très juste !
LE PROVISEUR - Habitants de Güllen ! Nous constatons avec amertume cet état de fait: nous avons toléré l'injustice. Je ne sous-estime pas les misères et les maux qu'entraîne la pauvreté et je reconnais pleinement les possibilités matérielles que nous offrent ces cent milliards : mais, pour nous, ce n’est pas une question d'argent!
(Applaudissements frénétiques.) Il ne s’agit pas de notre prospérité, de notre confort et de notre luxe, mais uniquement de savoir si nous voulons réaliser la justice; et pas seulement la justice, mais en même temps tous ces idéaux pour lesquels nos aïeux ont vécu et combattu et pour lesquels ils sont morts : ces idéaux qui font le prix de notre civilisation occidentale. (Applaudissements.) La liberté est en danger, dès qu’on foule aux pieds l'amour du prochain, qu’on n'observe plus le commandement de protéger les faibles, lorsqu'on insulte à l'institution du mariage, qu'on induit un tribunal en erreur ou qu'on réduit une jeune mère à la misère. (Cris de dégoût.) Ces idéaux, nous voulons les mettre en pratique et, au nom et avec l'aide de Dieu, nous y tenir jusqu’à la mort.
La richesse n’a de sens que si elle est source de grâce. Mais on n’est béni de la grâce qu’à condition d'en être affamé. Êtes-vous affamés de grâce, habitants de Güllen ? A côté de la faim profane des biens matériels, avez-vous cette faim des choses de l'esprit ? Voilà la question que je tiens à vous poser, en mon nom de proviseur du collège classique. Il faut que vous ne tolériez plus le mal et que vous refusiez à tout prix de vivre dans un monde d'injustice, si vous voulez pouvoir accepter en toute conscience les cent milliards de Madame Zahanassian. Voilà ce que je propose à votre réflexion.
Tonnerre d'applaudissements.
LE SPEAKER - Vous entendez les applaudissements, Mesdames et Messieurs ? Je suis bouleversé. Le discours du proviseur témoigne d'une élévation morale hélas assez rare de nos jours. Il a dénoncé courageusement les torts et les injustices de toutes sortes qui se produisent dans toutes les communautés, partout où il y a des hommes. ..."
"La Mission, ou de l'observateur qui observe ses observateurs, récit en vingt-quatre phrases" (Der Auftrag oder Vom Beobachten des Beobachters der Beobachter. Novelle in vierundzwanzig Sätzen (1986)
« Die Menschen sehen sich absurd, wenn sie nicht beobachtet werden; deshalb beobachten sie einander, photographieren und filmen sich in ihrer Angst vor der Absurdität, da zu sein. »
« Les hommes se voient absurdes s'ils ne sont pas observés ; alors ils s'observent les uns les autres, ils se photographient et se filment dans leur angoisse de l'absurdité d'être là. »
Paru un an après "Justice", "La Mission" est sans doute le récit le plus expérimental de Friedrich Dürrenmatt.
Sous-titré « récit en vingt-quatre phrases », il est effectivement composé de vingt-quatre chapitres dont chacun n'est constitué que d'une seule phrase, parfois longue de plusieurs pages. Cette construction, d'une virtuosité exceptionnelle, mime l'enchaînement ininterrompu des regards, des souvenirs et des images qui constituent désormais notre rapport au monde.
L'intrigue paraît d'abord relever du roman policier. Tina von Lambert, épouse d'un célèbre psychiatre zurichois, est retrouvée violée et assassinée dans un pays du Proche-Orient. Son corps gît au pied des mines d'Al-Hakim, abandonné parmi des tombeaux soufis. Convaincu que la vérité officielle masque une réalité plus complexe, son mari charge F., une journaliste de télévision, de reconstituer les derniers jours de la victime. Celle-ci reprend son itinéraire, visite les lieux qu'elle a fréquentés, revêt même son manteau rouge, comme si l'enquête supposait une lente métamorphose en celle qu'elle poursuit.
Mais, très rapidement, l'investigation cesse de porter sur un meurtre. Elle devient une réflexion sur l'observation elle-même.
Qui observe qui ? L'enquêtrice observe la disparue, laquelle observait son mari, tandis que tous semblent eux-mêmes observés par des appareils photographiques, des caméras, des services secrets ou des puissances politiques invisibles. Le récit tout entier fonctionne comme une succession de miroirs où chaque observateur découvre qu'il est simultanément l'objet du regard d'un autre. Cette idée culmine dans l'extraordinaire méditation du logicien D., l'un des passages les plus célèbres du roman :
« Die Menschen sehen sich absurd, wenn sie nicht beobachtet werden; deshalb beobachten sie einander, photographieren und filmen sich in ihrer Angst vor der Absurdität, da zu sein. »
Selon lui, l'homme moderne supporte difficilement de n'être vu par personne. Dans un univers désormais privé d'un Dieu personnel capable de donner un sens à chaque existence, chacun cherche désespérément un regard qui confirme sa propre réalité. Nous nous observons, nous nous photographions, nous nous filmons parce que nous redoutons moins la mort que l'insignifiance.
Cette intuition, formulée en 1986, apparaît aujourd'hui d'une étonnante modernité.
Bien avant Internet, les réseaux sociaux ou les téléphones portables, Dürrenmatt pressent une civilisation où chacun deviendra simultanément acteur, spectateur et metteur en scène de sa propre existence. La multiplication des images ne répond pas seulement à un progrès technique ; elle traduit une angoisse métaphysique : être vu, c'est avoir le sentiment d'exister.
Le roman élargit ensuite cette réflexion à l'échelle politique. Les États s'observent mutuellement dans une logique de surveillance permanente ; la course aux armements entretient moins la guerre qu'un gigantesque système d'observation réciproque ; les fondamentalismes religieux promettent le regard permanent d'un Dieu personnel ; les terroristes eux-mêmes cherchent avant tout à sortir de l'anonymat en contraignant le monde à les regarder. Dürrenmatt ramène ainsi des phénomènes aussi divers que les médias, la géopolitique ou le fanatisme à une même interrogation philosophique : que devient l'homme lorsqu'il cesse de croire qu'un regard supérieur donne un sens à son existence ?
"... les nouveaux virus, les tremblements de terre, la sécheresse, les inondations, les ouragans, les éruptions volcaniques, etc. sont par contre des mesures de défense de la nature observée, dirigées contre celui qui l'observe, de la même façon que son télescope et les pierres qui étaient jetées contre sa maison étaient des mesures de représailles contre le fait d'être observé, c'est ce qui s'était passé entre von Lambert et sa femme, pour en revenir à eux, c'était le fait qu'observer était devenu regarder un objet, ils s'étaient l'un l'autre regardés comme des objets d'une façon insoutenable, lui avait fait de sa femme un objet pour la psychiatrie, elle avait fait de lui un objet de haine, la soudaine connaissance qu'elle eut qu'elle, qui observait, était observée par celui qu'elle observait lui avait fait spontanément jeter son manteau rouge par-dessus son jean pour sortir du cycle infernal entre observer et être-observée et courir à la mort, puis il ajouta, après avoir réprimé un soudain accès de rire, que ce qu'il venait de développer ne constituait bien sûr qu'une des deux possibilités, l'autre étant l'exact contraire de celle qu'il avait présentée, une conclusion logique dépend de la situation de départ, quand dans sa maison de montagne il devint toujours plus rarement observé, si rarement que, lorsqu'il pointait son télescope contre ceux dont il acceptait qu'ils l'observent à partir du rocher, ce n'était pas lui mais quelque chose d'autre qu'ils observaient, des chamois qui grimpaient ou des alpinistes qui ascensionnaient, cet état de non-observé lui devint plus torturant que l'état antérieur d'être-observé, il aurait véritablement soupiré après les pierres contre sa maison, n'être plus observé voulait dire pour lui n'être plus digne d'observation, donc indigne d'attention, donc sans signification, donc absurde, il se voyait tomber dans une dépression sans espoir, à la vérité sa carrière universitaire jusque-là dépourvue de réussite avait quelque chose d'absurde, il en concluait dans la foulée que les hommes souffrent comme lui de l'état de non-observé et qu'ils se voient absurdes s'ils ne sont pas observés, alors ils s'observent les uns les autres, ils se photographient et se filment dans leur angoisse de l'absurdité d'être là, à la vue d'un univers en expansion avec ses milliards de voies lactées, comme la nôtre, constituées d'autres milliards de planètes définitivement isolées par des distances effroyables et habitées, comme la nôtre, un cosmos sans cesse secoué par des soleils qui explosent puis se rendorment, qui donc sinon lui- même pourrait bien observer l'homme pour lui donner le sens ?, un dieu personnel, face à un tel monstre d'univers, n'est plus possible, un dieu père et régent du monde qui observe chacun en particulier, qui compte les cheveux de chacun, ce dieu est mort parce qu'il est devenu impensable, article de foi sans fondement en raison, seul un dieu impersonnel serait pensable comme principe abstrait, comme une construction philosophico-littéraire de la pensée destinée à donner malgré tout, comme par magie, un sens à ce tout monstrueux, dieu vague et dispersé au vent, il est tout sentiment, il a nom cris et fumées, il embrume l'éclat du ciel, il est enfoui au fond du cœur de l'homme, mais la raison n'est capable de bonimenter sur le sens qu'à travers l'homme, car tout ce qui peut se penser et se faire, la logique, la métaphysique, la mathématique, les sciences de la nature, l'art, la musique, la poésie ne prend de sens que par l'homme, sans l'homme tout cela retombe dans l'impensé et par là, dans l'absurde, bien des choses qui se passent de nos jours deviennent compréhensibles si on suit cette piste logique que l'humanité est toujours ivre de cette fausse espérance de quelqu'un qui l'observe, c'est ainsi que la course aux armements force les antagonistes à s'observer l'un l'autre, ils espèrent au fond pouvoir toujours continuer cette course aux armements afin de devoir éternellement s'observer, sans course aux armements ils sombreraient dans la perte du sens, à moins que la course aux armements ne provoque par quelque défaillance l'étincelle atomique, ce qu'elle aurait pu faire depuis longtemps, cette étincelle ne représenterait pas plus que l'absurde manifestation du fait que la terre a été un jour habitée, un incendie que personne n'observerait sauf peut-être quelque humanité ou quelque chose de semblable du côté de Sirius ou ailleurs, mais sans possibilité d'annoncer la nouvelle qu'il a été observé à celui qui aimait tant être observé parce qu'alors il n'existerait plus.." (traduction H.Durand, L'Âge d'Homme)
"La Mission" constitue probablement le roman le plus explicitement postmoderne de Dürrenmatt. Le réel y disparaît derrière les images qui le représentent ; l'enquête ne conduit plus à une vérité mais à une prolifération de points de vue ; le sujet lui-même se dissout dans le réseau des regards qui le construisent.
La forme épouse parfaitement cette vision. Les vingt-quatre phrases ininterrompues donnent l'impression d'un mouvement continu où aucune conclusion définitive n'est possible. Le lecteur progresse dans une phrase comme dans un labyrinthe, à l'image des personnages enfermés dans une chaîne infinie d'observateurs observant d'autres observateurs.
À bien des égards," La Mission" apparaît aujourd'hui comme l'un des textes les plus prophétiques de Dürrenmatt. En imaginant un monde où l'homme ne supporte plus de n'être pas observé, où les caméras deviennent le prolongement du regard humain et où l'identité dépend de sa visibilité, il anticipe avec une remarquable lucidité les sociétés de la surveillance, de l'information permanente et de l'exposition de soi qui caractérisent le début du XXIᵉ siècle. Il prolonge ainsi, sous une forme plus métaphysique encore, l'interrogation centrale de toute son œuvre : l'homme moderne cherche désespérément un sens dans un univers qui ne lui renvoie plus que son propre regard.
"La Mise en œuvre" (Stoffe. I–III, 1981 ; Turmbau. Stoffe IV–IX, posthume, 1990)
« Jeder Stoff enthält seinen Autor. » - « Chaque sujet contient son auteur. » — Stoffe - À partir des années 1970, Friedrich Dürrenmatt abandonne progressivement les formes traditionnelles du roman et du théâtre pour entreprendre ce qui deviendra son œuvre la plus intime et la plus difficile : Stoffe (« Les Matières », « Les Sujets » ou « Les Matériaux »). Il ne s'agit ni d'une autobiographie, ni de mémoires, ni d'un essai, mais d'un vaste laboratoire littéraire où l'écrivain réfléchit simultanément sur sa vie, son imaginaire et la genèse de ses œuvres.
Dürrenmatt y reprend des récits abandonnés, des projets demeurés inachevés, des fragments, des rêves, des souvenirs d'enfance, des méditations philosophiques, des réflexions sur la peinture, la science, la politique et la littérature. Les frontières entre autobiographie, fiction et commentaire critique disparaissent progressivement. L'auteur ne raconte pas sa vie selon un ordre chronologique ; il montre comment celle-ci s'est transformée en littérature.
Le terme allemand « Stoff » possède d'ailleurs une richesse difficile à restituer en français. Il désigne à la fois la matière, le tissu, le sujet, le matériau brut dont naît une œuvre. Ce choix de titre résume tout le projet : ce qui intéresse Dürrenmatt n'est pas l'œuvre achevée mais le processus de création lui-même, avec ses détours, ses échecs et ses métamorphoses.
L'écrivain revient ainsi sur plusieurs textes qui l'ont accompagné toute sa vie sans jamais trouver leur forme définitive. Il montre qu'un récit ne disparaît jamais véritablement : il peut renaître des décennies plus tard sous une autre forme, irriguer une pièce de théâtre ou un roman, puis revenir encore dans un essai autobiographique. Toute son œuvre apparaît alors comme un immense réseau de variantes plutôt que comme une succession de livres indépendants.
Cette conception rompt radicalement avec l'autobiographie classique. Le « moi » n'y constitue jamais un objet stable. Comme dans ses romans policiers, la vérité demeure insaisissable. L'auteur devient lui-même le personnage d'une enquête dont il ne possède pas la solution. À plusieurs reprises, Dürrenmatt affirme que la mémoire est déjà une forme de fiction : raconter sa vie revient toujours à inventer une structure, à choisir un point de vue, donc à transformer les faits.
"Raconter sa propre vie: entreprise universellement tentée, toujours recommencée. Entreprise à mes yeux compréhensible, mais irréalisable. Plus l'on vieillit, plus forte est l'envie de tirer des bilans. La mort approche, la vie se volatilise; comme elle se volatilise, on veut lui donner forme; en lui donnant forme, on la fausse. Ainsi s'établissent ces bilans trompeurs que nous nommons des biographies. Ce sont parfois de grandes oeuvres littéraires - la littérature mondiale en témoigne - mais cet argent précieux, nous avons souvent et malheureusement le tort de le prendre pour du bon argent.
Ma propre vie, je trouve donc superflu d'aller y voir de plus près. Pour un motif supplémentaire : si je la compare au destin de millions et de millions d'êtres qui vécurent et vivent en même temps que moi, qui vivront quand je n'y serai plus, mon existence m'apparaît si privilégiée que j'aurais honte de la transfigurer encore par l`écriture.
Néanmoins j'écris sur moi. Pas sur l'histoire de ma vie: sur l'histoire de mes "matières" romanesques. Je suis écrivain. C'est donc dans ces matières que ma pensée s'exprime, quand bien même, évidemment, ma pensée ne se limite pas à elles. Il reste qu`elles sont le résultat de ma pensée, les miroirs diversement taillés dans lesquels se reflète ma pensée, donc ma vie. Parmi ces matières, il y a celles que j'ai mises en œuvres, mais aussi celles que je n'ai pas menées à chef, ou que je n'ai pas écrites. Celles-ci surtout, lorsque je fais maintenant l'esquisse de leur mise en forme, contribuent à tracer le cheminement de ma pensée. Je me mets à suivre leur piste, et le gibier que je traque, c'est ma vie.
Mais si je place ma vie au point de départ, les matières mises en œuvres laissent apparaître celles qui ne l'ont pas été, celles qui reposent dans mon souvenir, rendues plus ou moins indistinctes par le temps, comme englouties. Souvent je n'en perçois que des fragments; je ne les saisis presque jamais comme un tout; c'est pour cela qu'elles prolifèrent d`autant mieux, et qu'elles élèvent en moi la plainte des occasions négligées ou perdues. Certes, les matières auxquelles j'ai donné forme sont les produits de ma vie.
Mais vivre, ce n'est pas seulement agir, c'est d'abord éprouver. Et de même que l'action suppose l'expérience de la vie, l'inaction suppose le rêve, ou la rêverie; elle suppose donc à son tour une expérience et, finalement, la vie même. Ecrire c'est agir; c'est transformer l'expérience et la vie, de manière indirecte ou directe, selon les motifs, souvent trompeurs, qui nous poussent à écrire, selon les dispositions de celui qui écrit. En ce qui me concerne, la transposition n'est qu'indirecte.
Je ne me classe pas parmi les écrivains exhibitionnistes: ni parmi ceux qui, sans vergogne, se présentent tout nus, ni parmi les honteux, qui déguisent leur vie, la recomposent et la triturent. Je ne me classe pas non plus dans la catégorie des écrivains qui vous noient traîtreusement dans le trop-plein de leur esprit. Non, je fais partie de ces serruriers et de ces constructeurs qui peinent pour venir à bout de leurs inspirations, parce que leurs inspirations se mettent sans cesse en travers de leurs concepts, et même de leurs aveux. Je suis de ces écrivains qui, loin de venir de la langue, s'efforcent avec peine vers la langue. Non parce que leur langue ne serait pas à la hauteur de leurs matières : ce sont leurs matières qui, prenant naissance hors de la langue, ne lui sont pas égales.
Elles appartiennent au monde de l'image, de la vision, du prélangage; elles ne sont pas encore pensées avec exactitude. Ce ne sont pas mes pensées qui contraignent mes images, mais l'inverse.
Ainsi mon écriture tend-elle où je ne suis pas, quand bien même je n'ai jamais rien écrit qui ne se rattache en quelque manière à mon expérience personnelle, même s'il s'agit d'événements, de sentiments et de pensées oubliés ou refoulés depuis longtemps. Et les projets que je n'ai pas menés à bien, les matières que je n'ai pas mises en œuvres sont en relation plus directe avec mon monde - avec le monde tel que je l'ai vécu et que je le vis - que les matières mises en forme et qui, filtrées, transformées, déformées, composées et recomposées pour être enfin clôturées, ont été conduites à la langue, en ont été rapprochées et s`y sont conformées.
D'où l'importance des matières inachevées ou non écrites. Non écrites, elles ne sont pas encore venues à la langue, elles ne sont pas encore langue. Inachevées, elles restent à l'état d'essais, elles ne sont pas bouclées. Or, quelle fin n'est pas douteuse? Conclure est un acte de la volonté, un dessaisissement; tout bien considéré, c'est une perte, un oubli, qu'on ne vit pas sans résignation. En revanche, ce qui n'est pas encore écrit, ce qui n'est pas achevé m'appartient. C'est une simple pensée, une imagination, quelque chose qu'on entreprend et qu'on laisse de côté, mais qui demeure un possible, et qui nous tourmente comme tel. J'entreprends maintenant de reconstruire ou tout au moins d'esquisser la reconstruction de ces matières intouchées, incomplètement traitées, de ces lambeaux d'imaginaire; je vais donc aussi parler de l'époque et des expériences qui leur sont liées. Ainsi j`essaie d'oublier tout cela, de m'en libérer, de rejeter un fardeau qui, avec les années, devient toujours plus lourd." (traduction E. Barillier, Julliard/L'Age d'Homme)
Les critiques voient souvent dans "Stoffe" l'équivalent autobiographique de "La Mission". Les deux œuvres reposent sur une même interrogation : qui observe qui ? Dans "Stoffe", l'écrivain devient simultanément narrateur, personnage, lecteur et critique de sa propre existence. Le regard porté sur soi ne permet jamais d'atteindre une vérité définitive ; il multiplie au contraire les perspectives et les contradictions.
L'ouvrage constitue également une réflexion majeure sur l'acte de création. Dürrenmatt refuse l'image romantique de l'inspiration soudaine. Les idées naissent d'associations imprévisibles, de souvenirs anciens, de lectures oubliées, de projets abandonnés qui ressurgissent des années plus tard. L'œuvre littéraire apparaît comme un organisme vivant, constamment susceptible de se transformer.
Les derniers volumes, publiés après sa mort sous le titre "Turmbau. Stoffe IV–IX" (« La Tour de Babel »), prolongent cette méditation en lui donnant une dimension presque universelle. La figure biblique de Babel devient la métaphore d'un monde où les récits, les langues et les interprétations prolifèrent sans jamais pouvoir être unifiés. L'écrivain ne construit plus un monument achevé ; il explore un chantier permanent.
Pour Ulrich Weber, éditeur de l'œuvre complète de Dürrenmatt, "Stoffe" constitue la véritable clé de lecture de toute son œuvre. Les grands thèmes des romans et des pièces — le hasard, le labyrinthe, la responsabilité, la justice, l'observation, la catastrophe — y apparaissent non plus comme des concepts abstraits mais comme les éléments d'une expérience personnelle sans cesse réélaborée.
Aujourd'hui, "Stoffe" est considéré comme l'un des grands textes autobiographiques de la littérature germanophone du XXᵉ siècle, aux côtés de Die Fackel im Ohr d'Elias Canetti ou de Kindheitsmuster d'Christa Wolf. Mais il s'en distingue profondément : au lieu de raconter une vie, Dürrenmatt raconte la fabrication d'une œuvre et montre que toute autobiographie est déjà une fiction en train de s'écrire. Plus qu'un livre de souvenirs, Stoffe constitue le testament intellectuel d'un écrivain qui n'a jamais cessé de transformer son existence en laboratoire de pensée et de création.
"Les Physiciens" (Die Physiker, 1962)
« Was alle angeht, können nur alle lösen. » - « Ce qui concerne tout le monde ne peut être résolu que par tout le monde. » — Die Physiker (1962)
Cette phrase, qui conclut la pièce, est devenue l'une des citations les plus célèbres de Friedrich Dürrenmatt. Elle résume l'interrogation centrale de l'œuvre : la science moderne a donné à l'humanité un pouvoir tel que les découvertes individuelles ne peuvent plus être considérées comme de simples affaires privées. Désormais, la responsabilité du savant engage le destin collectif.
Écrite en pleine guerre froide, quelques mois après la construction du mur de Berlin (1961) et dans un monde vivant sous la menace permanente de l'anéantissement nucléaire, Les Physiciens constitue l'une des grandes œuvres européennes sur les rapports entre science, pouvoir et morale. Dürrenmatt y poursuit une réflexion ouverte après Hiroshima, nourrie également par les procès des criminels nazis et par la course aux armements atomiques entre les États-Unis et l'Union soviétique. Les découvertes scientifiques, affirme-t-il, ont atteint un degré de puissance tel qu'elles échappent désormais à ceux qui les produisent.
La pièce, construite comme une comédie en deux actes, se déroule dans la clinique psychiatrique des « Cerisiers », dirigée par la doctoresse Mathilde von Zahnd, héritière d'une riche famille et célèbre psychiatre. Tout semble annoncer une intrigue policière classique. Dès les premières scènes, un inspecteur enquête sur le meurtre d'une infirmière étranglée par l'un des pensionnaires, un homme persuadé d'être Albert Einstein. On apprend bientôt qu'une seconde infirmière a déjà été assassinée quelques mois auparavant par un autre patient convaincu d'être Isaac Newton.
Le troisième pensionnaire, Johann Wilhelm Möbius, prétend quant à lui recevoir régulièrement les visites du roi Salomon, qui lui dicterait ses révélations. Il apparaît d'abord comme le plus profondément aliéné des trois.
Peu à peu cependant, toutes les apparences se renversent. Les faux Einstein et Newton sont en réalité des agents secrets travaillant pour deux blocs politiques ennemis, infiltrés dans la clinique afin d'espionner Möbius. Quant à ce dernier, il est bel et bien un physicien de génie. Ayant découvert une théorie capable de bouleverser définitivement les lois de la physique et d'offrir à l'humanité une puissance sans précédent, il a volontairement simulé la folie pour empêcher que ses travaux ne soient exploités à des fins militaires.
Mais ce sacrifice s'avère inutile.
Dans l'un des plus célèbres renversements de Dürrenmatt, les trois physiciens découvrent que la véritable folle n'est pas parmi les malades, mais à la tête de l'institution. La doctoresse Mathilde von Zahnd, que tous croyaient parfaitement rationnelle, s'est secrètement emparée des manuscrits de Möbius. Convaincue de recevoir, elle aussi, des révélations surnaturelles, elle entend utiliser ces découvertes pour instaurer sa domination sur le monde. Les trois savants, qui pensaient avoir sauvé l'humanité en s'enfermant volontairement, comprennent qu'ils sont désormais prisonniers à jamais, tandis que leurs recherches sont déjà entre les mains d'un pouvoir incontrôlable.
Ce renversement final constitue le cœur philosophique de la pièce.
Comme l'a souvent souligné Peter von Matt, le véritable sujet des "Physiciens" n'est pas la folie, mais l'échec de la responsabilité individuelle dans une société technologique. Möbius agit moralement ; pourtant, ses précautions provoquent exactement l'effet inverse de celui qu'il recherchait. Chez Dürrenmatt, le monde moderne est devenu si complexe que même la décision la plus vertueuse peut produire des conséquences catastrophiques.
Cette ouverture est l'une des plus célèbres de Dürrenmatt : avant même le premier échange dramatique, l'auteur installe, sur une dizaine de pages, un mélange unique de description réaliste, de commentaire ironique et de mise à distance brechtienne, annonçant que la pièce sera à la fois une enquête policière, une farce et une tragédie philosophique...
"Acte premier
Lieu : le salon d'une villa confortable, quoique légèrement défraîchie, du sanatorium privé Les Cerisiers. Son environnement immédiat est le suivant : à l'origine, la rive d'un lac encore sauvage ; puis un paysage progressivement urbanisé ; enfin une ville moyenne, ou plutôt une petite ville. Ce qui fut jadis un charmant bourg dominé par son château et son vieux centre historique est désormais envahi par les hideux immeubles de plusieurs compagnies d'assurances. La ville vit essentiellement d'une modeste université dotée d'une faculté de théologie, de cours de langues d'été, d'une école de commerce et d'une école de prothèse dentaire, de pensionnats pour jeunes filles et d'une industrie légère à peine digne d'être mentionnée : autrement dit, son activité économique est loin d'être fébrile.
À cela s'ajoute — de manière certes superflue — l'effet apaisant du paysage. On aperçoit des montagnes bleutées, des collines couvertes de forêts plantées par l'homme, un vaste lac, ainsi qu'une grande plaine voisine qui, jadis marécage lugubre, est aujourd'hui fertile et parcourue de canaux. S'y dresse un établissement pénitentiaire entouré de son exploitation agricole ; aussi voit-on partout des groupes ou de petits groupes de détenus retournant la terre à coups de bêche.
Cependant, ce décor géographique n'a ici qu'une importance secondaire. Nous ne le décrivons que par souci d'exactitude, car jamais nous ne quitterons la villa où est installé l'asile d'aliénés — le mot est lâché ! — ou, pour être encore plus précis, nous ne quitterons même pas le salon de cette villa, puisque nous avons décidé de respecter rigoureusement les trois unités de temps, de lieu et d'action.
Seule la forme classique convient véritablement à une action qui se déroule parmi des fous.
Venons-en maintenant à l'essentiel.
La villa accueillait autrefois tous les pensionnaires de la fondatrice de l'établissement, le docteur Mathilde von Zahnd, médecin et docteur honoris causa : aristocrates décadents, hommes politiques atteints d'artériosclérose qui n'avaient pas encore cessé de gouverner, millionnaires oligophrènes, écrivains schizophrènes, grands industriels maniaco-dépressifs ; bref, toute l'élite spirituellement égarée de la moitié de l'Occident.
Car Mathilde von Zahnd est un personnage hors du commun. Et pas seulement parce que cette vieille demoiselle bossue, perpétuellement vêtue d'une blouse blanche, est la dernière héritière d'une puissante famille du pays ; elle est également célèbre dans le monde entier comme philanthrope et psychiatre. On vient d'ailleurs de publier sa correspondance avec C. G. Jung.
Les malades prestigieux — et pas toujours faciles — ont cependant été transférés depuis longtemps dans les nouveaux bâtiments du sanatorium, lumineux et élégants, où même le passé le plus sinistre devient agréable grâce à des tarifs proprement effrayants.
Ces nouveaux pavillons — dont la chapelle est ornée de vitraux d'Hans Erni — s'étendent dans la partie méridionale du vaste parc en direction de la plaine, tandis que la pelouse, ponctuée d'arbres gigantesques, descend de la villa jusqu'au lac, dont la rive est bordée d'un mur de pierre.
Dans le salon de cette vieille villa, désormais peu occupée, se retrouvent habituellement trois pensionnaires qui, par une étrange coïncidence, sont tous physiciens ; quoique cette coïncidence ne soit peut-être pas si étrange, puisqu'ici l'on applique des principes humanitaires consistant à réunir ceux qui doivent l'être.
Tous trois vivent isolés, chacun enfermé dans son univers imaginaire. Ils prennent leurs repas ensemble dans le salon, discutent parfois de physique ou restent silencieux, les yeux perdus dans le vide.
Trois fous inoffensifs et attachants, dociles, faciles à soigner et peu exigeants.
En somme, des pensionnaires modèles...
... si, ces derniers temps, ne s'étaient produits des événements préoccupants — ou plutôt terribles.
Trois mois auparavant, l'un de ces messieurs avait étranglé une infirmière.
Et le même drame vient précisément de se reproduire.
Voilà pourquoi la police est revenue aux Cerisiers, et pourquoi le salon est aujourd'hui beaucoup plus animé qu'à l'ordinaire.
Le corps de l'infirmière gît sur le parquet, dans une position à la fois tragique et définitive, plutôt au fond de la scène afin d'épargner au public une émotion inutile. On doit néanmoins comprendre qu'une lutte violente a eu lieu. Le mobilier est dans un désordre indescriptible. Un lampadaire et deux fauteuils sont renversés. À gauche, près de l'avant-scène, une table ronde repose sur le flanc, les pieds tournés vers les spectateurs. La transformation de l'ancienne demeure des Zahnd en maison de santé a laissé dans le salon des traces douloureuses. Les murs sont recouverts jusqu'à hauteur d'homme d'une peinture antiseptique ; au-dessus seulement apparaît encore l'ancien plâtre, dont quelques stucs subsistent. Au fond, trois portes, ouvrant sur un petit vestibule conduisant aux chambres des trois physiciens, sont capitonnées de cuir noir et portent les numéros un, deux et trois. À gauche, près du vestibule, un radiateur de chauffage central particulièrement disgracieux. À droite, un lavabo muni de serviettes.
De la chambre numéro deux — celle du milieu — s'élèvent les sons d'un violon accompagné au piano : la Sonate à Kreutzer de Beethoven. À gauche, la façade donnant sur le parc est percée de grandes baies vitrées descendant jusqu'au parquet recouvert de linoléum. De lourds rideaux encadrent les fenêtres. Une porte à deux battants ouvre sur une terrasse dont la balustrade de pierre domine le parc baigné par une fin d'après-midi ensoleillée de novembre.
Il est exactement quatre heures et demie.
À droite, au-dessus d'une cheminée condamnée protégée par une grille, est suspendu le portrait d'un vieillard à barbiche dans un lourd cadre doré. Au premier plan, une massive porte de chêne. Du plafond à caissons bruns descend un imposant lustre. Autour de la table ronde — lorsqu'elle est à sa place — se trouvent trois chaises peintes en blanc, comme la table elle-même. Les autres meubles, de styles différents, accusent les outrages du temps.
Au premier plan, à droite, un canapé accompagné d'une petite table est encadré de deux fauteuils. Le lampadaire devrait normalement se trouver derrière le canapé, de sorte que le décor n'est nullement encombré.
Il faut peu d'éléments pour aménager une scène où, contrairement à ce qui se passe chez les dramaturges antiques, le drame satirique précède la tragédie.
À présent, nous pouvons commencer.
Autour du cadavre s'activent plusieurs inspecteurs de la brigade criminelle en civil, hommes pondérés et bonhommes qui ont manifestement déjà absorbé leur ration de vin blanc, comme en témoigne leur haleine. Ils prennent des mesures, relèvent les empreintes digitales, dessinent à la craie le contour du corps, etc. Au centre du salon se tient l'inspecteur Richard Voss, en manteau et chapeau. À gauche, l'infirmière-chef Marta Boll, fidèle à son allure énergique et résolue. Dans le fauteuil le plus à droite est assis un policier qui prend les dépositions en sténographie. L'inspecteur sort un cigare d'un étui en cuir brun.
L'INSPECTEUR. — J'espère qu'il est permis de fumer.
L'INFIRMIÈRE-CHEF. — Ce n'est pas l'usage ici.
L'INSPECTEUR. — Pardonnez-moi. (Il remet le cigare dans son étui.)
L'INFIRMIÈRE-CHEF. — Voulez-vous une tasse de thé ?
L'INSPECTEUR. — J'aurais préféré quelque chose d'un peu plus fort.
L'INFIRMIÈRE-CHEF. — Vous êtes dans un sanatorium.
L'INSPECTEUR. — Alors rien. Blocher, vous pouvez prendre les photographies.
BLOCHER. — Très bien, inspecteur.
(Il photographie les lieux. Éclairs de flash.)
L'INSPECTEUR. — Comment s'appelait l'infirmière ?
L'INFIRMIÈRE-CHEF. — Irene Straub.
L'INSPECTEUR. — Âge ?
L'INFIRMIÈRE-CHEF. — Vingt-deux ans. Native de Kohlwang.
L'INSPECTEUR. — De la famille ?
L'INFIRMIÈRE-CHEF. — Un frère en Suisse orientale.
L'INSPECTEUR. — A-t-il été prévenu ?
L'INFIRMIÈRE-CHEF. — Par téléphone.
L'INSPECTEUR. — Et le meurtrier ?
L'INFIRMIÈRE-CHEF. — Je vous en prie, inspecteur... ce pauvre homme est malade.
L'INSPECTEUR. — Bien, bien... l'auteur des faits, alors ?
L'INFIRMIÈRE-CHEF. — Ernst Heinrich Ernesti. Nous l'appelons Einstein.
L'INSPECTEUR. — Pourquoi donc ?
L'INFIRMIÈRE-CHEF. — Parce qu'il se prend pour Einstein.
L'INSPECTEUR. — Ah ! (Se tournant vers le sténographe.) Guhl, vous avez noté les déclarations de l'infirmière-chef ?
GUHL. — Oui, inspecteur.
L'INSPECTEUR. — Étranglée, elle aussi, docteur ?
LE MÉDECIN LÉGISTE. — Très nettement. Avec le cordon du lampadaire. Ce genre d'aliénés développe souvent une force herculéenne. C'est toujours impressionnant.
L'INSPECTEUR. — Impressionnant, dites-vous ? Moi, j'appelle cela une irresponsabilité totale que de confier ces fous à des infirmières. Voilà déjà le deuxième meurtre...
L'INFIRMIÈRE-CHEF. — Je vous en prie, inspecteur.
L'INSPECTEUR. — ... le deuxième accident survenu aux Cerisiers en moins de trois mois...
(Le dialogue se poursuit.) ..."
La pièce dialogue explicitement avec les débats scientifiques des années 1950 et 1960.
La figure de Möbius évoque naturellement Robert Oppenheimer, directeur scientifique du projet Manhattan, qui, après Hiroshima, exprima publiquement ses remords quant à l'utilisation de la bombe atomique. On y retrouve également les interrogations suscitées par Werner Heisenberg, Niels Bohr, Albert Einstein ou Edward Teller sur la responsabilité morale des chercheurs. Dürrenmatt refuse cependant toute lecture biographique : ses personnages ne représentent pas des savants particuliers mais la condition même du scientifique dans l'âge nucléaire.
La critique a souvent rapproché "Les Physiciens" de "Galilée" de Bertolt Brecht. Les deux pièces interrogent la responsabilité du savant face au pouvoir politique. Pourtant leurs conclusions divergent profondément. Chez Brecht, le scientifique demeure responsable d'avoir cédé aux autorités. Chez Dürrenmatt, aucune solution individuelle n'existe plus : quels que soient ses choix, le savant finit par perdre le contrôle de ses découvertes. La catastrophe n'est plus la conséquence d'une faiblesse morale, mais de la structure même du monde contemporain.
L'humour occupe une place essentielle dans cette démonstration. Les situations les plus absurdes — trois génies se faisant passer pour des fous, des infirmières assassinées dans une clinique paisible, une psychiatre plus folle que ses patients — provoquent constamment le rire. Pourtant, ce rire devient progressivement inquiétant. Dürrenmatt parlait à ce propos de « tragische Komödie », la « comédie tragique », seule forme théâtrale capable selon lui de représenter une époque où les catastrophes naissent précisément de l'excès d'organisation, de rationalité et d'efficacité.
Cette conception est développée dans les célèbres « 21 Punkte zu den Physikern » (« Vingt et un points sur Les Physiciens »), véritable manifeste dramaturgique accompagnant la pièce. On y trouve plusieurs des aphorismes les plus célèbres de Dürrenmatt, notamment :
- « Je planmäßiger die Menschen vorgehen, desto wirksamer vermag sie der Zufall zu treffen. » - « Plus les hommes agissent méthodiquement, plus le hasard est capable de les frapper efficacement. »
- ou encore, « Eine Geschichte ist dann zu Ende gedacht, wenn sie ihre schlimmstmögliche Wendung genommen hat. » - « Une histoire n'est véritablement menée jusqu'à son terme que lorsqu'elle a pris le pire tournant possible. »
Ces principes gouvernent toute la construction des "Physiciens" : plus les personnages cherchent à maîtriser les événements, plus ils deviennent les instruments d'un destin qui leur échappe.
Créée à Zurich en 1962, la pièce connut immédiatement un succès international et demeure aujourd'hui l'œuvre théâtrale la plus célèbre de Dürrenmatt. Plus de soixante ans après sa création, elle conserve une étonnante actualité. Les questions qu'elle pose sur l'intelligence artificielle, la biologie moléculaire, l'informatique quantique ou les technologies de surveillance prolongent directement son interrogation fondamentale : que devient la responsabilité individuelle lorsque les découvertes scientifiques acquièrent un pouvoir susceptible de transformer le destin de l'humanité tout entière ? C'est pourquoi "Les Physiciens" est aujourd'hui considéré comme l'un des grands classiques du théâtre européen contemporain, une œuvre où le rire, le paradoxe et le grotesque servent une réflexion d'une exceptionnelle profondeur sur les rapports entre science, pouvoir et éthique.
« Vingt et un points sur Les Physiciens » (21 Punkte zu den Physikern, 1962)
« Je planmäßiger die Menschen vorgehen, desto wirksamer vermag sie der Zufall zu treffen. »
« Plus les hommes agissent méthodiquement, plus le hasard est capable de les frapper efficacement. » - Dans les éditions allemandes, ils sont souvent lus comme un texte théorique à part entière, au même titre que Theaterprobleme. Ils condensent en quelques pages toute la philosophie de Dürrenmatt et servent de clé d'interprétation non seulement des Physiciens, mais de l'ensemble de son œuvre.
Publié en appendice des Physiciens lors de la création de la pièce en 1962, ce bref texte est devenu l'un des écrits théoriques les plus célèbres de Friedrich Dürrenmatt. Sous la forme de vingt et un aphorismes, l'écrivain y expose les principes esthétiques et philosophiques qui gouvernent son théâtre, mais aussi l'ensemble de son œuvre romanesque. Pour de nombreux critiques germanophones, ces quelques pages constituent le véritable manifeste de sa pensée.
Dürrenmatt y affirme d'abord que la réalité contemporaine est devenue trop complexe pour être représentée par les formes classiques de la tragédie. Les catastrophes modernes ne sont plus le résultat de la faute d'un héros, mais celui de systèmes politiques, scientifiques, économiques et techniques dont personne ne maîtrise entièrement les conséquences. Dès lors, le dramaturge ne peut plus raconter le monde selon les modèles hérités d'Sophocle ou de William Shakespeare ; il doit recourir au paradoxe, au grotesque et à la comédie.
L'aphorisme le plus célèbre résume toute la conception dürrenmattienne du récit ...
« Eine Geschichte ist dann zu Ende gedacht, wenn sie ihre schlimmstmögliche Wendung genommen hat. » - « Une histoire n'est véritablement menée jusqu'à son terme que lorsqu'elle a pris le pire tournant possible. »
Cette formule, souvent citée indépendamment de son contexte, explique la structure de presque toutes les œuvres de Dürrenmatt. Dans La Promesse, le détective a raison mais échoue à cause du hasard ; dans Les Physiciens, les savants qui veulent sauver l'humanité découvrent qu'ils ont remis leurs découvertes entre les mains d'une véritable folle ; dans La Visite de la vieille dame, une communauté entière accepte librement un meurtre au nom de la justice ; dans Justice, la recherche de la vérité conduit à rendre celle-ci toujours plus insaisissable. Chez Dürrenmatt, une intrigue atteint son point de vérité lorsqu'elle pousse ses propres prémisses jusqu'à leur conséquence la plus extrême.
Les « 21 points » développent également une réflexion fondamentale sur le hasard, véritable moteur de l'histoire. Les hommes élaborent des projets toujours plus rationnels, mais ceux-ci demeurent soumis à des événements imprévisibles qui bouleversent les constructions les mieux organisées. Cette vision rompt avec le roman policier classique, où la logique permet finalement de reconstituer l'ordre des faits. Chez Dürrenmatt, le hasard ne détruit pas seulement les plans des personnages ; il constitue l'une des lois essentielles du réel.
Le texte revient aussi sur la notion de responsabilité collective, centrale dans toute son œuvre. Les sociétés modernes produisent des conséquences qui dépassent infiniment les intentions des individus.
Le savant, le juge, le policier ou l'homme politique ne peuvent plus répondre seuls des effets de leurs décisions. C'est dans ce contexte qu'apparaît la phrase devenue emblématique des Physiciens : « Was alle angeht, können nur alle lösen. » - « Ce qui concerne tout le monde ne peut être résolu que par tout le monde. »
Cette affirmation dépasse largement la question de la recherche scientifique. Elle exprime une conviction fondamentale de Dürrenmatt : les grands problèmes contemporains — la guerre, la technique, la justice, l'environnement ou le pouvoir — excèdent désormais les capacités d'action de l'individu isolé. Ils appellent une responsabilité commune, sans jamais garantir qu'une solution soit réellement possible.
Les critiques ont souvent rapproché les « 21 Punkte » des grands manifestes esthétiques du XXᵉ siècle, tels que le Petit Organon pour le théâtre de Bertolt Brecht. La différence est pourtant essentielle. Là où Brecht conserve une confiance dans la capacité du théâtre à transformer la société, Dürrenmatt adopte une position plus sceptique. L'art ne délivre pas de programme politique ; il révèle les contradictions d'un monde devenu trop complexe pour être maîtrisé.
Par leur concision, leur force aphoristique et leur portée philosophique, les « 21 Punkte zu den Physikern » constituent aujourd'hui l'un des textes théoriques majeurs de la littérature germanophone d'après-guerre. Ils offrent une remarquable synthèse de la pensée de Dürrenmatt : le hasard gouverne les destinées humaines, la responsabilité est devenue collective, le grotesque est la forme la plus fidèle du réel, et la littérature n'a pas pour mission de simplifier le monde, mais d'en montrer toute la complexité paradoxale. Pour cette raison, ces vingt et un aphorismes sont souvent lus comme le complément indispensable de Theaterprobleme, dont ils prolongent et radicalisent les intuitions esthétiques.
"Le Minotaure" (Minotaurus. Eine Ballade, 1985)
Depuis les années 1990, la critique germanophone considère souvent cette « ballade » comme l'un des textes les plus accomplis du « dernier Dürrenmatt ». Elle dialogue non seulement avec la mythologie grecque, mais aussi avec Borges, Kafka et toute la réflexion contemporaine sur l'identité et le regard.
Publiée la même année que "Justice", "Le Minotaure" est l'un des textes les plus singuliers de Friedrich Dürrenmatt. Sous le sous-titre de « Ballade », l'écrivain propose une réécriture profondément originale du mythe grec. Loin de raconter les exploits héroïques de Thésée, il adopte le point de vue du monstre lui-même et transforme une vieille légende en méditation sur la solitude, l'identité et l'impossibilité de se connaître.
La première innovation est décisive : le célèbre labyrinthe de Dédale n'est plus un enchevêtrement de couloirs, mais un immense palais entièrement constitué de miroirs. Le Minotaure erre dans cet univers démultiplié où chaque reflet lui renvoie une autre créature semblable à lui. Ignorant ce qu'est un miroir, il croit vivre entouré de compagnons. Il danse avec eux, joue avec eux, tente de les toucher, sans comprendre qu'il ne rencontre jamais que sa propre image. Le labyrinthe cesse ainsi d'être un piège architectural ; il devient le symbole d'une conscience enfermée dans l'impossibilité d'accéder à autrui.
Lorsque des jeunes Athéniens sont livrés en sacrifice, le Minotaure cherche spontanément leur compagnie. Les véritables hommes lui apparaissent comme des êtres différents des innombrables doubles qui peuplent son palais. Mais leur peur provoque la catastrophe : voulant les retenir ou les rejoindre, il les tue sans véritable intention meurtrière. Chez Dürrenmatt, le monstre n'est pas cruel ; il est tragiquement incapable de comprendre le monde qu'il habite.
L'arrivée de Thésée introduit un dernier renversement. Afin de tromper le Minotaure, le héros porte lui-même un masque de taureau. Le combat ne devient donc pas seulement l'affrontement du héros et du monstre, mais celui de deux identités brouillées. Le Minotaure croit reconnaître un semblable ; Thésée dissimule son humanité sous une apparence animale. La victoire finale repose déjà sur une illusion.
Cette relecture abandonne presque complètement la dimension héroïque du mythe antique. Le véritable sujet n'est plus le courage de Thésée mais la condition du Minotaure, être condamné à une solitude absolue parce qu'il ne peut distinguer son propre reflet de celui des autres. La monstruosité cesse d'être physique ; elle devient existentielle.
Le palais de miroirs constitue l'une des plus puissantes métaphores de toute l'œuvre de Dürrenmatt. On y retrouve les thèmes qui traversaient déjà "La Mission" : chacun observe les autres sans savoir qu'il est lui-même observé ; chaque regard produit un nouveau regard ; l'identité se dissout dans une succession infinie de reflets. Le labyrinthe est désormais intérieur. L'homme ne se perd plus dans des couloirs, mais dans les images qu'il se fait de lui-même.
"La créature qu'avait mise au monde Pasiphaé, fille du dieu Soleil, après s'être fait enfermer, à sa propre demande, dans une vache artificielle afin d'être saillie par un taureau blanc consacré à Poséidon, se retrouva un jour — traînée jusque-là par les serviteurs de Minos qui, pour ne pas s'égarer, formaient une longue chaîne humaine — sur le sol du Labyrinthe que Dédale avait construit afin de protéger les hommes de la créature, et la créature des hommes.
Durant de longues années d'un sommeil confus, elle avait grandi dans une étable parmi les vaches. Désormais elle se trouvait dans cet édifice dont nul ne ressortait jamais après y être entré, et dont les innombrables murs, emboîtés les uns dans les autres, étaient entièrement faits de verre. Ainsi, la créature ne faisait pas seulement face à son propre reflet : elle faisait face aux reflets de ses reflets.
Devant elle se tenaient d'innombrables êtres semblables à elle. Et lorsqu'elle se retournait pour ne plus les voir, elle retrouvait encore devant elle une multitude infinie de créatures identiques. Elle se croyait plongée dans un monde peuplé d'êtres accroupis, sans savoir qu'elle était elle-même cette créature. Elle demeura comme paralysée. Elle ignorait où elle se trouvait et ce que voulaient tous ces êtres accroupis autour d'elle. Peut-être rêvait-elle seulement, bien qu'elle ne sût pas davantage ce qu'était un rêve que ce qu'était la réalité. Instinctivement, elle bondit pour chasser les créatures qui l'entouraient.
Au même instant, tous ses reflets bondirent avec elle.
Elle se baissa ; ses reflets se baissèrent également. Impossible de les faire disparaître. Elle fixa celui qui lui semblait le plus proche, recula lentement ; son reflet recula lui aussi. Son pied droit heurta un mur. Elle pivota brusquement et se retrouva face à face avec un autre reflet. Elle recula avec précaution. Lui aussi reculait. Involontairement, elle porta la main à sa tête. Tous ses reflets portèrent eux aussi la main à leur tête.
Elle se redressa.
Ses reflets se redressèrent. Elle baissa les yeux vers son propre corps et le compara à celui de ses doubles. Ses doubles firent de même. En s'observant ainsi, elle découvrit qu'elle était faite comme eux. Elle se crut un être parmi une multitude d'êtres semblables. Son visage s'adoucit. Les visages de ses reflets s'adoucirent également. Elle leur fit signe de la main. Ils lui répondirent. Elle leva la main droite. Eux levèrent la gauche. Mais elle ignorait ce qu'étaient la droite et la gauche. Elle se grandit, étendit les bras et poussa un rugissement. Avec elle, une multitude innombrable de créatures identiques se redressèrent, ouvrirent les bras et rugirent. L'écho lui revint mille fois, comme si ce rugissement ne devait jamais finir.
Alors un immense bonheur l'envahit.
Elle s'approcha de la paroi de verre la plus proche. Son reflet s'approcha lui aussi, tandis que les autres semblaient s'éloigner. Elle tendit la main droite vers son reflet et toucha la main gauche de celui-ci. Elle la trouva lisse et froide. Devant elle, dans les reflets des reflets, toutes les autres créatures semblaient également se toucher. Elle se mit alors à courir le long du mur de verre, la main droite glissant contre la main gauche de son reflet. Son reflet courait avec elle. Lorsqu'elle revint par l'autre face de la paroi, son reflet revint également. Elle devint de plus en plus joyeuse. Elle bondissait, faisait des cabrioles, des roulades, marchait sur les mains. Avec elle, une infinité de reflets bondissaient et se renversaient.
Peu à peu, de cette course, de ces sauts, de ces acrobaties naquit une véritable danse. Plus sa joie grandissait — puisque tous ses reflets accomplissaient exactement les mêmes mouvements qu'elle —, plus elle se sentait comme un chef. Mieux encore : comme un dieu... si seulement elle avait su ce qu'était un dieu.
Ainsi cette joie enfantine se transforma progressivement en une danse rythmée de la créature avec ses propres reflets : certains inversés comme dans un miroir, d'autres identiques parce qu'ils étaient les reflets de reflets, puis de nouveau inversés, à l'infini.
La créature dansait à travers son Labyrinthe. Elle dansait dans l'univers de ses propres images. Elle dansait comme un enfant monstrueux. Elle dansait comme le père monstrueux d'elle-même. Elle dansait comme un dieu monstrueux à travers le cosmos de ses reflets. Puis, soudain, elle s'immobilisa. Elle demeura figée. Elle s'accroupit.
Ses yeux s'emplirent d'attention.
Ses reflets s'accroupirent eux aussi. Car, au milieu des créatures dansantes, elle avait aperçu des êtres qui, eux, ne dansaient pas. Et ceux-là n'étaient pas des reflets. Ils lui obéissaient.
La jeune fille — reflétée comme les autres créatures accroupies — se tenait immobile, nue, sa longue chevelure noire tombant sur ses épaules. Elle était devant elle. À côté d'elle. Derrière elle. Comme la créature elle-même semblait être partout : devant, à côté et derrière.
La jeune fille n'osait plus faire un seul mouvement.
Le regard plein d'effroi, elle fixait la créature accroupie qui se trouvait devant elle et paraissait la plus proche. Elle savait qu'il n'existait qu'une seule créature véritable. Tous les autres êtres accroupis n'étaient que des reflets. Mais elle ignorait lequel était la créature réelle et lequel n'était que son image...."
Ce passage est l'un des plus extraordinaires de toute l'œuvre de Dürrenmatt. En quelques pages, il transforme le mythe antique en une méditation moderne sur la conscience de soi, l'altérité et l'identité. Le Minotaure n'est plus le monstre sanguinaire de la tradition grecque : c'est un enfant innocent qui découvre son existence à travers une infinité de miroirs. Le labyrinthe n'est plus un simple piège architectural ; il devient une métaphore de la conscience, où le sujet se perd parmi ses propres images. On comprend pourquoi ce texte est aujourd'hui considéré comme l'un des sommets philosophiques de Dürrenmatt....
Cette lecture a conduit plusieurs critiques à rapprocher Le Minotaure de l'univers de Jorge Luis Borges. Comme dans « La demeure d'Astérion » (La casa de Asterión, 1947), le monstre cesse d'être une créature terrifiante pour devenir un être tragiquement solitaire. Mais là où Borges construit un labyrinthe métaphysique fait d'espace et de temps, Dürrenmatt imagine un labyrinthe optique où l'infini naît de la prolifération des reflets. Les deux écrivains aboutissent pourtant à une intuition commune : le véritable enfermement est celui de la conscience.
La critique a également souligné la dimension psychanalytique du récit. Le miroir évoque naturellement le « stade du miroir » décrit par Jacques Lacan, mais Dürrenmatt en propose une interprétation plus pessimiste. L'image spéculaire ne construit pas le sujet ; elle le condamne à une quête interminable d'identité. Le Minotaure ne sait jamais qui il est parce qu'il ne rencontre jamais véritablement autrui.
Cette réflexion dépasse cependant la psychologie individuelle. Dans le contexte des années 1980, marqué par l'expansion des médias, de la télévision et des images, Le Minotaure apparaît comme une méditation sur une civilisation où chacun risque de vivre davantage parmi des représentations que dans des relations réelles. À cet égard, le texte dialogue directement avec "La Mission", dont il constitue presque le pendant mythologique.
Par son extraordinaire économie narrative, sa richesse symbolique et la perfection de sa construction, "Le Minotaure" est aujourd'hui considéré comme l'un des sommets du dernier Dürrenmatt. Derrière la simplicité apparente d'une réécriture mythologique, il propose une réflexion d'une remarquable modernité sur le double, le regard, la solitude et la difficulté d'être soi dans un monde saturé d'images. Beaucoup de critiques y voient l'une des expressions les plus achevées de la philosophie de Dürrenmatt : l'homme demeure prisonnier du labyrinthe qu'il construit lui-même en cherchant obstinément à reconnaître son propre visage dans le regard des autres.
"Theaterprobleme" (1955)
« Die Komödie ist heute die einzig mögliche Form, das Tragische auszusagen. » - « Aujourd'hui, la comédie est la seule forme capable d'exprimer le tragique. » - C'est le manifeste esthétique de Dürrenmatt. "Theaterprobleme" est plus important qu'un simple essai : c'est le texte théorique qui permet de comprendre toute l'œuvre de Dürrenmatt. Sans lui, il manque la clé de lecture des Physiciens, de La Visite de la vieille dame, de La Panne, de Justice ou encore de La Mission.
Publié en 1955, au moment même où Friedrich Dürrenmatt compose "La Visite de la vieille dame", "Theaterprobleme" constitue le véritable manifeste esthétique de son œuvre. Plus qu'un essai consacré au théâtre, ce texte expose une philosophie de la représentation qui éclaire aussi bien ses pièces que ses romans policiers. On y trouve formulées, sous une forme souvent aphoristique, les idées qui gouverneront toute sa création littéraire.
Dürrenmatt part d'un constat historique. Le monde contemporain n'est plus celui de la tragédie grecque ni de Shakespeare. Les guerres mondiales, les totalitarismes, Hiroshima, la bureaucratisation des sociétés modernes et le développement des sciences ont produit une réalité d'une telle complexité qu'aucun héros ne peut plus en assumer seul la responsabilité. La tragédie classique supposait un individu affrontant lucidement son destin ; le XXᵉ siècle est au contraire celui des responsabilités dispersées, des catastrophes collectives et des mécanismes anonymes.
C'est pourquoi Dürrenmatt affirme que la tragédie est devenue impossible, non parce que le tragique aurait disparu, mais parce qu'il a changé de nature. Les catastrophes modernes naissent moins de la faute d'un héros que de l'enchevêtrement d'innombrables décisions ordinaires. Face à cette réalité, seule la comédie — ou plus exactement la « comédie tragique » (tragische Komödie) — est capable de rendre compte du monde tel qu'il est devenu. Le grotesque, le paradoxe et l'ironie ne diminuent pas la gravité des événements ; ils en révèlent au contraire la vérité profonde.
L'un des aphorismes les plus célèbres de l'essai est devenu emblématique de toute la poétique de Dürrenmatt : « Eine Geschichte ist dann zu Ende gedacht, wenn sie ihre schlimmstmögliche Wendung genommen hat. » - « Une histoire n'est véritablement menée jusqu'à son terme que lorsqu'elle a pris le pire tournant possible. »
Cette formule ne constitue pas seulement un principe narratif. Elle exprime une vision du monde. Une œuvre n'atteint sa vérité qu'en poussant jusqu'à leurs conséquences extrêmes les situations qu'elle met en scène. C'est cette logique qui conduit, dans La Promesse, à l'échec d'une enquête pourtant parfaite ; dans Les Physiciens, au triomphe de la véritable folle ; dans La Visite de la vieille dame, à l'assassinat librement accepté par une communauté entière ; ou encore dans Justice, à la dissolution de toute certitude judiciaire.
L'essai insiste également sur le rôle décisif du hasard, autre notion fondamentale chez Dürrenmatt. L'histoire n'obéit jamais à une nécessité rationnelle. Les hommes élaborent des plans toujours plus sophistiqués, mais ceux-ci demeurent constamment exposés à l'imprévisible. Cette idée sera reprise quelques années plus tard dans les célèbres « 21 Punkte zu den Physikern » (« Vingt et un points sur Les Physiciens »), où figure l'un de ses aphorismes les plus célèbres : « Je planmäßiger die Menschen vorgehen, desto wirksamer vermag sie der Zufall zu treffen. » - « Plus les hommes agissent méthodiquement, plus le hasard est capable de les frapper efficacement. »
La critique a souvent rapproché "Theaterprobleme" de la "Poétique" d'Aristote, de la "Dramaturgie de Hambourg" de Gotthold Ephraim Lessing ou encore du "Petit Organon pour le théâtre" de Bertolt Brecht. Comme ces textes fondateurs, il dépasse largement la réflexion sur le théâtre pour proposer une conception générale de la littérature et de la représentation. Pourtant, là où Aristote voyait dans la tragédie un ordre rationnel conduisant à la catharsis et où Brecht conservait la confiance dans une transformation politique du monde, Dürrenmatt adopte une position beaucoup plus sceptique. L'art ne corrige pas le réel ; il en révèle les paradoxes et les contradictions.
Cette conception explique également son usage constant du grotesque. Chez Dürrenmatt, les situations les plus extravagantes — une milliardaire achetant une ville entière, trois physiciens enfermés dans un asile, un commissaire utilisant un meurtrier pour en faire condamner un autre — ne relèvent jamais de la fantaisie gratuite. Elles constituent des expériences de pensée destinées à montrer que la réalité contemporaine est elle-même devenue plus invraisemblable que la fiction réaliste.
Aujourd'hui, "Theaterprobleme" est considéré comme l'un des grands textes théoriques de la littérature germanophone du XXᵉ siècle. Il offre la clé de lecture de toute l'œuvre de Dürrenmatt et explique la remarquable cohérence de romans, de pièces et de récits pourtant très différents. Son influence dépasse largement le théâtre : sa réflexion sur le hasard, la responsabilité collective, le grotesque et les limites de la raison continue d'alimenter les études littéraires, philosophiques et esthétiques contemporaines.
Pour comprendre Dürrenmatt, "Theaterprobleme" est sans doute le livre qu'il faut lire après les œuvres de fiction, car il en révèle la profonde unité intellectuelle.
«Der Sturz" (1971)
(Traduction française "La Chute d'A.", Editions Albin Michel, 1975) - En moins de 120 pages, Dürrenmatt réussit à montrer que les régimes autoritaires ne s'effondrent pas toujours sous les coups de leurs adversaires : ils peuvent être minés de l'intérieur par leur propre logique de suspicion, de conformisme et de peur ...
Un texte relativement peu lu aujourd'hui, éclipsé par "Les Physiciens", "La Visite de la vieille dame" ou "La Promesse". Pourtant, il mérite largement d'être redécouvert. Il constitue l'une des satires politiques les plus incisives de Dürrenmatt et l'un de ses textes les plus explicitement tournés vers la mécanique du pouvoir.
"Après le buffet froid servi dans la salle des fétes — ceufs farcis, jambon, toasts, caviar, alcools et champagne — qui précédait toujours les délibérations du bureau politique, N parut le premier dans la salle des séances. Depuis son accession à l’organe suprême, il ne se sentait en sécurité que dans ce lieu, bien qu’il ne fût que ministre des Postes et que A eût apprécié les timbres émis pour la conférence de la paix s'il en croyait les rumeurs dans l’entourage de D et les informations plus précises de E; mais en dépit du rôle malgré tout plutôt subalterne des Postes dans l'appareil de l’Etat, tous ses prédécesseurs avaient disparu, et même si C, le chef de la police secrète, se montrait aimable à son égard, il n’était pas recommandé de s’enquérir de leur sort. N avait été fouillé à l’entrée de la salle des fêtes, puis de la salle des séances, la première fois par le lieutenant-colonel d’allure sportive qui procédait toujours à cette formalité, la seconde par un colonel à cheveux blonds qu'il n’avait encore jamais vu. Le colonel qui d’habitude vous fouillait à l’entrée de la salle des séances était chauve; il devait se trouver en congé, ou avait été déplacé, ou licencié, ou dégradé, ou fusillé. N posa sa serviette sur la table de conférences et prit place. L s’assit a côté de lui. La salle des séances était allongée et guère plus large que la table. Les murs étaient lambrissés de brun jusqu’à mi-hauteur. La partie non lambrissée des murs et le plafond étaient blancs.
L’ordre des places reflétait la hiérarchie du système. A était assis au bout de la table. Au-dessus de sa tête, sur la partie blanche du mur, pendait le drapeau du Parti. L’autre bout de la table en face de lui restait vide, c’est la que se trouvait l’unique fenêtre de la salle.
Une haute fenêtre arrondie au sommet, divisée en cing carreaux et qui n’avait pas de rideaux. B, D, F, H, K, M étaient assis (par rapport à A) du côté droit de la table, et en face d'eux C, E, G, I, L, N. Après N, il y avait encore P, le chef des organisations de jeunesse, et à côté de M; O, ministre de l'Atome. Mais ni l'un ni l'autre n'avaient voix délibératives. L était le doyen du conseil. Jadis, avant que A ne s’emparât du Parti et de l’Etat, il avait occupé le poste tenu maintenant par D. II avait été forgeron avant de devenir révolutionnaire. Il était grand, large d’épaules, mais n’avait pas engraissé. Son visage et ses mains étaient rudes; ses cheveux gris étaient encore abondants et coupés court. Il n’était pas rasé. Son complet gris foncé ressemblait au costume du dimanche d’un quelconque ouvrier. Il ne portait jamais de cravate. Le col de sa chemise blanche était toujours boutonné. L était populaire dans le Parti et auprès des masses; son rôle dans l’insurrection de juin avait donné lieu à des légendes, mais tout cela était si ancien que A l’appelait « le monument »..."
Le récit est d'une remarquable économie dramatique : toute l'action se déroule au cours d'une unique réunion du bureau politique d'un État totalitaire évoquant clairement l'Union soviétique. Les quinze dirigeants, désignés seulement par des lettres de l'alphabet, voient leur certitude vaciller lorsqu'un ministre manque à l'appel. Cette simple absence suffit à déclencher une cascade de soupçons, de rumeurs, de revirements d'alliances et, finalement, un coup d'État bureaucratique. Dürrenmatt s'inspire de ses observations des régimes communistes et de leur fonctionnement interne, mais il construit une parabole qui dépasse largement le contexte soviétique.
Ce qui frappe, c'est que l'intrigue est presque inexistante au sens traditionnel. Il n'y a ni poursuite, ni violence spectaculaire, ni héros. Tout repose sur les regards, les silences, les interprétations erronées et les procédures administratives. Comme souvent chez Dürrenmatt, le hasard agit comme un révélateur : un simple retard devient l'événement qui fait s'effondrer un système entier.
L'une des grandes réussites du texte est de montrer que la dictature repose moins sur la force que sur la peur. Chaque membre du comité tente de deviner ce que pensent les autres avant d'oser parler. Personne n'agit par conviction ; chacun cherche seulement à survivre. Le pouvoir apparaît comme un théâtre où tous les acteurs jouent un rôle dont ils ignorent eux-mêmes les règles. La bureaucratie, censée garantir la stabilité, devient paradoxalement le moteur de la catastrophe.
Cette idée rejoint une constante de toute l'œuvre de Dürrenmatt : les systèmes les plus rationnels produisent les résultats les plus absurdes. Après la faillite de la justice dans La Promesse, celle de la science dans Les Physiciens, c'est ici la faillite de la politique qui est disséquée. La logique administrative pousse les dirigeants à prendre des décisions de plus en plus irrationnelles jusqu'à provoquer la chute du chef lui-même.
La construction est également remarquable. Les personnages ne portent pas de nom mais seulement des initiales, ce qui les transforme en fonctions plus qu'en individus. Ce procédé donne au récit une portée universelle : il ne s'agit pas seulement du politburo soviétique, mais de toute organisation où les rapports hiérarchiques remplacent progressivement la pensée. La critique peut s'appliquer aussi bien aux régimes totalitaires qu'aux grandes bureaucraties, aux partis politiques ou même aux conseils d'administration.
On retrouve enfin un humour très particulier, caractéristique de Dürrenmatt : un humour froid, presque clinique. Les situations sont souvent cocasses, mais le rire naît du sentiment d'assister à une mécanique infernale dont personne ne maîtrise plus les rouages. Le grotesque n'atténue jamais la gravité ; il la rend au contraire plus inquiétante.
"Durcheinandertal" (1989)
(trad. française : Val Pagaille, Éditions de Fallois / L'Âge d'Homme, 1991) est le dernier roman achevé de Friedrich Dürrenmatt. Longtemps considéré comme une œuvre mineure, il apparaît aujourd'hui comme une sorte de testament satirique, où l'auteur pousse jusqu'à l'extrême sa vision d'un monde livré au chaos, au grotesque et à l'absurdité morale.
Le titre est pratiquement intraduisible. Durcheinander signifie le désordre, la confusion, le chaos ; Tal désigne une vallée. On pourrait parler de « Vallée du chaos », « Vallée de la confusion » ou « Vallée du désordre ». Le lieu imaginaire où se déroule l'action devient une métaphore de la Suisse contemporaine et, plus largement, d'un monde où toutes les valeurs semblent s'être inversées.
L'intrigue est volontairement extravagante. Moses Melker, milliardaire devenu prédicateur de la pauvreté, a développé une étrange « théologie de la pauvreté » : il veut délivrer les riches du poids de leur fortune afin qu'ils puissent enfin accéder au salut. Son idée est récupérée par une organisation criminelle internationale, qui transforme un ancien hôtel de luxe niché dans une vallée suisse en « Maison de la pauvreté », destinée aux millionnaires désireux de se faire dépouiller… légalement. Autour de cette situation déjà absurde gravitent policiers dépassés, gangsters philanthropes, hommes politiques corrompus, pasteurs, paysans, financiers et même une mystérieuse figure divine apparaissant dès les premières pages.
Ce qui fascine, ce n'est pas tant l'histoire que l'accumulation des paradoxes. Chez Dürrenmatt, les criminels accomplissent parfois davantage de bien que les honnêtes citoyens ; les hommes de foi deviennent des meurtriers ; les milliardaires recherchent la pauvreté ; Dieu semble traverser le récit comme un simple personnage secondaire. Toutes les catégories morales sont volontairement brouillées. Le roman ne cherche jamais à délivrer une leçon : il préfère montrer un univers où la logique est constamment déjouée.
Cette confusion est au cœur de la vision du monde de Dürrenmatt. Depuis "La Panne", "Les Physiciens" ou "Justice", il ne cesse de montrer que les systèmes humains deviennent si complexes qu'ils échappent à ceux qui les ont créés.
Dans "Durcheinandertal", cette intuition atteint son point extrême : le désordre n'est plus un accident, il est devenu la condition normale du monde.
Le roman constitue également une satire féroce de la Suisse. L'image traditionnelle d'un pays prospère, ordonné et neutre est systématiquement retournée. Derrière les montagnes, les banques et les hôtels de luxe se cachent réseaux mafieux, spéculation financière, corruption politique et hypocrisie morale. Dürrenmatt ne règle pas ses comptes avec son pays ; il l'utilise comme un laboratoire miniature de la mondialisation économique naissante.
On retrouve enfin un thème profondément dürrenmattien : l'impossibilité de distinguer clairement le Bien du Mal. Comme dans Le Minotaure ou La Panne, les frontières morales deviennent poreuses. La justice, la religion, l'économie ou la politique ne sont plus que des jeux de rôles où chacun croit agir librement alors qu'il participe à une mécanique qui le dépasse.
